Sociétés sous surveillance
Photo : Agence Reuters
Le secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, Michael Chertoff, estime que le droit à la vie privée ne souffre aucunement du filet de protection érigé au nom de la lutte contre le terrorisme.
Au contraire, le droit à la vie privée et la sécurité vont «de pair», a dit M. Chertoff hier lors d'un bref passage à Montréal. «Je rejette la prémisse selon laquelle la vie privée doit être sacrifiée au profit de la sécurité. [...] Plusieurs des mesures que nous prenons servent la cause de ces deux droits», a dit M. Chertoff. «Si nous tenons à notre liberté et à notre vie, nous devons assurer la sécurité de notre pays», a-t-il ajouté lors de la 29e conférence des commissaires à la vie privée, qui se déroule jusqu'à demain à Montréal.
Les participants à cette réunion internationale sont loin d'adhérer à cette rhétorique enthousiaste. La plupart d'entre eux ont dépeint un portrait pessimiste des chances de survie du droit à la vie privée dans un XXIe siècle caractérisé par le recours à des technologies de plus en plus puissantes et de plus en plus envahissantes pour tout savoir à propos de tout un chacun.
L'Association américaine des libertés civiles (ACLU) a même inauguré une horloge de la «société de la surveillance» (calquée sur l'horloge de l'holocauste nucléaire). Ainsi, cet organisme estime qu'il est maintenant minuit moins six avant la venue définitive d'une société de surveillance.
Barry Steinhardt, directeur du programme «technologies et liberté» à l'ACLU, en avait long à dire à ce sujet. Il a notamment cité l'exemple du fiasco entourant la préparation de la «liste noire» des passagers interdits de vol aux États-Unis. Plus de 720 000 personnes figurent maintenant sur cette liste bourrée d'erreurs, comme l'a récemment constaté le Washington Post. Le programme d'écoute électronique de l'Agence de la sécurité nationale, qui a permis d'épier des millions d'Américains n'ayant aucun lien avec des groupes terroristes, constitue aussi, selon M. Steinhardt, «une autre affaire grandiose qui n'a pas contribué à rendre notre pays plus sûr».
De son côté, Michael Chertoff s'est attardé aux bons coups de la lutte contre le terrorisme. Il a évoqué la récente décision de l'Union européenne (UE) de consentir au transfert légal des registres de réservations au département de la Sécurité intérieure. Ces registres contiennent les itinéraires de voyage de tout passager (nom, dates de départ et de retour, destinations, détails sur la réservation, etc.).
Bon an, mal an, environ 80 millions de personnes se rendent en avion aux États-Unis. Les agents frontaliers ne peuvent pas recourir à la discrimination raciale ou religieuse pour débusquer les menaces. Afin de distinguer les voyageurs à risque de ceux qui ne le sont pas, les agents ont besoin d'un minimum de renseignements, estime Michael Chertoff, d'où l'importance capitale de ces registres.
L'Union européenne a accepté de transférer ces données en juillet, bien que l'accord suscite des grincements de dents. «Cette entente laisse bien des questions en plan. Il y a beaucoup trop d'échappatoires pour des raisons d'urgence [en ce qui a trait à l'utilisation des données]. Et la nécessité de transférer les registres de réservations [au département américain de la Sécurité intérieure] n'a jamais été démontrée, pas plus que son efficacité pour épingler des terroristes», a notamment déclaré Jacob Kohnstamm, président de l'Autorité néerlandaise de protection des données.
Les registres de réservations ont «une importance capitale» pour prévenir le terrorisme, estime au contraire Michael Chertoff. Il a mentionné le cas véridique de deux passagers dont les itinéraires de voyage ont piqué la curiosité des autorités, en avril 2006, à l'aéroport Logan, à Boston. Après avoir interrogé les deux individus en question, les agents ont découvert que l'un d'eux faisait des affaires avec un groupe lié à al-Qaïda et traînait dans sa valise des photos de moudjahidines armés. Les deux hommes ont évidemment été expulsés.
Autre exemple des bienfaits d'une sécurité resserrée: en juin 2003, les agents frontaliers de l'aéroport O'Hare, à Chicago, ont interrogé un passager au comportement suspect, à qui ils ont finalement refusé l'accès au sol américain. Ils ont pris ses empreintes au préalable et les ont conservées dans une base de données. Les empreintes digitales de cet homme ont refait surface quelque temps après... sur le volant d'une voiture piégée qui a explosé en Irak, faisant 132 morts.
