Le géant à bout de souffle
Photo : Agence France-Presse
Les fréquentes collisions avec de grands navires constituent la plus grande cause de mortalité des baleines noires.
Ce sont les baleiniers anglais qui l'ont baptisée les premiers: right whale, la bonne baleine. C'est que ce géant — qui peut mesurer 17 mètres et peser 70 tonnes — nage lentement à proximité des côtes, donne une huile de bonne qualité et flotte une fois morte. Bref, l'espèce était toute désignée pour l'extermination.
Il ne subsiste d'ailleurs plus aujourd'hui que des vestiges des populations de jadis, selon Moira Brown, la spécialiste canadienne de la baleine noire. Chose encore plus inquiétante, cette population «semble avoir diminué au cours des dix dernières années», selon une évaluation du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). Peu de gens le savent, mais presque toutes les baleines noires passent une bonne partie de l'année à s'alimenter dans les eaux canadiennes, surtout dans la baie de Fundy et au sud de la Nouvelle-Écosse. Depuis une décennie, une trentaine d'entre elles (soit 10 % de la population) ont même été observées dans le fleuve Saint-Laurent, surtout au large de Percé. Une équipe dirigée par des chercheurs du New England Aquarium de Boston se rendra justement dans le secteur d'ici une semaine pour tenter de les repérer.
En effet, parce qu'elle vit le long de côtes intensivement exploitées dans la plus grande partie de son aire de répartition, la baleine noire de l'Atlantique Nord attire beaucoup l'attention des scientifiques. Elle est carrément devenue un symbole des espèces marines menacées, surtout aux États-Unis et au Canada. Les projets de recherche qui lui sont consacrés se multiplient alors qu'«on constate que le mode de vie de ces cétacés est encore largement méconnu», souligne Jean-François Blouin, qui a fondé l'an dernier le Centre d'étude et de protection de la baleine noire du Saint-Laurent.
De nombreuses menaces
Même si, de nos jours, toute chasse est strictement interdite, les menaces qui pèsent sur ces animaux n'en sont pas moins nombreuses, bien au contraire. Les fréquentes collisions avec de grands navires constituent sans contredit la plus grande cause de mortalité. En fait, la moitié des décès de baleines noires survenus au cours de la dernière décennie sont attribuables à des rencontres malheureuses avec des bateaux.
«Les aires de reproduction, d'alimentation et de mise bas des baleines noires se retrouvent généralement dans des zones côtières où le trafic maritime est intense, explique Moira Brown. Comme les bateaux sont de plus en plus gros et de plus en plus rapides et que les baleines noires sont de gros cétacés lents qui s'alimentent, socialisent et se reposent en surface, ces mammifères marins sont susceptibles de se faire heurter dans les zones partagées entre les bateaux et les baleines.»
«On a aussi observé que même si elles entendent les navires qui approchent, les baleines noires semblent ne pas tenir compte de leur présence, quoiqu'on en ait déjà vu, à certaines occasions, s'éloigner des navires au dernier moment, précise-t-elle. On croit qu'elles finissent par s'habituer au bruit et n'y prêtent plus attention, se concentrant plutôt sur l'alimentation ou sur d'autres activités en groupe.»
Aussi, «les mères accompagnées d'un baleineau ont souvent tendance à passer plus de temps en surface, ce qui accroît encore le risque de collision avec les navires», fait valoir Mme Brown. Consciente de la gravité du problème, elle s'est battue pendant plusieurs années pour faire adopter une des mesures de protection de la baleine noire les plus importantes au Canada: le détournement d'une grosse voie de navigation commerciale dans la baie de Fundy, une mesure adoptée en 2003.
Les voies de navigation ont été déplacées dans des secteurs où la densité de cétacés était moindre. La Loi sur les pêches et la Loi sur les océans obligent d'ailleurs le gouvernement canadien à protéger l'habitat de l'espèce, classée «en voie de disparition». Un «plan de rétablissement» a aussi été créé en 2000 afin de planifier sa sauvegarde.
Les engins de pêche constituent eux aussi une grave menace. Environ 10 % de la mortalité leur est attribuable alors que plus de 60 % des adultes portent des cicatrices de blessures causées par ces engins. En raison de leur répartition côtière, les baleines noires sont susceptibles de rencontrer des engins de pêche partout dans leur aire de distribution, de la Floride (où les femelles vont mettre bas) au Canada.
Les mesures destinées à réduire ce risque se font toutefois attendre. La chose est particulièrement évidente aux États-Unis depuis l'entrée en fonction de l'administration Bush. On tarde à rendre obligatoire la modification des engins de pêche ainsi qu'à imposer la réduction de la vitesse des navires et le déplacement de certaines voies maritimes. Pourtant, le golfe du Maine et le secteur de Cape Cod ont été désignés «habitats essentiels» de cette espèce.
