Le Québec entre deux manifestes
16 avril 2007
Société
Les Québécois sont déchirés entre les manifestes Pour un Québec lucide et Pour un Québec solidaire. Nous apportons ici notre contribution au débat amorcé par leurs signataires.
Le bleu et le rose
On a dit du manifeste des «lucides» qu'il accuse les Québécois de rêver en couleurs. À sa lecture, nous avons d'abord pensé à la couleur bleue. Comme dans «les blues» et dans la fameuse «période bleue» de Picasso.
Les lucides ont tendance à voir le Québec, son passé et son avenir, avec tristesse et amertume. Ils semblent avoir les blues, notamment lorsqu'ils laissent croire que ce sont certains des traits qui font du Québec une société distincte qui contribuent à sa contre-performance économique et qui l'empêchent de s'adapter aux exigences de la mondialisation.
Au sujet des solidaires, certains les accusent de voir le Québec à travers des lunettes roses lorsqu'ils affirment que les solutions et les institutions du passé peuvent continuer à bien fonctionner, en prétendant que l'État peut redevenir le moteur de développement économique et le garant de l'équité sociale. Picasso a eu aussi sa «période rose».
Le manifeste des solidaires est tourné vers les splendeurs du passé récent, tandis que celui des lucides est tourné vers le grand modèle de la mondialisation. Est-ce que l'un ou l'autre est tourné vers un avenir où le Québec pourrait se développer en renforçant les caractéristiques qui en font un endroit si agréable où vivre? N'avons-nous d'autres couleurs à notre palette que le bleu et le rose?
Regardons au-delà de nos frontières, mais également par-delà la productivité des États-Unis. Elle a principalement été atteinte, ces dernières années, aux dépens d'une classe ouvrière forcée de redoubler d'ardeur au travail tout en étant sensiblement moins rémunérée.
Il existe des endroits dans le monde, comme la Scandinavie, qui se débrouillent bien sur le plan économique tout en maintenant un équilibre entre la croissance et les besoins sociaux. Mais tournons-nous aussi vers nous-mêmes pour comprendre comment notre petit bout d'univers est devenu ce qu'il est socialement, tout en atteignant une réussite économique notable.
Nous différencier par nos forces
Pour devenir plus concurrentiels, nous n'avons pas à imiter qui que ce soit. Nous pouvons y parvenir en innovant sur le marché, à notre façon. Nous n'avons pas nécessairement besoin d'être sur un même pied que la concurrence, mais plutôt de nous en différencier grâce à nos forces intrinsèques.
Avec qui le Cirque du Soleil, notre plus récente histoire de réussite, est-il en concurrence? Ou encore Bombardier, lorsque la première motoneige a été inventée? Dans un passé récent, la grande vague de développement économique du Québec a principalement été insufflée par des entreprises locales qui ont servi de modèles à d'autres entrepreneurs.
Cela étant dit, trois avenues de développement méritent une plus grande attention.
- Au Québec, les petites et moyennes entreprises ont récemment été le moteur de la création d'emploi. Il en existe déjà un grand nombre. Nous en avons besoin de bien plus, particulièrement dans nos régions défavorisées. Plutôt que d'investir automatiquement dans les grosses industries à la mode, faisons meilleur usage de nos propres institutions financières pour soutenir vigoureusement les entreprises d'ici en pleine croissance.
L'économie peut-elle reposer sur les petites et moyennes entreprises? C'est ce que fait l'Italie du Nord, qui est devenue l'un des territoires les plus riches d'Europe. Cependant, il faut en faire plus.
- Les coopératives de travailleurs, créées et enracinées dans les communautés, sont la deuxième avenue que nous proposons d'explorer. Leurs travailleurs et leurs clients y sont généralement beaucoup plus engagés et mobilisés que dans les sociétés inscrites en Bourse.
Le Québec a eu sa part d'activité coopérative, principalement dans les domaines financier et le commerce. Cependant, le modèle à examiner n'est pas le nôtre, mais celui de la région basque espagnole, où l'on retrouve Mondragon, une fédération de plus de 100 coopératives actives dans les secteurs comme la haute technologie, la finance et l'alimentation. Elles sont un exemple de réussite qui maintient, voire renforce, le contrat social.
- La troisième avenue de développement est inspirée par Margaret Graham, une historienne des entreprises de l'université McGill qui s'intéresse à l'innovation. Elle prétend que nous avons notre propre vallée, fort différente de Silicone Valley: la vallée du Saint-Laurent. Elle s'étend entre Québec et Ottawa, avec Montréal en son milieu, et rayonne en dehors de ces trois centres.
