L'entrevue - Des excuses de trop
Photo : Jacques Grenier
Le philosophe Luc Bovens
«Excusez-moi.» Cette phrase toute simple, parfois si difficile à prononcer, n'est pas restée en travers de la gorge du philosophe Luc Bovens. Ce professeur à la London School of Economics en Angleterre l'a étudiée, analysée, disséquée même. En public ou en privé, s'excuse-t-on trop peu ou pas assez? Chose certaine, on le ferait rarement de la bonne façon.
«Dans la vie, il est de bon ton de ne jamais s'excuser. Les bonnes personnes ne veulent pas d'excuses et les mauvaises y prennent un vilain plaisir.» D'un seul coup, cette assertion du romancier et maître de l'humour anglais P. G. Wodehouse vient chambouler les croyances de certains, confortées par 2000 ans de morale chrétienne. Pis encore, elle vient bouleverser l'idée reçue que nos rapports avec les autres s'améliorent si l'on est capable de reconnaître nos torts.
L'excuse n'est-elle pas le point de départ d'une nouvelle relation, la prémisse de base d'une paix durable? Trop rarement, affirme Luc Bovens. Le professeur, qui était au Québec en avril à l'invitation de la Chaire en éthique des affaires de l'Université de Montréal, ne pèche pas par excès de pessimisme, mais plutôt de lucidité. Il y aurait trop d'excuses, en public comme en privé, et pas assez d'excuses authentiques.
Selon lui, la recette d'une bonne excuse réside essentiellement dans quatre composantes qui n'ont rien à voir avec la technique du repentant qui avoue ses torts, le genou par terre, la main sur le coeur et le regard implorant. Pour bien s'excuser, il faut reconnaître que l'on a mal agi, exprimer des remords et de la compassion, démontrer le désir de changer son attitude et livrer son plaidoyer avec humilité. «Ces quatre conditions sont rarement satisfaites», fait remarquer le professeur qui admet avoir bien du mal à donner un exemple d'une excuse parfaite.
Le quotidien danois qui avait publié 12 caricatures de Mahomet jugées offensantes par les musulmans a-t-il bien réussi ses excuses? «Ces dessins ne violaient pas la législation danoise, mais ont offensé de manière irréfutable beaucoup de musulmans, et nous nous en excusons», avait alors écrit le rédacteur en chef du journal. Insuffisant, répond M. Bovens. Le tort n'y est reconnu que partiellement et la sincérité n'y est pas.
Et Zizou? N'y avait-il pas dans son «Je m'excuse, mais je n'ai pas de regrets» un soupçon de repentance à l'endroit de son rival, Materazzi, à qui il avait asséné un coup de tête? «Zidane a reconnu qu'il avait mal agi, mais le message sous-jacent est qu'il pourrait récidiver», soutient Luc Bovens.
Trop, c'est comme pas assez
Diplômé d'un doctorat de l'Université du Minnesota, le philosophe originaire de Louvain, en Belgique, qui s'intéresse à la pensée d'Aristote, a toujours été fasciné par les questions de psychologie morale. «J'ai pensé que ce pouvait être intéressant de se pencher sur cette étrange pratique que sont les excuses. Il y a quelque chose d'effrayant dans le fait de s'excuser», note le professeur, fasciné.
D'emblée, Luc Bovens admet d'ailleurs très peu s'excuser. «Ce n'est pas bon de trop s'excuser», reconnaît-il sur un ton très posé. «Ça peut rendre les excuses désuètes en cas d'offenses majeures», souligne celui qui est également éditeur de la revue Economics and Philosophy.
L'excuse serait-elle devenue une pratique inappropriée voire dépassée? L'écrivain français Pascal Bruckner ne manque pas de fustiger ce sentiment de repentance et d'affliction qu'a l'Occident envers ses exactions du passé. Dans son essai La Tyrannie de la Pénitence: Essai sur le masochisme occidental, paru en octobre dernier, il développe la thèse que certains pays, dont la France, sont à ce point rongés par la culpabilité, qu'ils ne parviendraient pas à assumer leur passé colonial.
Pour Luc Bovens, qui comprend les motivations de Bruckner sans pourtant s'y rallier, cette culpabilité lancinante ou ce qu'il trouve apparent à une sorte de «quête de soi obsessionnelle» peut parfois devenir malsaine. S'excuser à outrance dénote un manque de confiance en soi, croit-il. «Il y a un prix à payer pour ça.»
Du privé au public
L'anecdote a fait sourire le monde entier, mais elle n'a sans doute rien eu d'agréable pour Silvio Berlusconi. À la demande de sa femme, l'ancien chef du gouvernement italien avait dû publiquement s'excuser après avoir proposé le mariage, sur un ton qui se voulait léger, à une jeune et jolie députée italienne. «Chère Véronica [...] je te prie de m'excuser et de prendre ce témoignage public de mon orgueil qui cède à ta colère comme un acte d'amour. Un parmi tant d'autres. Grosses bises», avait écrit l'homme de 70 ans, dans une lettre à sa femme.
