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C'est la vie! - Comment rater le virage adulte

Josée Blanchette   26 mai 2006  Société
Jean Leloup, un des plus beaux spécimens d’adulescence du Mile-End. Ici dans le film La lune viendra d’elle-même de Marie-Jan Seille.
Jean Leloup, un des plus beaux spécimens d’adulescence du Mile-End. Ici dans le film La lune viendra d’elle-même de Marie-Jan Seille.
On n'a plus les adultes qu'on avait. Ils portent la calvitie mais ont laissé tomber la veste avec la cravate. Elles ont des pattes d'oie mais pas de talons hauts. Ce qui n'était qu'un épiphénomène de la frange artistique de la société devient lentement la norme. Ce papa à casquette de camionneur arborant la boucle d'oreille du rebelle et cette maman en baskets Converse qui joue au soccer avec son fils le lundi après-midi font partie du lot et feront époque.

Ils accusent la trentaine, voire la quarantaine, se reproduisent parfois, ont une esthétique «jeune» et urbaine, sont influents, nantis, et ont développé une allergie à tout ce qui fait «adulte», «vieux jeu», «casé», «matante», le VUS, l'hypothèque, l'attaché-case, le costard, le bureau avec la plus belle vue, les vacances dans le Sud une fois par année et le spa où décompresser en peignoir de ratine et pantoufles de papier. Ils ne savent pas qui est Alain Barrière et iront voir le film Da Vinci Code en cachette.

Le magazine New York leur consacrait la page frontispice d'un de ses numéros le mois dernier: «Forever youngish - Why nobody wants to be an adult anymore». Ces jeunes trentenaires et quadragénaires, photographiés pour les besoins de la démonstration, arboraient tous un sac de messager en bandoulière, porté sur une veste sport à capuchon, un t-shirt et des jeans. Des sneakers aux pieds, bien sûr, ils en possèdent une paire pour chaque jour de la semaine et chaque saison. L'adulescent arbore son propre uniforme, modulé selon son code de conduite perso, ses in et out et son look calqué sur les vitrines des friperies, la barbe de deux jours en plus.

Surnommés kidults ou Grups — en référence à un vieil épisode de Star Trek où le capitaine Kirk et son équipage débarquaient sur une planète entièrement habitée et administrée par des enfants qu'un virus empêchait de vieillir —, ces éternels adeptes du «je ne veux pas grandir dans ce monde pourri» arrivent à composter 20 % de syndrome Peter Pan, 20 % de bourgeois bohèmes (bobos), 20 % de yuppies, 20 % de génération X et 20 % d'originalité qui font d'eux des chefs de file des tendances esthétiques lourdes adoptées par Gap et Urban Outfiter en passant par Roots et American Apparel. On ne les prendra jamais en défaut de lèse-jeunesse, leur flair est un radar qui fait dans le mimétisme et la contagion. Les compagnies de marketing s'en pourlèchent les goussets et ont inventé pour eux une mode prépubère qu'on retrouve dans les clips et sur les panneaux publicitaires.

Nous, c'est pas pareil

«Quarante ans aujourd'hui et 40 ans dans les années 60, ça ne voulait pas dire la même chose», me dit un pote artiste adulescent, ancien musicien rock alternatif qui soufflera bientôt ses 40 bougies et vient tout juste de remiser ses t-shirts bedaine. «Mes oncles fumaient, buvaient, mangeaient mal et ne faisaient pas d'exercice. Nous, on ne fait pas de ventre et on se sent jeunes. On n'a pas du tout le même style de vie que nos mononcles avaient!»

Avec enfants ou pas, les adulescents se distinguent par leur mobilité et ce besoin d'appliquer une es-thé-ti-que même en devenant parents et en écoutant Cornemuse avec un rictus cynique au coin des lèvres. Ils n'oublient jamais totalement qui ils étaient avant de se transformer en «géniteurs».

Contrairement à leurs parents, ils ne travailleront pas 30 ans pour la même entreprise, se baladent avec leur portable de salon de thé en café-lounge sélectionnés par Île-sans-fil, leur iPod vissé dans les oreilles, leur itinérance chic en bandoulière, leurs ambitions au même niveau que l'entrejambe de leurs pantalons.

Un peu pigistes du samedi, artistes du dimanche et graphistes-illustrateurs-idéateurs les autres jours, rescapés d'un burn-out dotcom, alternatifs à la recherche de nouveaux horizons, célibataires endurcis aux horaires atypiques qui broutent un bol de céréales bio à l'heure du panini et de l'apéro, ils vivent selon leur horloge biologique, leur biorythme interne, leur idéal de moins en moins marginal dans le village global. Sans compter la passion qui les anime, leur sans-plomb à eux qui justifie leurs choix éclairés dans tous les domaines, y compris ce qu'ils choisissent de ne pas reproduire.