C'est d'ailleurs en Irak que les États-Unis s'emploient à ériger les plus hautes barrières à la vie privée, comme le révèle le rapport annuel d'un centre d'information sur le respect de la vie privée (EPIC). Les soldats américains font du porte-à-porte avec des scanners portatifs et recueillent des empreintes digitales, des données biométriques et autres renseignements du même genre pour constituer une base de données gérée par l'armée et portant sur plus de 700 000 Irakiens. «Je ne vois pas ce qui empêcherait le gouvernement américain d'adopter un système similaire à l'échelle nationale», déplore Marc Rotenberg, l'auteur du rapport.
Un dragon parmi tant d'autres
La conférence des commissaires à la vie privée rassemble 600 personnes en provenance d'une cinquantaine de pays. Au fil des ans, cette réunion est devenue «la principale rencontre internationale dans le domaine de la protection de la vie privée», a souligné Jennifer Stoddart, commissaire à la vie privée du Canada. La conférence, intitulée «Terra incognita» («terre inconnue»), assimile les problèmes contemporains en matière de vie privée à des «dragons» qu'il faudra tôt ou tard affronter et liquider.
Bruce Schneier, auteur à succès et spécialiste des technologies de sécurité, a vite désigné Michael Chertoff comme un de ces dragons à terrasser à tout prix. L'intrusion du gouvernement dans la vie privée des citoyens au nom de la sécurité est une plus grande menace que le terrorisme, estime M. Schneier, que la revue britannique The Economist a qualifié de «gourou de la sécurité».
«La plus grande menace à la vie privée, c'est que tout ce que nous faisons est sauvegardé et peut être acheté ou vendu. Ces données sont la pollution de l'âge de l'information», résume-t-il. À partir du moment où les agences gouvernementales et les entreprises se mettent à recueillir des données personnelles qui seront conservées de façon indéfinie dans la plupart des cas, la sécurité des citoyens est compromise, estime M. Schneier, simplement parce que ces données seront accessibles des années après leur création. Qu'arrivera-t-il de cette photo salace que votre ado aura prise de lui-même lors d'une fête anodine et qu'il aura transférée sur un réseau social comme Facebook? Risque-t-elle de remonter à la surface dans 20 ans pour le hanter? C'est le type de questions que se pose Bruce Schneier.
Selon lui, seules des lois musclées et opérantes interdisant la collecte et la conservation des renseignements permettront de protéger le droit à la vie privée des citoyens dans les sociétés occidentales. «Le droit à la vie privée ne s'obtiendra pas avec l'aide des technologies mais avec l'aide des lois. Le problème, c'est que les lois évoluent plus lentement que les technologies», constate Bruce Schneier.
Au contraire, le droit à la vie privée et la sécurité vont «de pair», a dit M. Chertoff hier lors d'un bref passage à Montréal. «Je rejette la prémisse selon laquelle la vie privée doit être sacrifiée au profit de la sécurité. [...] Plusieurs des mesures que nous prenons servent la cause de ces deux droits», a dit M. Chertoff. «Si nous tenons à notre liberté et à notre vie, nous devons assurer la sécurité de notre pays», a-t-il ajouté lors de la 29e conférence des commissaires à la vie privée, qui se déroule jusqu'à demain à Montréal.
Les participants à cette réunion internationale sont loin d'adhérer à cette rhétorique enthousiaste. La plupart d'entre eux ont dépeint un portrait pessimiste des chances de survie du droit à la vie privée dans un XXIe siècle caractérisé par le recours à des technologies de plus en plus puissantes et de plus en plus envahissantes pour tout savoir à propos de tout un chacun.
L'Association américaine des libertés civiles (ACLU) a même inauguré une horloge de la «société de la surveillance» (calquée sur l'horloge de l'holocauste nucléaire). Ainsi, cet organisme estime qu'il est maintenant minuit moins six avant la venue définitive d'une société de surveillance.
Barry Steinhardt, directeur du programme «technologies et liberté» à l'ACLU, en avait long à dire à ce sujet. Il a notamment cité l'exemple du fiasco entourant la préparation de la «liste noire» des passagers interdits de vol aux États-Unis. Plus de 720 000 personnes figurent maintenant sur cette liste bourrée d'erreurs, comme l'a récemment constaté le Washington Post. Le programme d'écoute électronique de l'Agence de la sécurité nationale, qui a permis d'épier des millions d'Américains n'ayant aucun lien avec des groupes terroristes, constitue aussi, selon M. Steinhardt, «une autre affaire grandiose qui n'a pas contribué à rendre notre pays plus sûr».
De son côté, Michael Chertoff s'est attardé aux bons coups de la lutte contre le terrorisme. Il a évoqué la récente décision de l'Union européenne (UE) de consentir au transfert légal des registres de réservations au département de la Sécurité intérieure. Ces registres contiennent les itinéraires de voyage de tout passager (nom, dates de départ et de retour, destinations, détails sur la réservation, etc.).