«Dans ce cas, les excuses sont passées de la sphère privée à la sphère publique, explique Luc Bovens. Le fait d'exprimer ses regrets à la face du monde contribue à rehausser le niveau de respect de la personne qui a exigé les excuses.»
Pourtant, il voit d'un mauvais oeil les séries télévisées qui font rencontrer victime et agresseur ou encore les populaires émissions anglaises de télé-réalité où l'on invite des couples conflictuels à se réconcilier en ondes. «Il y a quelque chose de sacré dans le fait de s'excuser qui n'appartient pas à la sphère publique. Pourquoi ne pas le faire alors en privé? Pour être célèbre? C'est un signe que ce n'est pas sérieux», pense-t-il.
En revanche, il croit un peu plus en ces commissions de réconciliation mises sur pied par l'ONU ou des ONG pour rapprocher deux peuples après une crise ou un génocide. Même si, selon lui, il y a bien peu de place au pardon et à la justice dans les cas d'atrocités extrêmes. Il rappelle d'ailleurs que les excuses publiques faites au nom d'un peuple à un autre peuple sont rarement authentiques. «Dans la sphère publique, quand un pays s'excuse à un autre, cela pourrait être pour en tirer un bénéfice, souvent économique. Il n'y a pas de relation d'amitié à valoriser comme dans la sphère privée», soutient le philosophe.
Selon lui, les excuses publiques que le premier ministre Stephen Harper a offertes l'été dernier aux Sino-Canadiens pour l'exclusion subséquente des immigrants chinois et la taxe d'entrée qui leur a été imposée de 1923 à 1947, devait sans doute servir la cause du gouvernement, qui aurait voulu étendre son influence sur les communautés culturelles.
Mais en leur offrant une indemnisation, le gouvernement fait aussi profiter ces Canadiens d'origine chinoise. C'est 1 à 1. «Peut-on vraiment alors croire qu'il y avait là de l'opportunisme?», demande le philosophe qui prend plaisir à semer le doute.
Reconnaissant qu'un monde sans excuses serait inévitablement chaotique, le philosophe n'est toutefois pas en faveur de l'abolition de cette pratique. Les excuses sont nécessaires, ne serait-ce que parce que c'est l'expression que quelque chose ne va pas bien, croit-il. «Il faut continuer de montrer à nos enfants comment rétablir une relation», dit-il. «Parce que reconnaître que l'on a mal agi, essayer de faire mieux, éprouver de la sympathie et des remords demeurent de bonnes choses au fond.»
Collaboratrice du Devoir
«Dans la vie, il est de bon ton de ne jamais s'excuser. Les bonnes personnes ne veulent pas d'excuses et les mauvaises y prennent un vilain plaisir.» D'un seul coup, cette assertion du romancier et maître de l'humour anglais P. G. Wodehouse vient chambouler les croyances de certains, confortées par 2000 ans de morale chrétienne. Pis encore, elle vient bouleverser l'idée reçue que nos rapports avec les autres s'améliorent si l'on est capable de reconnaître nos torts.
L'excuse n'est-elle pas le point de départ d'une nouvelle relation, la prémisse de base d'une paix durable? Trop rarement, affirme Luc Bovens. Le professeur, qui était au Québec en avril à l'invitation de la Chaire en éthique des affaires de l'Université de Montréal, ne pèche pas par excès de pessimisme, mais plutôt de lucidité. Il y aurait trop d'excuses, en public comme en privé, et pas assez d'excuses authentiques.
Selon lui, la recette d'une bonne excuse réside essentiellement dans quatre composantes qui n'ont rien à voir avec la technique du repentant qui avoue ses torts, le genou par terre, la main sur le coeur et le regard implorant. Pour bien s'excuser, il faut reconnaître que l'on a mal agi, exprimer des remords et de la compassion, démontrer le désir de changer son attitude et livrer son plaidoyer avec humilité. «Ces quatre conditions sont rarement satisfaites», fait remarquer le professeur qui admet avoir bien du mal à donner un exemple d'une excuse parfaite.
Le quotidien danois qui avait publié 12 caricatures de Mahomet jugées offensantes par les musulmans a-t-il bien réussi ses excuses? «Ces dessins ne violaient pas la législation danoise, mais ont offensé de manière irréfutable beaucoup de musulmans, et nous nous en excusons», avait alors écrit le rédacteur en chef du journal. Insuffisant, répond M. Bovens. Le tort n'y est reconnu que partiellement et la sincérité n'y est pas.
Et Zizou? N'y avait-il pas dans son «Je m'excuse, mais je n'ai pas de regrets» un soupçon de repentance à l'endroit de son rival, Materazzi, à qui il avait asséné un coup de tête? «Zidane a reconnu qu'il avait mal agi, mais le message sous-jacent est qu'il pourrait récidiver», soutient Luc Bovens.