La seule différence entre eux et un véritable jeune, né dans les années 80? Ils ont assez de vécu pour savoir que tout passe, tout casse, tout lasse. Même leur jeunesse post-grunge qu'ils étirent sur les rives de la hype et du buzz en lisant des bédés branchées et en buvant du chaï latte. Ce n'est pas parce qu'on refuse les rites traditionnels de passage vers la maturité qu'on n'a pas acquis un brin de sagesse tapie dans le sillon de ses rides.

Indécents, les adulescents ?

On pourrait leur en vouloir d'être restés accrochés dans les plates-bandes d'un anticonformisme juvénile bon teint. Ceux qui ne leur ressemblent pas les taxent d'encourager la déresponsabilisation sociale et personnelle. On n'a pas tous comme gourous François Gourd, leur pape issu du baby-boom et du Parti rhinocéros, ou Jean Leloup, leur idole multidisciplinaire «retraité», dont ils attendent impatiemment le prochain CD.

Les adulescents génèrent la confusion des rôles à cause de leur angoisse de l'avenir, participent à un consumérisme éhonté sous le couvert de renoncer à des diktats clinquants comme un jacuzzi de banlieue. C'est bien beau de chercher le réconfort dans l'insouciance et l'innocence de l'enfance, mais il faut aussi payer ses impôts, voter, organiser des manifs et repenser la société de temps à autre.

Tony Anatrella, psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale, à l'origine du concept d'adulescence en France, a publié Interminables adolescences il y a près de 20 ans et observe ceci: «Le processus d'identification s'est inversé: ce sont les adultes qui tentent de s'identifier aux adolescents et non l'inverse. Tout en se représentant des adolescents en échec, les adultes continuent de regretter de ne plus en être. La métamorphose de la société aboutit actuellement à inverser les rôles. Elle idéalise l'adulte toujours jeune, pouvant constamment recommencer sa vie, cultivant un corps qui va rester éternellement jeune lui aussi.»

«La société devient elle-même adolescentrique. Elle se conforme de plus en plus aux adolescents, à leurs états de conscience, à leur façon de penser et d'agir. Des adultes peuvent donner libre cours aux conduites impulsives comme pendant l'enfance. Et lorsque les adolescents, dans leur évolution propre, cherchent repères et références, c'est aussi leur propre image que leur renvoie le monde adulte. Choc: devenir adulte, c'est devenir... adolescent.»

cherejoblo@ledevoir.com

***

Le mode d'emploi

Certains codes de la tribu adulescente...

- Où les trouve-t-on?

À Montréal, de nombreux spécimens très colorés dans le Mile-End, leur quartier de prédilection. Dans l'est du Plateau, Rosemont, Homa et le Centre-Sud aussi. Leurs quartiers généraux: le café Olympico (ancien Open da Night, rue Van Horne), le Java U, le Cheval blanc, le Laïka, la Sala Rosa, la Casa del Popolo. Aux Piknik Électronik du parc Jean-Drapeau pendant l'été. De toute façon, on les trouve toujours avec leurs amis et ils en ont dans le monde entier!

- À quoi les reconnaît-on?

Des tempes grises sous une casquette irlandaise, un sac de messager en bandoulière, un vélo attaché pas loin, un chien en laisse (ou à tout le moins une peluche attachée au sac), des lunettes rétro, des écouteurs d'iPod (leur musique, c'est leur i-den-ti-té!), des jeans, des baskets. L'été: des tongs, des bermudas vastes comme un parasol et un marcel qui laisse entrevoir le poil des aisselles. Des t-shirts avec des inscriptions trash ou en danois, un peu difformes et lavés souvent.

- Ils lisent?

Des bédés en priorité. Nilinski (avant que tout le monde ne bande dessus), tous les romans de Guillaume Vigneault. Du Bukowski ou du Kerouac pour entretenir la mystique. Des ouvrages de poésie de maisons d'édition marginales comme L'Oie de Cravan. Ils aiment aussi les magazines Vice et Urbania. Les blogues de leurs amis.

- Ils fument?

Du bon, bio, maison ou équitable.

- Ils se déplacent?

À pied, en trottinette, en skate, en rollerblades, à vélo, en scooter, avec Communauto. Avec l'auto de maman...

- Ils écoutent?

Ils s'échangent leurs iPod. Avant (avant le sida), on s'ouvrait les veines et on échangeait ses groupes sanguins. Ça va de Jack Johnson, Urbain Desbois et Mara Tremblay à la musique du Festival international de musique actuelle de Victoriaville en passant par tous les groupes rock alterno anglo-montréalais. Sans oublier les Cowboys Fringants, les Trois Accords, Vincent Vallières, Malajube, Yann Perreau, WD-40, Pierre Lapointe, The Strokes, Franz Ferdinand et Arctic Monkeys.

