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Gastronomie interdite

Fabien Deglise   5 janvier 2007  Société
Une grande chaîne américaine a décidé de ne plus vendre de homards vivants 
dans des viviers. Raison invoquée: le transport des crustacés tout comme
 leur entreposage dans des bassins ne respecteraient pas la nature propre de la bête.
Une grande chaîne américaine a décidé de ne plus vendre de homards vivants dans des viviers. Raison invoquée: le transport des crustacés tout comme leur entreposage dans des bassins ne respecteraient pas la nature propre de la bête.
Homards en vivier, moules, huîtres, viande de cheval, foie gras, barres de chocolat, boissons gazeuses, frites aux gras trans... Aux États-Unis, les autorités sanitaires semblent de plus en plus déterminées à mettre le nez dans la cuisine des consommateurs en rendant illégaux des aliments jugés néfastes pour la santé humaine ou le bien-être animal. Et cette nouvelle prohibition, alimentaire plutôt qu'alcoolisée, pourrait s'étendre dans les prochains mois à d'autres produits. L'Amérique a décidé de faire le ménage dans son garde-manger. Les gras trans, ces acides gras accusés de toxicité cardiaque, en ont fait les frais à New York début décembre.

Après discussions, le conseil new-yorkais de santé a en effet amendé son code pour y inclure une nouvelle interdiction: les gras trans qui font grimper le mauvais cholestérol et diminuer le bon ne seront à l'avenir plus les bienvenus sur le territoire de la ville. Qu'on se le dise.

En pratique, dès le 1er juillet prochain et pour une période de transition d'un an, les 24 000 restos de la Grosse Pomme vont devoir évacuer de leurs cuisines les huiles partiellement hydrogénées responsables de la formation des gras trans. Les aliments en friture (poisson en bâtonnets, poulet en croquettes, beignes en tout genre et consorts) sont directement visés par cette nouvelle règle sanitaire qui établit à 0,5 gramme par portion la quantité maximale de gras trans que le consommateur pourra trouver dans son repas au coin de la rue.

Cette attaque en règle, qualifiée d'historique dans le monde de la santé publique, est d'ailleurs sur le point de faire des petits. Déjà, Chicago songe à suivre les traces de gras trans de la première métropole américaine en boutant hors de ces restaurants ces graisses délétères. Un peu plus à l'ouest du pays, Bonnie Garcia, députée californienne, a proposé cette semaine que son État au complet s'inspire également de New York pour sonner le glas des gras trans dans tous les aliments servis dans les restaurants et les écoles sur l'ensemble de son territoire.

La mesure viendrait s'ajouter à une autre interdiction alimentaire que le «Governator» Arnold Schwarzenegger a décrétée par loi l'an dernier, histoire de faire de son coin de pays l'un des plus «santé» de la république fédérale, disait-il à l'époque: d'ici l'été prochain, écoles et universités de la Californie devront en effet se débarrasser des boissons gazeuses en distributeurs, mais aussi des collations riches en sucre, en graisse et en calories dites vides (ces calories qui font juste grossir plutôt que d'alimenter convenablement la machine humaine).

Selon cette législation, les étudiants verront donc dès cet été leur quotidien gastrique être rehaussé par la présence de lait, d'eau et de boissons faibles en sucre dans une machine située dans un couloir près de chez eux. Les fruits et légumes doivent également prendre la place des croustilles et des pâtisseries à la crème dans ces distributeurs, mais aussi occuper plus d'espace dans les assiettes des cafétérias, ont décidé les législateurs californiens.

Pour Guy Debailleul, professeur au département d'économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l'Université Laval, ces nouvelles formes de prohibition portées sur la chose alimentaire n'ont rien d'étonnant puisqu'elles s'inscrivent «dans une prise de conscience collective de la gravité du phénomène d'obésité», dit-il à l'autre bout du fil. «Pour les gras trans ou la malbouffe dans les écoles, l'approche est sans doute bonne. Mais dans d'autres cas, il peut toutefois y avoir quelques dérapages...»

La ville de Chicago en a sans doute donné un exemple, largement décrié par une poignée de restaurateurs locaux, en bannissant la vente de foie gras sur l'ensemble de son territoire l'été dernier. Motif: le gavage des canards et des oies, une obligation pour obtenir un foie suffisant gras pour régaler les papilles des gastronomes, est qualifié de «pratique agricole barbare», selon le conseil municipal qui, à 48 conseillers contre un, a prononcé l'anathème. Les infractions sont passibles d'une amende de 500 $.

