Cactus, prise 2
Photo : Jacques Nadeau
Vicky Mailloux et Christian Levac (à droite), travailleurs à Cactus, en compagnie d’un visiteur.
À la veille de la Journée mondiale de la lutte contre le sida, Cactus organise aujourd'hui une visite officielle de ses nouveaux locaux, angle Sainte-Catherine et Sanguinet, dans ce désert urbain qui a bien failli venir à bout de la résistance de cet organisme communautaire.
C'était un déménagement en apparence tout simple: 400 mètres vers l'ouest. Cactus quittait des locaux exigus de la rue Saint-Hubert, près de la gare d'autobus, pour élire domicile dans des locaux tout neufs, rue Sanguinet, à deux pas du CLSC des Faubourgs. Tout y était: une subvention fédérale d'un million de dollars décrochée grâce à l'Initiative de partenariats en action communautaire (IPAC), l'appui de la Direction de la santé publique (DSP), une volonté politique relativement forte. Et pourtant, ce déplacement de 400 mètres s'est transformé en véritable marathon.
La saga du déménagement de Cactus aura duré plus de deux ans, marquée par des tractations de l'UQAM, qui convoitait le terrain pour son prolifique développement immobilier, et celles d'élus municipaux qui se faisaient les porte-voix des récriminations des citoyens et des commerçants contre les utilisateurs de drogues injectables (UDI), qui forment la principale clientèle de Cactus. «Si je faisais part de tous les rebondissements, ça ferait un roman!», s'exclame Marianne Tonnelier, directrice générale de Cactus. «Leur objectif, c'était de nous faire perdre du temps pour nous faire perdre la subvention.»
En vertu des règles de l'IPAC, Cactus devait occuper ses nouveaux locaux à une date déterminée. «Nous avons eu très peur que ça ne marche pas. S'il n'y avait pas eu un fonctionnaire à Ottawa qui croyait en notre projet, on aurait perdu la subvention», affirme Mme Tonnelier.
La revitalisation du centre-ville de Montréal a changé la donne pour les groupes communautaires: ils sont de plus en plus perçus comme des nuisances. L'embourgeoisement, la création imminente d'un quartier des spectacles et le transfert des pouvoirs municipaux aux arrondissements alimentent la tendance au nettoyage social. Ce phénomène de ras-le-bol ne date pas d'hier, mais il s'accentue, estime Mme Tonnelier. «Le climat social s'est détérioré. La répression policière est beaucoup plus forte», dit-elle.
Une plaque tournante
Le 31 mars dernier, Cactus a finalement emménagé en catastrophe au coin des rues Sainte-Catherine et Sanguinet. Les premières semaines, le personnel a vécu entre des boîtes. En cette froide fin de novembre, l'édifice de trois étages baigne dans la chaleur.
Dans l'esprit de sa mission originale, Cactus a distribué l'an dernier près de 293 000 seringues stériles et récupéré un peu plus de 171 000 aiguilles souillées dans le but de réduire les risques de transmission du VIH et des hépatites chez les UDI. N'en déplaise à ses détracteurs, le groupe poursuit une mission essentielle.
Selon les données officielles, le taux de prévalence du VIH chez les UDI est de l'ordre de 20 % à Montréal (plus de 15 % au Québec). En 2005, de 500 à 1400 nouvelles infections au VIH auraient été enregistrées dans toute la province. Près d'un nouveau porteur du virus sur cinq a contracté la maladie à cause d'une aiguille souillée.
Au fil des ans, Cactus a cependant débordé de sa mission prioritaire. L'organisme est devenu une plaque tournante de la réduction des méfaits à Montréal. À force d'être présenté dans les médias comme une histoire à succès dans un monde marginal qui ne compte plus ses échecs, Cactus jouit d'une certaine notoriété. Des écoles, notamment les programmes de techniques policières au collégial, se tournent vers l'expertise de son personnel, passé de 10 à 67 employés, pour en apprendre davantage en matière de réduction des méfaits.
Outre le site d'échange de seringues, ouvert sept soirs sur sept, Cactus dispense des soins infirmiers deux soirs par semaine grâce à une entente avec le CLSC des Faubourgs. L'organisme «déambulatoire» fait toujours du travail de rue sur le bitume du centre-ville. Il héberge aussi le collectif d'intervention par les pairs, le journal L'Injecteur, réalisé par des UDI, et PLAISIIRS (Projet de lieu d'accueil et d'implication sociale pour personnes qui consomment des drogues par injection et inhalation responsables et solidaires).
PLAISIIRS amène les UDI à se prendre en main et à réaliser des projets en groupe, par exemple des corvées de nettoyage pour récupérer des seringues dans les rues du centre-ville ainsi qu'un théâtre de marionnettes urbain. Pendant que la société les renvoie à leur image de junkies, les participants redécouvrent leur place de citoyens au sein de ce collectif.
