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L'Entrevue - Un féminisme devenu trop sage

Lisa-Marie Gervais   1 octobre 2007  Société
francine descarries
Christine Delphy
francine descarries Christine Delphy
Elle l'a vu naître, se transformer et s'affaiblir. La sociologue française Christine Delphy ne croit pas pour autant à la disparition du mouvement féministe. Mais devant la banalisation de la prostitution, la montée des groupes masculinistes et le mythe d'une égalité «déjà là», elle appelle les femmes à retrousser leurs manches. Portrait d'une femme qui a un jour épousé un mouvement.

Mort le féminisme? Non. Certains acquis dans la lutte féministe ont toutefois pu en calmer les ardeurs. «La violence faite aux femmes, par exemple. On a mis longtemps à accepter qu'elle existait, mais, dans certaines sociétés, c'est reconnu par le grand public. Il y a un virage idéologique qui semble avoir été pris», constate Christine Delphy, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France. Un virage qui s'accompagne même d'une volonté politique de faire changer les choses, se réjouit-elle.

N'empêche, le mouvement s'essouffle. «Il n'y a plus de mouvements capables de s'agiter sur des grands thèmes, du moins en Occident. Les mouvements sont beaucoup plus forts dans le tiers monde ou au Sud, affirme-t-elle. D'autre part, il y a des retours en arrière manifestes, en tout cas des aggravations.» Elle cite en exemple certains effets pervers de la légalisation de la prostitution, notamment la banalisation de la pornographie et la légalisation du proxénétisme. «Aucun progrès social, y compris quand il est inscrit dans la loi, n'est gravé dans le marbre», avait-elle écrit dans son texte «Retrouver l'élan du féminisme» publié dans Le Monde diplomatique en 2004.

Certes, les temps ont changé. «J'ai l'impression que tout a beaucoup changé au fil des années. Mais c'est difficile à dire. Il faut considérer l'âge qu'on avait. Comment les jeunes femmes de 25-30 ans vivent-elles les choses aujourd'hui? Je ne sais pas. En tout cas, elles sont bien mieux armées», croit celle qui, dans la vingtaine, a participé à la renaissance du Mouvement de libération des femmes en France, la seconde vague du féminisme après les «suffragettes». «Il n'y a pas le même enthousiasme, ce sentiment de découverte. [...] Et il y a aujourd'hui cette forte incitation à faire croire aux femmes que le féminisme est dépassé.»

À la guerre comme à la guerre

Rien à voir avec le début des années 1970, cette époque assurément difficile où tout était à bâtir, mais néanmoins porteuse d'espoir. L'heure était aux premiers rassemblements entre femmes, dans un petit local de l'Académie des beaux-arts à Paris. «Très vite, on a été 150-200 femmes à y assister toutes les semaines. Il y avait toujours cet homme, dans les premiers mois, qui venait à la porte et nous disait qu'on ne pouvait être entre nous, se souvient-elle. On lui criait dessus et lui disait de foutre le camp. C'était extraordinaire cette conviction qu'il avait que les femmes n'avaient pas le droit de ne se réunir qu'entre elles. La non-mixité était scandaleuse.»

Un an plus tard, en novembre 1971, Christine Delphy partait véritablement en guerre. C'était lors de la première manifestation en France pour le droit à l'avortement. Avec elle, au front, une Simone de Beauvoir plus âgée, qui n'avait presque rien perdu de sa fougue. C'est avec «cette femme d'exception» qu'elle a fini par fonder en 1977, avec deux autres chercheuses, la revue Questions féministes, devenue en 1980 Nouvelles Questions féministes, dont elle assume toujours la direction. Figure dominante dans le monde du féminisme, Christine Delphy est surtout connue pour avoir été l'une des premières, dans le premier tome de l'Ennemi principal, Économie politique du patriarcat, à soulever la question du travail domestique — que les mères et les filles assument à 90 % — comme l'une des bases fondamentales de l'«oppression spécifique des femmes».

Aujourd'hui et plus que jamais, la sociologue s'inquiète du discours de plusieurs femmes occidentales qui, devant une certaine amélioration de la condition féminine, s'assoient sur leurs lauriers. Au passage, elle fustige les idées véhiculées par des livres comme le best-seller mondial Les hommes viennent de mars, les femmes viennent de Vénus qui, selon elle, font faire fausse route au débat. «C'est le retour du bâton. [...] [Ces idées] ne vont qu'exprimer l'intérêt du patriarcat à ce qu'on revienne à la normale, à l'idée qu'on est complémentaire. Mais on ne fait que mettre l'accent sur les relations individuelles et amoureuses et pas sur les vraies questions, comme les différences de salaire», déplore-t-elle.

