À distance
C'est fou comme on nous aime à l'étranger. C'est fou aussi qu'on le sache si peu. Cette semaine, que je viens de passer en Roumanie pour discourir sur la francophonie, j'ai reçu de nombreux hommages de Roumains, des hommages à ma qualité de Québécoise. On nous apprécie pour notre dynamisme, pour notre simplicité également et, bien sûr, pour notre absence d'arrogance, d'orgueil et de supériorité. Je crois même qu'on nous idéalise, mais je me suis bien gardée de le faire remarquer à mes interlocuteurs. Sincèrement, je crois qu'ils exagèrent un peu. Cette perception démontre aussi qu'un Québécois à l'étranger se transforme, qu'il le veuille ou non, en ambassadeur du peuple tout entier. En ce sens, le Québécois voyageur a une responsabilité. Celui qui se conduit en mufle nous rend mufles, celui qui est grossier nous transforme en grossiers, celui qui se comporte dignement fait rejaillir la dignité sur nous tous.
Ceux qui parlent, drapés dans leur québécitude exacerbée en malmenant la langue, nous font passer pour des rustres, voire des incultes. En jouant les handicapés linguistiques, ils folklorisent non seulement notre langage mais notre pensée. Les «chu t'un Québécois, hostie, pis nous autes, on parle pas comme les Français» sont classés dans la catégorie des «sympas, drôles à leurs heures mais tout de même frustres» par des étrangers ignorant d'ailleurs que l'envie de rire supplante au Québec la capacité à choisir clairement notre destin collectif. Mais heureusement, il faut croire que la majorité des Québécois piqués par le goût du voyage laissent sur leur passage une impression si positive qu'elle donne envie à ceux qui les croisent de venir nous visiter.
Quand j'ai eu 14 ans, un garçon un peu pédant, un peu suffisant, a influencé, à son insu, ma vie intellectuelle. Je vibrais pour lui, mais hélas, l'inverse ne s'appliquait pas. «J'habite loin», avais-je dit pour meubler la conversation. «Tout est relatif», avait-il répondu, un léger sourire aux lèvres, indéchiffrable à mes yeux. Était-ce un aveu de son intérêt pour ma pauvre personne? Se moquait-il de moi? J'ignorais le sens du mot «relatif», si bien que j'ai passé les deux jours suivants à chercher dans différents dictionnaires un sens de ce mot qui me permette d'espérer le revoir. En vain. J'ai cependant retenu l'essentiel. Sans la mise en contexte et les nuances nécessaires, toute affirmation absolue devient nulle et non avenue, et ce, quand cette affirmation n'est pas au départ déplacée. Plus tard, à 20 ans, quand mes camarades de combat se sont mises à comparer la situation du Québec à celle de l'Algérie avec, comme conséquence, de passer à l'action violente pour instaurer l'indépendance, j'ai décroché dare dare, comme disait à son chauffeur l'ancien ministre péquiste Jacques-Yvan Morin, pressé de regagner Montréal par la Transcanadienne.
Cette semaine en Roumanie, encore une fois, la leçon du garçon, aux yeux duquel je n'avais pas trouvé grâce, m'a servie. «On dit, Madame, que les Québécois ont été asservis par le clergé», m'a glissé un intellectuel de Bucarest. Asservis? Que répondre à un Roumain qui, lui, a subi la tyrannie délirante de Ceausescu? «Vous, les francophones, avez beaucoup souffert de la domination et de l'exploitation anglaises, n'est-ce pas?», s'est enquis un jeune étudiant qui n'a encore jamais mis les pieds en France mais dont la qualité du français parlé aurait de quoi faire rougir une bonne partie du Québec dit instruit. Dominés? Exploités?
Certes, mais devant une assemblée de Roumains bardés de diplômes, cultivés dans le sens humaniste du terme, qui vivent dans un pays ravagé, défiguré, exsangue, à cause des folies ceausescuesques, à cause du communisme, cette utopie qui a semé la mort et la peur, asservi physiquement et moralement des centaines de millions de personnes, comment oser prononcer ces mots usuels pour nous, ces mots qui nous servent d'alibis devant notre incapacité à nous assumer dans un sens ou dans l'autre? Vais-je plaindre aussi nos professeurs universitaires devant leurs collègues roumains, qui gagnent en moyenne 700 euros par mois dans un pays où le coût de la vie a explosé de façon vertigineuse depuis quelques années?
Comment expliquer le décrochage universitaire des étudiants de chez nous qui accèdent en masse dans nos facultés devant de jeunes Roumains soumis à des critères d'entrée extrêmement sévères et qui s'échinent à décrocher leur diplôme? Peut-on parler de nos problèmes politiques, de nos malheurs sectoriels, de nos frustrations collectives, de nos subventions culturelles trop peu généreuses, devant des créateurs sans autres moyens que ceux qu'ils s'inventent? Dois-je aborder notre mal de l'âme devant ceux qui ont survécu en réussissant à garder l'espoir, seul rempart contre la barbarie? Vais-je dénoncer nos malheurs de consommateurs devant des gens qui ne rêvent que de ces produits efficaces, utiles et attirants qui leur simplifieraient la vie?