Partout aux États-Unis, cet aliment fin, surtout avec un confit d'oignon, semble donner des haut-le-coeur à plusieurs gouvernements locaux qui souhaitent en faire un symbole de la lutte pour le respect de la dignité animale, à l'heure où les Américains, toujours plus obèses, sont obsédés par la qualité de leur alimentation.

En 2004, la Californie de Schwarzy (encore elle!) a décidé de rendre illégale la production de ce plaisir gourmand sur son territoire d'ici 2012. L'Oregon, l'Illinois, le Massachusetts et Hawaii pensent à lui emboîter le pas, avec parfois des projets de loi en gestation qui pourraient faire de la simple possession de foie gras un acte criminel. Au même titre qu'un vulgaire gramme de pot.

La vague prohibitionniste sort même des arcanes du pouvoir pour atteindre le secteur privé. En juin dernier, la grande chaîne américaine d'aliments bios et équitables Whole Foods Market a en effet monté d'un cran la barre du bannissement alimentaire en décidant de ne plus vendre de homards vivants dans des viviers. Et ce, après neuf mois d'étude de ses réseaux d'approvisionnement

Raisons invoquées: le transport des crustacés, tout comme leur entreposage dans des bassins parfois pendant plusieurs mois dans l'attente d'un consommateur, ne respecteraient pas la nature propre de la bête, brimée par une incarcération et un transport carcéral contre nature, ont estimé les têtes dirigeantes de Whole Foods Market.

Depuis ce temps, seuls les crustacés cuits ou congelés avec respect après la collecte ont leur billet d'entrée dans les magasins de la chaîne, qui travaille actuellement avec l'entreprise canadienne Clearwater Seafoods à améliorer le traitement des homards vivants destinés à la vente. L'idée de «condos» roulants pour les transporter individuellement du haut-fond au chaudron a été sérieusement évoquée.

Ces équipements viendraient sans doute réconforter les membres du Groupe scientifique sur la santé animale et le bien-être des animaux de l'Union européenne, qui, dans un rapport publié le 14 novembre 2005, estimaient que les crustacés décapodes, comme les homards et les crabes, étaient en mesure de ressentir la douleur, mais avaient aussi la capacité d'apprendre. Ailleurs, d'autres groupes se questionnent sur la douleur infligée aux huîtres quand on les ouvre et aux moules quand on les fait cuire. Ces réflexions pourraient d'ailleurs déboucher un jour sur d'autres interdictions alimentaires.

Un exemple à suivre?

«Toutes ces mesures sont un peu loufoques», a commenté plus tôt cette semaine Roméo Bouchard, ex-président de l'Union paysanne, un organisme qui milite pour une agriculture à visage humain et lutte contre la malbouffe. «Elles sont arbitraires et apparaissent au hasard des causes défendues par des groupes de pression. Il n'y a rien de structuré ou de logique pour le moment. Mais cela pourrait bientôt changer.»

C'est que les prises de conscience quant aux modes de production des aliments risquent de sortir bientôt du rang des animalistes radicaux et des «sectes végétariennes», dit-il, pour gagner le reste de la société. «En 50 ans, nous sommes passés d'une alimentation naturelle et traditionnelle à une alimentation industrielle, poursuit M. Bouchard, et de plus en plus, on commence à découvrir ce qu'il y a derrière et à être gêné d'acheter ce que l'on trouve dans les épiceries.»

Le Québec ne devrait d'ailleurs pas être épargné par cette quête de la bonne conscience par la mise au ban, estime-t-il. «Nous sommes tout près de ça. La consommation de viande, pour des raisons de santé humaine, de protection de l'environnement ou encore de bien-être animal, va se retrouver de plus en plus au coeur d'importants débats. C'est inévitable et même souhaitable.»

Mais pas question d'y attacher des campagnes prohibitionnistes un brin décalées touchant le foie gras, les huîtres ou les crabes, croit le professeur Guy Debailleul, qui souligne les nombreuses différences culturelles séparant le Québec des États-Unis. «Quand des courants d'idées apparaissent aux États-Unis, ils trouvent effectivement un certain écho au Canada et viennent alimenter les discussions ici, dit-il. Mais dans le cas de la prohibition contre le foie gras ou le homard, il y a une dérive qui ne nous ressemble pas.»