Bon an, mal an, environ 80 millions de personnes se rendent en avion aux États-Unis. Les agents frontaliers ne peuvent pas recourir à la discrimination raciale ou religieuse pour débusquer les menaces. Afin de distinguer les voyageurs à risque de ceux qui ne le sont pas, les agents ont besoin d'un minimum de renseignements, estime Michael Chertoff, d'où l'importance capitale de ces registres.
L'Union européenne a accepté de transférer ces données en juillet, bien que l'accord suscite des grincements de dents. «Cette entente laisse bien des questions en plan. Il y a beaucoup trop d'échappatoires pour des raisons d'urgence [en ce qui a trait à l'utilisation des données]. Et la nécessité de transférer les registres de réservations [au département américain de la Sécurité intérieure] n'a jamais été démontrée, pas plus que son efficacité pour épingler des terroristes», a notamment déclaré Jacob Kohnstamm, président de l'Autorité néerlandaise de protection des données.
Les registres de réservations ont «une importance capitale» pour prévenir le terrorisme, estime au contraire Michael Chertoff. Il a mentionné le cas véridique de deux passagers dont les itinéraires de voyage ont piqué la curiosité des autorités, en avril 2006, à l'aéroport Logan, à Boston. Après avoir interrogé les deux individus en question, les agents ont découvert que l'un d'eux faisait des affaires avec un groupe lié à al-Qaïda et traînait dans sa valise des photos de moudjahidines armés. Les deux hommes ont évidemment été expulsés.
Autre exemple des bienfaits d'une sécurité resserrée: en juin 2003, les agents frontaliers de l'aéroport O'Hare, à Chicago, ont interrogé un passager au comportement suspect, à qui ils ont finalement refusé l'accès au sol américain. Ils ont pris ses empreintes au préalable et les ont conservées dans une base de données. Les empreintes digitales de cet homme ont refait surface quelque temps après... sur le volant d'une voiture piégée qui a explosé en Irak, faisant 132 morts.
C'est d'ailleurs en Irak que les États-Unis s'emploient à ériger les plus hautes barrières à la vie privée, comme le révèle le rapport annuel d'un centre d'information sur le respect de la vie privée (EPIC). Les soldats américains font du porte-à-porte avec des scanners portatifs et recueillent des empreintes digitales, des données biométriques et autres renseignements du même genre pour constituer une base de données gérée par l'armée et portant sur plus de 700 000 Irakiens. «Je ne vois pas ce qui empêcherait le gouvernement américain d'adopter un système similaire à l'échelle nationale», déplore Marc Rotenberg, l'auteur du rapport.
Un dragon parmi tant d'autres
La conférence des commissaires à la vie privée rassemble 600 personnes en provenance d'une cinquantaine de pays. Au fil des ans, cette réunion est devenue «la principale rencontre internationale dans le domaine de la protection de la vie privée», a souligné Jennifer Stoddart, commissaire à la vie privée du Canada. La conférence, intitulée «Terra incognita» («terre inconnue»), assimile les problèmes contemporains en matière de vie privée à des «dragons» qu'il faudra tôt ou tard affronter et liquider.
Bruce Schneier, auteur à succès et spécialiste des technologies de sécurité, a vite désigné Michael Chertoff comme un de ces dragons à terrasser à tout prix. L'intrusion du gouvernement dans la vie privée des citoyens au nom de la sécurité est une plus grande menace que le terrorisme, estime M. Schneier, que la revue britannique The Economist a qualifié de «gourou de la sécurité».
«La plus grande menace à la vie privée, c'est que tout ce que nous faisons est sauvegardé et peut être acheté ou vendu. Ces données sont la pollution de l'âge de l'information», résume-t-il. À partir du moment où les agences gouvernementales et les entreprises se mettent à recueillir des données personnelles qui seront conservées de façon indéfinie dans la plupart des cas, la sécurité des citoyens est compromise, estime M. Schneier, simplement parce que ces données seront accessibles des années après leur création. Qu'arrivera-t-il de cette photo salace que votre ado aura prise de lui-même lors d'une fête anodine et qu'il aura transférée sur un réseau social comme Facebook? Risque-t-elle de remonter à la surface dans 20 ans pour le hanter? C'est le type de questions que se pose Bruce Schneier.
Selon lui, seules des lois musclées et opérantes interdisant la collecte et la conservation des renseignements permettront de protéger le droit à la vie privée des citoyens dans les sociétés occidentales. «Le droit à la vie privée ne s'obtiendra pas avec l'aide des technologies mais avec l'aide des lois. Le problème, c'est que les lois évoluent plus lentement que les technologies», constate Bruce Schneier.
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