«On invite les personnes qui consomment à venir faire autre chose avec nous. Cette "autre chose", ils la définissent lorsqu'ils franchissent le seuil de la porte», explique Darlène Palmer, agente de développement à PLAISIIRS.
Les UDI sont en mal de reconnaissance, enchaîne Karine Hudon, coordonnatrice de PLAISIIRS. Les médias et la classe politique discourent sur leur réalité sans jamais solliciter leur point de vue. C'est toute la différence entre un «discours avec» et un «discours sur». «On les montre du doigt mais on ne va jamais leur demander pourquoi ils sont là et quels sont leurs besoins. Ils ont le goût de prendre la parole en tant que citoyens», dit Mme Hudon.
Le monde change
Cactus a changé depuis sa fondation, en 1989. Le monde de la drogue aussi. La clientèle est toujours formée principalement d'utilisateurs de cocaïne et d'héroïne par injection, quoique le Dilaudid, un opiacé synthétique, ait fait son apparition dans la pharmacopée de la rue.
À l'été 2006, un phénomène alarmant est apparu chez Cactus. Les consommateurs de crack ont investi les lieux, à la recherche de matériel pour fumer ce dérivé de la cocaïne. «On a sonné l'alarme. Il y avait des agressions comme jamais contre la clientèle et contre le personnel à Cactus. Les "crackeux" sont beaucoup plus agressifs, beaucoup plus violents. Ils étaient insupportables, et ils commençaient même à chasser les UDI, qui avaient l'impression de ne plus avoir leur place», affirme Mme Tonnelier.
Un «comité crack» a été formé d'urgence avec la collaboration de la Direction de la santé publique et Cactus a dû amorcer une sérieuse réflexion. Comme le crack est fumé, il n'y a pas de risque de transmission du VIH. Devait-on venir en aide à ces indésirables malgré tout?
«On a eu l'impression d'être détournés de notre mission. On s'est même demandé sérieusement si on ne leur donnait pas un passeport pour la mort», avoue Mme Tonnelier. Le «comité crack» a finalement trouvé un compromis: Cactus fournit maintenant des embouts stériles aux adeptes du crack, permettant du coup de diminuer les risques de transmission de l'hépatite. Les utilisateurs de crack représentent plus du tiers de la clientèle et Cactus préfère les supporter plutôt que de leur fermer la porte au nez. L'équipe garde toujours espoir «de faire du travail en amont» pour les aider à sortir de la dépendance. Chassez le naturel...
C'était un déménagement en apparence tout simple: 400 mètres vers l'ouest. Cactus quittait des locaux exigus de la rue Saint-Hubert, près de la gare d'autobus, pour élire domicile dans des locaux tout neufs, rue Sanguinet, à deux pas du CLSC des Faubourgs. Tout y était: une subvention fédérale d'un million de dollars décrochée grâce à l'Initiative de partenariats en action communautaire (IPAC), l'appui de la Direction de la santé publique (DSP), une volonté politique relativement forte. Et pourtant, ce déplacement de 400 mètres s'est transformé en véritable marathon.
La saga du déménagement de Cactus aura duré plus de deux ans, marquée par des tractations de l'UQAM, qui convoitait le terrain pour son prolifique développement immobilier, et celles d'élus municipaux qui se faisaient les porte-voix des récriminations des citoyens et des commerçants contre les utilisateurs de drogues injectables (UDI), qui forment la principale clientèle de Cactus. «Si je faisais part de tous les rebondissements, ça ferait un roman!», s'exclame Marianne Tonnelier, directrice générale de Cactus. «Leur objectif, c'était de nous faire perdre du temps pour nous faire perdre la subvention.»
En vertu des règles de l'IPAC, Cactus devait occuper ses nouveaux locaux à une date déterminée. «Nous avons eu très peur que ça ne marche pas. S'il n'y avait pas eu un fonctionnaire à Ottawa qui croyait en notre projet, on aurait perdu la subvention», affirme Mme Tonnelier.
La revitalisation du centre-ville de Montréal a changé la donne pour les groupes communautaires: ils sont de plus en plus perçus comme des nuisances. L'embourgeoisement, la création imminente d'un quartier des spectacles et le transfert des pouvoirs municipaux aux arrondissements alimentent la tendance au nettoyage social. Ce phénomène de ras-le-bol ne date pas d'hier, mais il s'accentue, estime Mme Tonnelier. «Le climat social s'est détérioré. La répression policière est beaucoup plus forte», dit-elle.