Esprit de talons hauts

Opposante farouche à la loi française interdisant le foulard musulman dans les écoles, Christine Delphy sait que sa position fait parfois sourciller certaines femmes qui voient dans le voile un signe d'oppression. Pour elle, l'idée même de lutter pour que les femmes abandonnent le foulard, sous prétexte qu'elles seraient «aliénées», revient à dire que leur liberté de conscience n'est pas prise au sérieux. «On le voit chez l'autre, parce que c'est un signe étranger et qu'on ne le supporte pas. Ce n'est pas l'infériorité des femmes que l'on ne supporte pas. [...] c'est le côté exotique et étranger», avait-elle dit en entrevue à la revue française, Socialisme international. Et puis, si on se préoccupait vraiment de leur sort, n'y aurait-il pas des choses plus importantes à faire pour elles?, s'interroge-t-elle.

Mise au courant des derniers épisodes québécois en matière d'accommodements raisonnables, Mme Delphy a semblé fort heureuse d'apprendre que la Belle Province aussi s'interroge sur de délicats sujets, notamment le port du voile dans les compétitions sportives ou le kirpan à l'école. «Je suis contente. Je voudrais que l'on se pose aussi la question du port du talon haut. Le nombre de chevilles tordues, si vous saviez... 80 % des patientes des podologues sont des femmes», dit-elle avec la plus grande ironie avant de poursuivre: «On peut s'inquiéter du fait que les sikhs portent de petits poignards, mais personne ne s'alarme de savoir que les adolescents transportent des armes à feu et tirent sur d'autres dans les écoles!»

Dans une verve imagée, la sociologue déplore également que le combat pour libérer les femmes afghanes ait été instrumentalisé et posé comme prétexte pour faire la guerre. Pour elle, c'est détourner l'attention de ce dont il faudrait réellement se préoccuper: le bien-être des femmes. «Il vaut mieux porter une burqa et être en sécurité et pouvoir manger. Il faut savoir établir les priorités, et ce sont ces femmes-là qui doivent le faire». Dans un texte dans lequel elle énonçait sa position sur la guerre en Afghanistan, la sociologue demeure très sceptique. «Pour l'instant, les femmes afghanes sont sur les routes, sous les tentes, dans les camps, par millions: deux millions de réfugiés de plus qu'avant la guerre. Beaucoup vont mourir. Et toujours sans aucune garantie que ce sacrifice leur vaudra des droits», avait-elle écrit.

Féministe dans l'âme, Christine Delphy se permet néanmoins de rêver pour l'avenir. «Je souhaite qu'il y ait véritablement un féminisme antiraciste, non seulement postcolonial mais également anticolonialiste. On assiste en ce moment à la recolonisation du monde, on veut nous imposer comme cadre de pensée le choc des civilisations. On ne peut pas rester en dehors de ce débat», conclut-elle.






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  • Claire-Marie Noël
    Abonnée
    dimanche 30 septembre 2007 23h57
    Interrogation
    « «On peut s'inquiéter du fait que les sikhs portent de petits poignards, mais personne ne s'alarme de savoir que les adolescents transportent des armes à feu et tirent sur d'autres dans les écoles!»

    La deuxième partie de cette phrase de Me Delphy est simplement grotesque. Tout le monde entier en est préoccupé! »

  • Normand Chaput
    Abonné
    lundi 1 octobre 2007 06h33
    80% DES PATIENTS DE TOUS LES MÉDECINS SOnT DES FEMMES
    « Et pas juste les podologues. Pas besoin de crier, l égalité s en vient. C est un des corolaires de la mondialisation. Mais pour l instant la liste des 500 plus riches ne contient que des hommes. Dont quelques médecins »

  • Marie Lauzier
    Inscrite
    lundi 1 octobre 2007 07h34
    Ceci est mon corps
    « Quand on a lutté pour les droits des femmes, des Noirs, des gais, etc, on comprend aisément la Liberté de conscience de tous et chacun et on ne la remet pas en question Je ne suis pas surprise de la position de Christine Delphy face au port du voile.

    D'ailleurs, qui a suivi ce débat en France il y a quelques années sait bien que les féministes et même l'Église catholique appuyaient en grande partie cette Liberté d'expression qu'est le port du voile.