Trop, c'est comme pas assez
Diplômé d'un doctorat de l'Université du Minnesota, le philosophe originaire de Louvain, en Belgique, qui s'intéresse à la pensée d'Aristote, a toujours été fasciné par les questions de psychologie morale. «J'ai pensé que ce pouvait être intéressant de se pencher sur cette étrange pratique que sont les excuses. Il y a quelque chose d'effrayant dans le fait de s'excuser», note le professeur, fasciné.
D'emblée, Luc Bovens admet d'ailleurs très peu s'excuser. «Ce n'est pas bon de trop s'excuser», reconnaît-il sur un ton très posé. «Ça peut rendre les excuses désuètes en cas d'offenses majeures», souligne celui qui est également éditeur de la revue Economics and Philosophy.
L'excuse serait-elle devenue une pratique inappropriée voire dépassée? L'écrivain français Pascal Bruckner ne manque pas de fustiger ce sentiment de repentance et d'affliction qu'a l'Occident envers ses exactions du passé. Dans son essai La Tyrannie de la Pénitence: Essai sur le masochisme occidental, paru en octobre dernier, il développe la thèse que certains pays, dont la France, sont à ce point rongés par la culpabilité, qu'ils ne parviendraient pas à assumer leur passé colonial.
Pour Luc Bovens, qui comprend les motivations de Bruckner sans pourtant s'y rallier, cette culpabilité lancinante ou ce qu'il trouve apparent à une sorte de «quête de soi obsessionnelle» peut parfois devenir malsaine. S'excuser à outrance dénote un manque de confiance en soi, croit-il. «Il y a un prix à payer pour ça.»
Du privé au public
L'anecdote a fait sourire le monde entier, mais elle n'a sans doute rien eu d'agréable pour Silvio Berlusconi. À la demande de sa femme, l'ancien chef du gouvernement italien avait dû publiquement s'excuser après avoir proposé le mariage, sur un ton qui se voulait léger, à une jeune et jolie députée italienne. «Chère Véronica [...] je te prie de m'excuser et de prendre ce témoignage public de mon orgueil qui cède à ta colère comme un acte d'amour. Un parmi tant d'autres. Grosses bises», avait écrit l'homme de 70 ans, dans une lettre à sa femme.
«Dans ce cas, les excuses sont passées de la sphère privée à la sphère publique, explique Luc Bovens. Le fait d'exprimer ses regrets à la face du monde contribue à rehausser le niveau de respect de la personne qui a exigé les excuses.»
Pourtant, il voit d'un mauvais oeil les séries télévisées qui font rencontrer victime et agresseur ou encore les populaires émissions anglaises de télé-réalité où l'on invite des couples conflictuels à se réconcilier en ondes. «Il y a quelque chose de sacré dans le fait de s'excuser qui n'appartient pas à la sphère publique. Pourquoi ne pas le faire alors en privé? Pour être célèbre? C'est un signe que ce n'est pas sérieux», pense-t-il.
En revanche, il croit un peu plus en ces commissions de réconciliation mises sur pied par l'ONU ou des ONG pour rapprocher deux peuples après une crise ou un génocide. Même si, selon lui, il y a bien peu de place au pardon et à la justice dans les cas d'atrocités extrêmes. Il rappelle d'ailleurs que les excuses publiques faites au nom d'un peuple à un autre peuple sont rarement authentiques. «Dans la sphère publique, quand un pays s'excuse à un autre, cela pourrait être pour en tirer un bénéfice, souvent économique. Il n'y a pas de relation d'amitié à valoriser comme dans la sphère privée», soutient le philosophe.
Selon lui, les excuses publiques que le premier ministre Stephen Harper a offertes l'été dernier aux Sino-Canadiens pour l'exclusion subséquente des immigrants chinois et la taxe d'entrée qui leur a été imposée de 1923 à 1947, devait sans doute servir la cause du gouvernement, qui aurait voulu étendre son influence sur les communautés culturelles.
Mais en leur offrant une indemnisation, le gouvernement fait aussi profiter ces Canadiens d'origine chinoise. C'est 1 à 1. «Peut-on vraiment alors croire qu'il y avait là de l'opportunisme?», demande le philosophe qui prend plaisir à semer le doute.
Reconnaissant qu'un monde sans excuses serait inévitablement chaotique, le philosophe n'est toutefois pas en faveur de l'abolition de cette pratique. Les excuses sont nécessaires, ne serait-ce que parce que c'est l'expression que quelque chose ne va pas bien, croit-il. «Il faut continuer de montrer à nos enfants comment rétablir une relation», dit-il. «Parce que reconnaître que l'on a mal agi, essayer de faire mieux, éprouver de la sympathie et des remords demeurent de bonnes choses au fond.»
Collaboratrice du Devoir
Haut de la page