Selon Margaret Graham, la vallée du Saint-Laurent prend racine dans notre mode de vie particulier, où l'économique, le social et la culture s'amalgament. Le Cirque du Soleil et Softimage en sont probablement les exemples les plus probants. Notre collègue qualifie cette vallée de terrain fertile pour l'innovation — associant technologie et art, savoir-faire et sens artistique. Pourquoi ne pas le reconnaître et en tirer profit?
Marier le social au privé
Il y a non pas deux, mais bien trois secteurs dans la société: le public — ou le politique —, le privé — ou l'économique — et le social, ancré dans la communauté. Nous entendons beaucoup parler de PPP mais il est de plus en plus évident que les partenariats les plus efficaces se forment entre les secteurs social et privé. Lorsque, par exemple, les organismes du secteur social, tels les laboratoires de recherche et les associations professionnelles, travaillent en collaboration avec les entreprises locales.
La mondialisation est très populaire auprès des gens d'affaires et des économistes. Cependant, elle suppose une certaine conformité qui pourrait s'avérer incompatible avec le genre de société que nous avons bâtie au Québec.
Du reste, la formidable locomotive de cette mondialisation, les sociétés cotées en Bourse obsédées par la «hausse de la valeur pour les actionnaires», pourrait aller en sens inverse du style de vie auquel la plupart d'entre nous aspirons. De toute évidence, le développement économique doit être au coeur de nos préoccupations, mais les trois avenues explorées précédemment suggèrent qu'il y a d'autres façons plus humaines de tirer notre épingle du jeu.
L'économie du Québec est à un carrefour. Est-elle dans une impasse? Sommes-nous vraiment aux prises avec une dichotomie absolue entre un avenir lucide ou la solidarité à tout prix? Notre seule planche de salut consiste-t-elle à choisir entre ces deux visions?
Selon nous, ni «le blues» des lucides, ni la «vie en rose» des solidaires ne peuvent constituer une base suffisante pour une nécessaire réflexion sur l'avenir du Québec. Nous ne croyons pas pour autant que la solution se trouve entre ces deux manifestes. Elle pourrait fort bien se trouver au-delà.
Chez Picasso, les périodes bleue et rose ont été suivies par la révolution du cubisme, qui a réconcilié des perspectives contraires dans un espace bidimensionnel.
Quelle nouvelle forme collective pouvons-nous imaginer pour le Québec? Quels arrangements complexes devons-nous mettre en oeuvre pour réaliser notre propre projet, conciliant ordre et harmonie? Voici le vrai défi du dialogue que nous voulons amorcer et de l'avenir du Québec.
Le bleu et le rose
On a dit du manifeste des «lucides» qu'il accuse les Québécois de rêver en couleurs. À sa lecture, nous avons d'abord pensé à la couleur bleue. Comme dans «les blues» et dans la fameuse «période bleue» de Picasso.
Les lucides ont tendance à voir le Québec, son passé et son avenir, avec tristesse et amertume. Ils semblent avoir les blues, notamment lorsqu'ils laissent croire que ce sont certains des traits qui font du Québec une société distincte qui contribuent à sa contre-performance économique et qui l'empêchent de s'adapter aux exigences de la mondialisation.
Au sujet des solidaires, certains les accusent de voir le Québec à travers des lunettes roses lorsqu'ils affirment que les solutions et les institutions du passé peuvent continuer à bien fonctionner, en prétendant que l'État peut redevenir le moteur de développement économique et le garant de l'équité sociale. Picasso a eu aussi sa «période rose».
Le manifeste des solidaires est tourné vers les splendeurs du passé récent, tandis que celui des lucides est tourné vers le grand modèle de la mondialisation. Est-ce que l'un ou l'autre est tourné vers un avenir où le Québec pourrait se développer en renforçant les caractéristiques qui en font un endroit si agréable où vivre? N'avons-nous d'autres couleurs à notre palette que le bleu et le rose?
Regardons au-delà de nos frontières, mais également par-delà la productivité des États-Unis. Elle a principalement été atteinte, ces dernières années, aux dépens d'une classe ouvrière forcée de redoubler d'ardeur au travail tout en étant sensiblement moins rémunérée.
Il existe des endroits dans le monde, comme la Scandinavie, qui se débrouillent bien sur le plan économique tout en maintenant un équilibre entre la croissance et les besoins sociaux. Mais tournons-nous aussi vers nous-mêmes pour comprendre comment notre petit bout d'univers est devenu ce qu'il est socialement, tout en atteignant une réussite économique notable.
Nous différencier par nos forces
Pour devenir plus concurrentiels, nous n'avons pas à imiter qui que ce soit. Nous pouvons y parvenir en innovant sur le marché, à notre façon. Nous n'avons pas nécessairement besoin d'être sur un même pied que la concurrence, mais plutôt de nous en différencier grâce à nos forces intrinsèques.