Comme c'est le cas dans la baie de Fundy, plusieurs femelles s'y rendent chaque année pour élever leurs baleineaux. Ces énormes mammifères y sont le moteur d'une lucrative industrie de croisières d'observation.
Problèmes de reproduction
Outre les collisions avec les navires et l'empêtrement dans les engins de pêche, l'effet de la pollution pourrait expliquer les difficultés de cet animal. Mme Brown les qualifie d'ailleurs de «baleines urbaines» en raison de la proximité de leur habitat de grosses zones industrielles. Comme elles ont une couche de graisse qui peut atteindre plus de 30 centimètres d'épaisseur et qu'elles peuvent vivre 70 ans, elles pourraient accumuler beaucoup de contaminants.
Aussi, selon un récent rapport du COSEPAC, ce sont surtout les femelles qui seraient touchées par les impacts de l'activité humaine. La chose est d'autant plus préoccupante qu'elles ont un taux de natalité plutôt faible, soit un jeune tous les six ans en moyenne. De plus, elles ne se reproduisent pas avant l'âge de dix ans. En conséquence, rappelle le Comité sur les espèces en péril, «les baleineaux et les jeunes constitueraient entre 26 et 31 % de la population, ce qui est nettement inférieur aux niveaux observés dans d'autres populations de mysticètes [baleines à fanons] en phase de croissance».
«Selon tous les indices mesurables, la reproduction a considérablement chuté chez cette population depuis 1990 environ, affirme le COSEPAC. Les raisons pourraient être, entre autres, des ressources alimentaires limitées, des changements dans l'utilisation de l'habitat, des maladies ou l'effet des biotoxines marines, des polluants, des facteurs génétiques et des changements climatiques.» Fait étonnant, le bruit continuel diffusé sous l'eau par la circulation des bateaux pourrait nuire à la communication entre les individus lors de la période cruciale de l'accouplement.
S'ils se disent malgré tout optimistes pour l'avenir de la population de baleines noires de l'Atlantique Nord, M. Blouin et Mme Brown insistent surtout pour dire qu'il reste beaucoup à faire pour les protéger efficacement. Ils ont récemment créé un site Internet (www.baleinenoire.ca) pour sensibiliser les gens à cette situation.
Bref, on souhaite leur éviter le sort réservé à leurs congénères de l'est du Pacifique, dont il ne reste que quelques dizaines d'individus, rarement observés. On espère aussi que l'espèce ne suivra pas la voie de la baleine grise de l'Atlantique, complètement éteinte.
Il ne subsiste d'ailleurs plus aujourd'hui que des vestiges des populations de jadis, selon Moira Brown, la spécialiste canadienne de la baleine noire. Chose encore plus inquiétante, cette population «semble avoir diminué au cours des dix dernières années», selon une évaluation du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). Peu de gens le savent, mais presque toutes les baleines noires passent une bonne partie de l'année à s'alimenter dans les eaux canadiennes, surtout dans la baie de Fundy et au sud de la Nouvelle-Écosse. Depuis une décennie, une trentaine d'entre elles (soit 10 % de la population) ont même été observées dans le fleuve Saint-Laurent, surtout au large de Percé. Une équipe dirigée par des chercheurs du New England Aquarium de Boston se rendra justement dans le secteur d'ici une semaine pour tenter de les repérer.
En effet, parce qu'elle vit le long de côtes intensivement exploitées dans la plus grande partie de son aire de répartition, la baleine noire de l'Atlantique Nord attire beaucoup l'attention des scientifiques. Elle est carrément devenue un symbole des espèces marines menacées, surtout aux États-Unis et au Canada. Les projets de recherche qui lui sont consacrés se multiplient alors qu'«on constate que le mode de vie de ces cétacés est encore largement méconnu», souligne Jean-François Blouin, qui a fondé l'an dernier le Centre d'étude et de protection de la baleine noire du Saint-Laurent.
De nombreuses menaces
Même si, de nos jours, toute chasse est strictement interdite, les menaces qui pèsent sur ces animaux n'en sont pas moins nombreuses, bien au contraire. Les fréquentes collisions avec de grands navires constituent sans contredit la plus grande cause de mortalité. En fait, la moitié des décès de baleines noires survenus au cours de la dernière décennie sont attribuables à des rencontres malheureuses avec des bateaux.
«Les aires de reproduction, d'alimentation et de mise bas des baleines noires se retrouvent généralement dans des zones côtières où le trafic maritime est intense, explique Moira Brown. Comme les bateaux sont de plus en plus gros et de plus en plus rapides et que les baleines noires sont de gros cétacés lents qui s'alimentent, socialisent et se reposent en surface, ces mammifères marins sont susceptibles de se faire heurter dans les zones partagées entre les bateaux et les baleines.»