Une plaque tournante
Le 31 mars dernier, Cactus a finalement emménagé en catastrophe au coin des rues Sainte-Catherine et Sanguinet. Les premières semaines, le personnel a vécu entre des boîtes. En cette froide fin de novembre, l'édifice de trois étages baigne dans la chaleur.
Dans l'esprit de sa mission originale, Cactus a distribué l'an dernier près de 293 000 seringues stériles et récupéré un peu plus de 171 000 aiguilles souillées dans le but de réduire les risques de transmission du VIH et des hépatites chez les UDI. N'en déplaise à ses détracteurs, le groupe poursuit une mission essentielle.
Selon les données officielles, le taux de prévalence du VIH chez les UDI est de l'ordre de 20 % à Montréal (plus de 15 % au Québec). En 2005, de 500 à 1400 nouvelles infections au VIH auraient été enregistrées dans toute la province. Près d'un nouveau porteur du virus sur cinq a contracté la maladie à cause d'une aiguille souillée.
Au fil des ans, Cactus a cependant débordé de sa mission prioritaire. L'organisme est devenu une plaque tournante de la réduction des méfaits à Montréal. À force d'être présenté dans les médias comme une histoire à succès dans un monde marginal qui ne compte plus ses échecs, Cactus jouit d'une certaine notoriété. Des écoles, notamment les programmes de techniques policières au collégial, se tournent vers l'expertise de son personnel, passé de 10 à 67 employés, pour en apprendre davantage en matière de réduction des méfaits.
Outre le site d'échange de seringues, ouvert sept soirs sur sept, Cactus dispense des soins infirmiers deux soirs par semaine grâce à une entente avec le CLSC des Faubourgs. L'organisme «déambulatoire» fait toujours du travail de rue sur le bitume du centre-ville. Il héberge aussi le collectif d'intervention par les pairs, le journal L'Injecteur, réalisé par des UDI, et PLAISIIRS (Projet de lieu d'accueil et d'implication sociale pour personnes qui consomment des drogues par injection et inhalation responsables et solidaires).
PLAISIIRS amène les UDI à se prendre en main et à réaliser des projets en groupe, par exemple des corvées de nettoyage pour récupérer des seringues dans les rues du centre-ville ainsi qu'un théâtre de marionnettes urbain. Pendant que la société les renvoie à leur image de junkies, les participants redécouvrent leur place de citoyens au sein de ce collectif.
«On invite les personnes qui consomment à venir faire autre chose avec nous. Cette "autre chose", ils la définissent lorsqu'ils franchissent le seuil de la porte», explique Darlène Palmer, agente de développement à PLAISIIRS.
Les UDI sont en mal de reconnaissance, enchaîne Karine Hudon, coordonnatrice de PLAISIIRS. Les médias et la classe politique discourent sur leur réalité sans jamais solliciter leur point de vue. C'est toute la différence entre un «discours avec» et un «discours sur». «On les montre du doigt mais on ne va jamais leur demander pourquoi ils sont là et quels sont leurs besoins. Ils ont le goût de prendre la parole en tant que citoyens», dit Mme Hudon.
Le monde change
Cactus a changé depuis sa fondation, en 1989. Le monde de la drogue aussi. La clientèle est toujours formée principalement d'utilisateurs de cocaïne et d'héroïne par injection, quoique le Dilaudid, un opiacé synthétique, ait fait son apparition dans la pharmacopée de la rue.
À l'été 2006, un phénomène alarmant est apparu chez Cactus. Les consommateurs de crack ont investi les lieux, à la recherche de matériel pour fumer ce dérivé de la cocaïne. «On a sonné l'alarme. Il y avait des agressions comme jamais contre la clientèle et contre le personnel à Cactus. Les "crackeux" sont beaucoup plus agressifs, beaucoup plus violents. Ils étaient insupportables, et ils commençaient même à chasser les UDI, qui avaient l'impression de ne plus avoir leur place», affirme Mme Tonnelier.
Un «comité crack» a été formé d'urgence avec la collaboration de la Direction de la santé publique et Cactus a dû amorcer une sérieuse réflexion. Comme le crack est fumé, il n'y a pas de risque de transmission du VIH. Devait-on venir en aide à ces indésirables malgré tout?
«On a eu l'impression d'être détournés de notre mission. On s'est même demandé sérieusement si on ne leur donnait pas un passeport pour la mort», avoue Mme Tonnelier. Le «comité crack» a finalement trouvé un compromis: Cactus fournit maintenant des embouts stériles aux adeptes du crack, permettant du coup de diminuer les risques de transmission de l'hépatite. Les utilisateurs de crack représentent plus du tiers de la clientèle et Cactus préfère les supporter plutôt que de leur fermer la porte au nez. L'équipe garde toujours espoir «de faire du travail en amont» pour les aider à sortir de la dépendance. Chassez le naturel...
Haut de la page