Et pour cause. Préoccupés par le bonheur des canards, des oies, des homards et même des chevaux — un projet de loi est étudié actuellement pour interdire l'abattage de ces symboles américains aux fins de consommation humaine —, les Américains semblent oublier bien des choses autour d'eux.

«Il y a un déplacement inquiétant des valeurs et des priorités sociales quand le droit des animaux devient un enjeu plus important que l'équité sociale», mais aussi quand la souffrance d'une huître émeut plus que celle d'une poule pondeuse en batterie ou que les carences alimentaires des enfants scolarisés dans certaines banlieues de l'Amérique et d'ailleurs.






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Vos réactions

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  • Jean-Guy Beaulieu
    Abonné
    vendredi 5 janvier 2007 07h23
    Les extrêmes alimentaires d'outre frontière
    « Est-ce qu'on donne du homard à bouffer aux prisonniers de Guatanamo ? Va-t-on rediriger la production vers l'Irak ? »

  • marcel vinet
    Inscrit
    vendredi 5 janvier 2007 07h49
    Vive l'Amérique
    « Enfin les gens se reveillent, mais on ne realise pas encore qu il y a un tas de pionniers qui luttent depuis des generations,la meme reflexion est en train de se faire en ecologie,au prix de tant de souffrance,ou sont donc les vrais scientifiques honnetes,pourquoi tant d universites,l epoque de faire semblant de penser est heureusement fini,il ne faut pas oublier que si c est pas ca economiquement parlant,ca va etre autre chose et c est tant mieux,le monde doit etre dirigé par des tetes et non des culs.

    lol »

  • Jean-Louis Hugues
    Inscrit
    vendredi 5 janvier 2007 08h01
    Vive la Mondialisation des profits.
    « Bien sur, il ne faudrait plus contrecarrer les ventes d'animaux obtenus par clonage que l'on nous annonce pour très bientôt. Cela pourrait nuire à l'industrie américaine!... De toute façon, l'Humanité est bien mal partie sur une planète en cours d'asphyxie... »

  • CIVETTA 65
    Inscrit
    vendredi 5 janvier 2007 08h08
    Avec modération
    « A quand l'état d'esprit des escherichia coli lors de leur expulsion dans les chiottes? Nos activistes de toute obédience (et les soi-disant politiques qui les suivent) ont le cul par-dessus la tête. Sont-ils si nombreux ceux qui se goinfrent de foie gars ou d'huitres et de homards à longueur de journée? Peut-être serait-il préférable d'interdire les Mac do, et autres Kentucky Chicken ou encore les Mars? Là est le danger. Il serait bon plutôt de promouvoir la cassoulet, la saucisse aux lentilles, la "flammkuche" ou encore les "paste schiutte". La bonne bouffe s'apprécie avec modération. »

  • Marie Chaillot
    Inscrite
    vendredi 5 janvier 2007 08h21
    Quand on ne sait plus quoi faire !
    « Quand on commence à dépenser de l'argent pour savoir si les homards, hûitres ou autres ressentent de la douleur ou sont capables d'apprendre....il y a un problème ! »

  • Marie-Cécile Burns
    Abonnée
    vendredi 5 janvier 2007 10h57
    Tout est affaire de modération
    « Je vis en Belgique depuis 37 ans. J'y a ai découvert les fruits et légumes, les bonnes pâtisseries, le bon pain et surtout de très nombreuses charcuteries. Grosse, non car il suffit de consommer de tout en quantité raisonnable.

    Quel délice que le foie gras ! »

  • Sylvie Regan
    Inscrite
    vendredi 5 janvier 2007 11h54
    Et le respect de l'humain?
    « Encore une fois, les américains nous démontrent que le respect de l'être humain est brimé aux dépens du respect outrancier que l'on accorde aux animaux, domestiques ou non. Est-ce parce que leur système de santé est meilleur que le nôtre, lequel est capable d'offrir des services (urgence, psychologue, etc.) à un animal plus efficacement qu'à un être humain? »

  • André-Jean Deslauriers
    Inscrit
    vendredi 5 janvier 2007 11h59
    Si le ridicule tuait!
    « iComme tout est gros chez les états-uniens, la connerie y dépasse des sommets itou.