    Ceci est mon corps, ceci est ma pensée libre. »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 1 octobre 2007 09h40
    Comparaison boîteuse
    « Le rejet du foulard en France et son rejet au Québec sont difficilement comparable. La France est de culture laïque depuis plus d'un siècle. Quelques foulards ici et là, même dans les institutions d'enseignement, ne tient pas de la révolution. Le Québec par ailleurs a mis les quatre dernières décennies à se débarrasser du pouvoir d'une Église qui, encore aujourd'hui, nie l'égalité des hommes et des femmes en son sein. La sensibilité actuelle à cette question est maintenant telle que le foulard, aussi bien intentionné soit-il, est perçu comme le risque d'un recul, de la perte d'un acquis chèrement disputé. Les nouveaux arrivants qui refusent, souvent par ignorance, de respecter cette hypersensiblité, n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes s'ils ne sont pas toujours accueillis à bras ouverts.

    Roland Berger
    London, Ontario »

  • Valdor Lagacé-Gallant
    Inscrit
    lundi 1 octobre 2007 09h42
    La vie n'est que cela,chère Madame !
    « Si vous prenez le métro tous les matins, vous voyez des wagons entiers pleins de femmes qui se rendent à leur travail.Elles suivent les pas des hommes qui remplissaient autobus et trains autrefois. Mêmes comportements que les hommes au volant de leurs voitures, en vélo et avec leurs chiens dans les parcs.Elles innovent très peu pour le moment.

    Le système s'en fout que ce soient des femmes ou des hommes qui fassent le job. Bien naives, ces femmes ! Elles sont partout, mais fonctionnent comme des hommes. Elles se font toutes avoir par ce faux esprit de liberté. Et elles en paient le prix. elles se font bourrées de médicaments par leurs semblables.

    Vanité et illusion.Rien n'est fait pour notre bien.Elles baignent dans les mêmes eaux que les hommes.

    Une section pour fumeurs, c'est comme un coin pour pisseurs dans une piscine, comme dirait l'autre.

    Valdor Lagacé »

  • Claude Stordeur
    Abonné
    lundi 1 octobre 2007 11h37
    Un suicide collectif
    « Aucun homme ne pourra jamais accoucher.... Et le féminisme a pousser les femmes a ne plus le faire non plus.
    Depuis cette révolution pas tranquille, les enfants sont en pouponnière éduqués par des étrangères et celle qui se dit "Mère" travaille pour payer la gardienne, la 2e voiture et la semaine dans le sud en plus. Le féminisme a eu des très bons cotés surement, mais au prix de considérer la "Mère au foyer" comme la servante du foyer et a défaire les familles pour arriver au point actuel ou pour se réaliser, la femme doit imiter l'homme et se désintéresser de la vie de famille.
    Le métier de "Mère au foyer" revient petit a petit, mais je n entends pas les clameurs des femmes pour que cette job soit rémunérée. Il faut supplanter les hommes et surtout les imiter...
    Jamais une femme ne sera une force de la nature égale a l'homme et jamais un homme n'aura la force d'accoucher, ce sont des compléments, mais pour la majorité des féministes un homme est devenu un ennemi...Sur 40 ans, même pas une génération actuelle, on est parvenu à disloquer la base de la civilisation, la famille. 40% des gens vivent seul au Québec, ceci est contre nature ... Nous sommes la première civilisation connue qui génère cet état de chose et nous sommes en train de nous éteindre tout doucement mais surement.
    Avoir si peu d'enfant par femme en état d'être mère est un suicide collectif, générer par une fausse information des relations et différences fondamentales entre les hommes et les femmes. Le pouvoir de l'argent et des gens non élus qui se prennent pour des messies a eu raison de la raison... »

  • Yves Pageau
    Inscrit
    lundi 1 octobre 2007 22h09
    L'égalité réciproque entre les femmes et les hommes. Quelle bonne idée.
    « Il faut comprendre que le contraire de l'égalité réciproque entre les femmes et les hommes c'est le féminisme, l'égalité pour les femmes, l'accumulation de privilèges accordés à la caste des femmes. »

  • Michel Thibault
    Abonné
    jeudi 4 octobre 2007 17h36
    La longue marche des femmes
    « Bravo mme Delphy ! Je partage sensiblement votre point de vue. Violence faite aux femmes, inéquité salariale et de droits, etc., ne sont plus à être démontrées. Elles justifient leur longue marche pour un monde plus égalitaire et équitable.

    L'égalité des droits étant une valeur chère au coeur des Québécois (es), les nouveaux arrivants ne devraient- ils pas faire l'effort de s'adapter à leur société d'accueil ? La liberté de religion faisant en sorte que le bannissement de tout symbole religieux pourrait être interprété comme une mesure excessive et être contesté en cour comme portant atteinte aux libertés individuelles. »

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