Devant un peuple qui a subi tant de tragédies depuis un siècle, il faudrait manquer de la décence la plus élémentaire pour nous présenter en victimes. Vus de Bucarest ou de Brasov, en Transylvanie, nos propres combats ne disparaissent pas, ne perdent pas de leur sens mais de leur intensité. «Tout est relatif», comme je l'ai appris à 14 ans.
denbombardier@videotron.ca
Ceux qui parlent, drapés dans leur québécitude exacerbée en malmenant la langue, nous font passer pour des rustres, voire des incultes. En jouant les handicapés linguistiques, ils folklorisent non seulement notre langage mais notre pensée. Les «chu t'un Québécois, hostie, pis nous autes, on parle pas comme les Français» sont classés dans la catégorie des «sympas, drôles à leurs heures mais tout de même frustres» par des étrangers ignorant d'ailleurs que l'envie de rire supplante au Québec la capacité à choisir clairement notre destin collectif. Mais heureusement, il faut croire que la majorité des Québécois piqués par le goût du voyage laissent sur leur passage une impression si positive qu'elle donne envie à ceux qui les croisent de venir nous visiter.
Quand j'ai eu 14 ans, un garçon un peu pédant, un peu suffisant, a influencé, à son insu, ma vie intellectuelle. Je vibrais pour lui, mais hélas, l'inverse ne s'appliquait pas. «J'habite loin», avais-je dit pour meubler la conversation. «Tout est relatif», avait-il répondu, un léger sourire aux lèvres, indéchiffrable à mes yeux. Était-ce un aveu de son intérêt pour ma pauvre personne? Se moquait-il de moi? J'ignorais le sens du mot «relatif», si bien que j'ai passé les deux jours suivants à chercher dans différents dictionnaires un sens de ce mot qui me permette d'espérer le revoir. En vain. J'ai cependant retenu l'essentiel. Sans la mise en contexte et les nuances nécessaires, toute affirmation absolue devient nulle et non avenue, et ce, quand cette affirmation n'est pas au départ déplacée. Plus tard, à 20 ans, quand mes camarades de combat se sont mises à comparer la situation du Québec à celle de l'Algérie avec, comme conséquence, de passer à l'action violente pour instaurer l'indépendance, j'ai décroché dare dare, comme disait à son chauffeur l'ancien ministre péquiste Jacques-Yvan Morin, pressé de regagner Montréal par la Transcanadienne.
Cette semaine en Roumanie, encore une fois, la leçon du garçon, aux yeux duquel je n'avais pas trouvé grâce, m'a servie. «On dit, Madame, que les Québécois ont été asservis par le clergé», m'a glissé un intellectuel de Bucarest. Asservis? Que répondre à un Roumain qui, lui, a subi la tyrannie délirante de Ceausescu? «Vous, les francophones, avez beaucoup souffert de la domination et de l'exploitation anglaises, n'est-ce pas?», s'est enquis un jeune étudiant qui n'a encore jamais mis les pieds en France mais dont la qualité du français parlé aurait de quoi faire rougir une bonne partie du Québec dit instruit. Dominés? Exploités?
Certes, mais devant une assemblée de Roumains bardés de diplômes, cultivés dans le sens humaniste du terme, qui vivent dans un pays ravagé, défiguré, exsangue, à cause des folies ceausescuesques, à cause du communisme, cette utopie qui a semé la mort et la peur, asservi physiquement et moralement des centaines de millions de personnes, comment oser prononcer ces mots usuels pour nous, ces mots qui nous servent d'alibis devant notre incapacité à nous assumer dans un sens ou dans l'autre? Vais-je plaindre aussi nos professeurs universitaires devant leurs collègues roumains, qui gagnent en moyenne 700 euros par mois dans un pays où le coût de la vie a explosé de façon vertigineuse depuis quelques années?
Comment expliquer le décrochage universitaire des étudiants de chez nous qui accèdent en masse dans nos facultés devant de jeunes Roumains soumis à des critères d'entrée extrêmement sévères et qui s'échinent à décrocher leur diplôme? Peut-on parler de nos problèmes politiques, de nos malheurs sectoriels, de nos frustrations collectives, de nos subventions culturelles trop peu généreuses, devant des créateurs sans autres moyens que ceux qu'ils s'inventent? Dois-je aborder notre mal de l'âme devant ceux qui ont survécu en réussissant à garder l'espoir, seul rempart contre la barbarie? Vais-je dénoncer nos malheurs de consommateurs devant des gens qui ne rêvent que de ces produits efficaces, utiles et attirants qui leur simplifieraient la vie?
Devant un peuple qui a subi tant de tragédies depuis un siècle, il faudrait manquer de la décence la plus élémentaire pour nous présenter en victimes. Vus de Bucarest ou de Brasov, en Transylvanie, nos propres combats ne disparaissent pas, ne perdent pas de leur sens mais de leur intensité. «Tout est relatif», comme je l'ai appris à 14 ans.
denbombardier@videotron.ca
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