    Si le ridicule tuait, ils seraient victimes d'une hécatombe dont l'ampleur serait insoupçonnée.

    Voyez-vous ça! Ce peuple qui se soucie de la douleur des moules pendant qu'il répand la démocratie à coup de centaines de milliers de tonnes de bombes intelligentes (paraîtrait-il), qui est responsable de 30% des émissions de GES avec leurs gros 4x4, le peuple qui a fait Hiroshima, le Vietnam et j'en passe. Le peuple le plus gaspilleur de cette «pôvre» planète. Et ce peuple qui se goinfre de hambergers et pogos, va décréter que manger et détenir du foie gras sera assimilé à un acte criminel et puni comme tel. Non! Mais on rêve! Le pire c'est qu'il va se trouver ici aussi des zélateurs et des petits politiques pour promouvoir ce facisme. »

  • André Gingras
    Abonné
    vendredi 5 janvier 2007 12h32
    Les excès des USA
    « Comme d'habitude, aux USA, dans tout ce qui est proposé il y a du bon et du moins bon.

    En effet, s'attaquer à l'obésité croissante des américains en s'en prenant au gras trans est à peu près unaniment applaudi. Par contre viser les mets fins (foie gras, cheval, homard, etc..) sous prétexte que ces animaux, oiseaux, crustacés et poissons (pourquoi pas?) souffrent démontrent la mauvaise foi de ces gens qui ne se demandent certainement pas si la dinde qu'ils ont mangée au Thanksgiving Day a souffert quand on l'a transportée à l'abbatoir. »

  • Julien Reny
    Inscrit
    vendredi 5 janvier 2007 13h14
    La peine de mort pour ceux qui font souffrir les huîtres!!!
    « Fusillons les irakiens et protégeons les homards! Un peu de justice et de ration voyons! »

  • Maxime Leduc
    Abonné
    vendredi 5 janvier 2007 14h14
    Les groupes de pression
    « Décidément, c'est vraiment le paradis des groupes de pression. N'importe quelle idée (qu'elle respecte ou non (souvent non) les libertés individuelles) peut être votée comme une loi si vous êtes assez puissants en tant que groupe de pression. On n'appelle ça la démocratie? Ça pourrait porter d'autre noms, la pressioncratie par exemple. Au lieu de légiférer pour s'assurer du bon contenu des aliments, on va jusqu'à interdire des produits qui font partie de l'apport culturel de notre société tel le foie gras. Sauf si je perdais ma vigilence au volant après avoir consommé du foie gras, je doûte que ce soit une idée très brillante. Mais bon, ce n'est pas le premier coup, la même chose est arrivée avec le tabac. Au lieu de trouver une solution raisonnable comme en Espagne, on a préféré tout bannir sans condition (on s'entend que pour fumer actuellement, c'est difficile de trouver un endroit en dehors de chez nous) »

  • Nathalie Maynard
    Abonnée
    vendredi 5 janvier 2007 15h52
    Le royaume de la mal bouffe n'a toujours pas compris ...
    « Ils me font bien rire ces Américains! Toujours à côté de la traque! Interdir le fois gras alors que les hamburgers et les chaînes de resto comme McDonald's nous étouffes de plus en plus! On vient enfin de prouver que l'élevage du bétail industriel est plus dommageable encore que l'automobile et voilà comment ils réagissent! En voulant nous faire pleurer sur le sort des homards !!

    On comprend vite au royaume des OGM! »

  • Robert C. Paradis
    Inscrit
    samedi 6 janvier 2007 00h50
    Les distractions
    « Comment un peuple peut-il passer sous silence les miliers de blessés graves handicapés de l'Irak et se divertir avec des préoccupations aussi contraires à leur crédo de liberté et de non-intervention gouvernementale. Je suis porté à croire que tout ce brouhaha est encouragé par les autorités pour étouffer les horreurs provenant d'Irak et c'est pourquoi on se retrouve avec des absurdités tel que la sensibilité des homards, etc. Croire avoir raison, c'est une chose. Faire de vrais raisonnements, et obtenir de solides et valides conclusions, ça, c'est beaucoup plus compliqué. À bon entendeur, salut! »

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