Avec qui le Cirque du Soleil, notre plus récente histoire de réussite, est-il en concurrence? Ou encore Bombardier, lorsque la première motoneige a été inventée? Dans un passé récent, la grande vague de développement économique du Québec a principalement été insufflée par des entreprises locales qui ont servi de modèles à d'autres entrepreneurs.
Cela étant dit, trois avenues de développement méritent une plus grande attention.
- Au Québec, les petites et moyennes entreprises ont récemment été le moteur de la création d'emploi. Il en existe déjà un grand nombre. Nous en avons besoin de bien plus, particulièrement dans nos régions défavorisées. Plutôt que d'investir automatiquement dans les grosses industries à la mode, faisons meilleur usage de nos propres institutions financières pour soutenir vigoureusement les entreprises d'ici en pleine croissance.
L'économie peut-elle reposer sur les petites et moyennes entreprises? C'est ce que fait l'Italie du Nord, qui est devenue l'un des territoires les plus riches d'Europe. Cependant, il faut en faire plus.
- Les coopératives de travailleurs, créées et enracinées dans les communautés, sont la deuxième avenue que nous proposons d'explorer. Leurs travailleurs et leurs clients y sont généralement beaucoup plus engagés et mobilisés que dans les sociétés inscrites en Bourse.
Le Québec a eu sa part d'activité coopérative, principalement dans les domaines financier et le commerce. Cependant, le modèle à examiner n'est pas le nôtre, mais celui de la région basque espagnole, où l'on retrouve Mondragon, une fédération de plus de 100 coopératives actives dans les secteurs comme la haute technologie, la finance et l'alimentation. Elles sont un exemple de réussite qui maintient, voire renforce, le contrat social.
- La troisième avenue de développement est inspirée par Margaret Graham, une historienne des entreprises de l'université McGill qui s'intéresse à l'innovation. Elle prétend que nous avons notre propre vallée, fort différente de Silicone Valley: la vallée du Saint-Laurent. Elle s'étend entre Québec et Ottawa, avec Montréal en son milieu, et rayonne en dehors de ces trois centres.
Selon Margaret Graham, la vallée du Saint-Laurent prend racine dans notre mode de vie particulier, où l'économique, le social et la culture s'amalgament. Le Cirque du Soleil et Softimage en sont probablement les exemples les plus probants. Notre collègue qualifie cette vallée de terrain fertile pour l'innovation — associant technologie et art, savoir-faire et sens artistique. Pourquoi ne pas le reconnaître et en tirer profit?
Marier le social au privé
Il y a non pas deux, mais bien trois secteurs dans la société: le public — ou le politique —, le privé — ou l'économique — et le social, ancré dans la communauté. Nous entendons beaucoup parler de PPP mais il est de plus en plus évident que les partenariats les plus efficaces se forment entre les secteurs social et privé. Lorsque, par exemple, les organismes du secteur social, tels les laboratoires de recherche et les associations professionnelles, travaillent en collaboration avec les entreprises locales.
La mondialisation est très populaire auprès des gens d'affaires et des économistes. Cependant, elle suppose une certaine conformité qui pourrait s'avérer incompatible avec le genre de société que nous avons bâtie au Québec.
Du reste, la formidable locomotive de cette mondialisation, les sociétés cotées en Bourse obsédées par la «hausse de la valeur pour les actionnaires», pourrait aller en sens inverse du style de vie auquel la plupart d'entre nous aspirons. De toute évidence, le développement économique doit être au coeur de nos préoccupations, mais les trois avenues explorées précédemment suggèrent qu'il y a d'autres façons plus humaines de tirer notre épingle du jeu.
L'économie du Québec est à un carrefour. Est-elle dans une impasse? Sommes-nous vraiment aux prises avec une dichotomie absolue entre un avenir lucide ou la solidarité à tout prix? Notre seule planche de salut consiste-t-elle à choisir entre ces deux visions?
Selon nous, ni «le blues» des lucides, ni la «vie en rose» des solidaires ne peuvent constituer une base suffisante pour une nécessaire réflexion sur l'avenir du Québec. Nous ne croyons pas pour autant que la solution se trouve entre ces deux manifestes. Elle pourrait fort bien se trouver au-delà.
Chez Picasso, les périodes bleue et rose ont été suivies par la révolution du cubisme, qui a réconcilié des perspectives contraires dans un espace bidimensionnel.
Quelle nouvelle forme collective pouvons-nous imaginer pour le Québec? Quels arrangements complexes devons-nous mettre en oeuvre pour réaliser notre propre projet, conciliant ordre et harmonie? Voici le vrai défi du dialogue que nous voulons amorcer et de l'avenir du Québec.
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