«On a aussi observé que même si elles entendent les navires qui approchent, les baleines noires semblent ne pas tenir compte de leur présence, quoiqu'on en ait déjà vu, à certaines occasions, s'éloigner des navires au dernier moment, précise-t-elle. On croit qu'elles finissent par s'habituer au bruit et n'y prêtent plus attention, se concentrant plutôt sur l'alimentation ou sur d'autres activités en groupe.»
Aussi, «les mères accompagnées d'un baleineau ont souvent tendance à passer plus de temps en surface, ce qui accroît encore le risque de collision avec les navires», fait valoir Mme Brown. Consciente de la gravité du problème, elle s'est battue pendant plusieurs années pour faire adopter une des mesures de protection de la baleine noire les plus importantes au Canada: le détournement d'une grosse voie de navigation commerciale dans la baie de Fundy, une mesure adoptée en 2003.
Les voies de navigation ont été déplacées dans des secteurs où la densité de cétacés était moindre. La Loi sur les pêches et la Loi sur les océans obligent d'ailleurs le gouvernement canadien à protéger l'habitat de l'espèce, classée «en voie de disparition». Un «plan de rétablissement» a aussi été créé en 2000 afin de planifier sa sauvegarde.
Les engins de pêche constituent eux aussi une grave menace. Environ 10 % de la mortalité leur est attribuable alors que plus de 60 % des adultes portent des cicatrices de blessures causées par ces engins. En raison de leur répartition côtière, les baleines noires sont susceptibles de rencontrer des engins de pêche partout dans leur aire de distribution, de la Floride (où les femelles vont mettre bas) au Canada.
Les mesures destinées à réduire ce risque se font toutefois attendre. La chose est particulièrement évidente aux États-Unis depuis l'entrée en fonction de l'administration Bush. On tarde à rendre obligatoire la modification des engins de pêche ainsi qu'à imposer la réduction de la vitesse des navires et le déplacement de certaines voies maritimes. Pourtant, le golfe du Maine et le secteur de Cape Cod ont été désignés «habitats essentiels» de cette espèce.
Comme c'est le cas dans la baie de Fundy, plusieurs femelles s'y rendent chaque année pour élever leurs baleineaux. Ces énormes mammifères y sont le moteur d'une lucrative industrie de croisières d'observation.
Problèmes de reproduction
Outre les collisions avec les navires et l'empêtrement dans les engins de pêche, l'effet de la pollution pourrait expliquer les difficultés de cet animal. Mme Brown les qualifie d'ailleurs de «baleines urbaines» en raison de la proximité de leur habitat de grosses zones industrielles. Comme elles ont une couche de graisse qui peut atteindre plus de 30 centimètres d'épaisseur et qu'elles peuvent vivre 70 ans, elles pourraient accumuler beaucoup de contaminants.
Aussi, selon un récent rapport du COSEPAC, ce sont surtout les femelles qui seraient touchées par les impacts de l'activité humaine. La chose est d'autant plus préoccupante qu'elles ont un taux de natalité plutôt faible, soit un jeune tous les six ans en moyenne. De plus, elles ne se reproduisent pas avant l'âge de dix ans. En conséquence, rappelle le Comité sur les espèces en péril, «les baleineaux et les jeunes constitueraient entre 26 et 31 % de la population, ce qui est nettement inférieur aux niveaux observés dans d'autres populations de mysticètes [baleines à fanons] en phase de croissance».
«Selon tous les indices mesurables, la reproduction a considérablement chuté chez cette population depuis 1990 environ, affirme le COSEPAC. Les raisons pourraient être, entre autres, des ressources alimentaires limitées, des changements dans l'utilisation de l'habitat, des maladies ou l'effet des biotoxines marines, des polluants, des facteurs génétiques et des changements climatiques.» Fait étonnant, le bruit continuel diffusé sous l'eau par la circulation des bateaux pourrait nuire à la communication entre les individus lors de la période cruciale de l'accouplement.
S'ils se disent malgré tout optimistes pour l'avenir de la population de baleines noires de l'Atlantique Nord, M. Blouin et Mme Brown insistent surtout pour dire qu'il reste beaucoup à faire pour les protéger efficacement. Ils ont récemment créé un site Internet (www.baleinenoire.ca) pour sensibiliser les gens à cette situation.
Bref, on souhaite leur éviter le sort réservé à leurs congénères de l'est du Pacifique, dont il ne reste que quelques dizaines d'individus, rarement observés. On espère aussi que l'espèce ne suivra pas la voie de la baleine grise de l'Atlantique, complètement éteinte.
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