- Ils louent?

The Incredibles, Shreck 2, Les Sentinelles de l'air, Le coeur a ses raisons, Québec-Montréal. Des documentaires de Pierre Perrault à La Boîte noire, des DVD de David Bowie.

- Ils mangent?

À des heures indigestes. Se font livrer du spaghetti carbonara de chez Cucina, de l'agneau tandouri du Palais des Indes, ramassent du poulet barbecue portugais. Ils bouffent pour emporter. Ils sont végés la moitié de l'année, en contact avec leur animalité et leurs origines carnivores le reste du temps, mangent tiède, boivent du thé vert. On les trouve au Titanic, chez El Zazium, à La Banquise (rue Rachel) devant une poutine à 3h du mat' parce que les serveuses ne portent pas de petite culotte et écoutent Coco Rosi.

- Ils travaillent?

Jamais dans un bureau et jamais pour les autres. Ils ne veulent pas d'employés et n'ont pas de titre particulier inscrit sur une carte d'affaires qui se perdra au fond d'une sacoche. Ils ont leur site Internet, leur blogue leur tient lieu de raison sociale à la rigueur. Quand ils font des réunions, ils ouvrent une bouteille de riesling ou de porto. On les trouve dans tous les cafés-lounges d'Île-sans-fil avec leur portable et leur cell. Et ne tentez pas de joindre cet abonné à l'heure de la sieste ou quand il fait trop beau pour travailler.

- Ils bénévolent?

Pour Île-sans-fil, Santropol roulant, Équiterre, à la garderie de leurs enfants.

***

Téléchargé: des podcasts du blogue «Vu d'ici» (mcturgeon.

com/blog) sur mon iPod nano. 64 podcasts musicaux à votre disposition concoctés par cette artiste montréalaise très branchée musicalement. M.-C. revenait du FIMAV (de Victo) cette semaine et nous raconte tout en plus de nous le faire entendre. Les dons sont acceptés, mais en attendant, c'est la passion partagée gratuitement.

Découvert: Antony and the Johnsons (I Am A Bird Now). Une voix androgyne à la Klaus Nomi (découverte par David Bowie), des textes poignants; on peut écouter son dernier disque sur le site www.antonyandthejohnsons.com. De l'authentique musique adulescente.

Visité: le nouveau mensuel Internet P45 (www.p45.ca), un média alternatif fait par des jeunes pour des jeunes et des moins jeunes sur les nouvelles technologies et la culture plus ou moins underground. Une section audio-vidéo disponible en baladodiffusion, sinon une entrevue avec Nicolas Dickner (l'auteur de Nilinski), cinq leçons de double riding à vélo, une chronique manitobaine et tout plein de faits de société. Vaut le détour, même en trottinette.

Ressorti: le livre de chevet de l'adulescent des rayons de ma bibliothèque. The Hipster Handbook (Anchor Books, www.thehipsterhandbook.com) dresse le portrait d'une vingtaine de types de personnalités hipster (ces êtres coolissimes qui n'ont que 2 % de gras corporel) et donne le mode d'emploi pour avoir le look jeune et le rester. Branché, drôle, irrévérencieux, un guide indispensable pour tous les adulescents qui ne veulent pas trahir leurs origines en banlieue. D'ailleurs, vous faites partie des hipsters si vous vous plaignez de la gentrification dans votre quartier tout en y contribuant vous-même.

Acheté: l'édition du mois de mai du magazine Ode (www.odemagazine.com), qui traite de la génération Woodstock prête à faire rocker le monde à nouveau. Une partie des baby-boomers ne veut pas s'asseoir dans son salon et attendre la fin du monde. Le pouvoir gris s'intéresse aux bonnes causes et aux oeuvres de charité, la retraite aidant. On attend beaucoup d'eux pour réparer. Un numéro qui nous apprend aussi comment vieillir avec style et un magazine qui traite d'environnement, de santé et de gens innovateurs dans un monde pas totalement pourri. Ça fait du bien à lire.

Reçu: la bédé Les Portes du possible de Benoît Peeters et François Schuiten, qui rêvent l'avenir de notre monde dans les pages cartonnées d'un journal imaginaire. Magnifique ouvrage qui plaira à l'adulescent et à l'adulte. En tout cas, ce sont les bédéistes préférés de Namour.






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  • gilbert dupuis
    Inscrit
    lundi 6 novembre 2006 07h00
    tempête sur un Plateau
    « Il doit bien y avoir 79,4 personnes d'une partie d'un quartier de la seule Montréal qui correspondent à la très spécifique description de l'article. Mais du bon humour, du vrai, ce qui nous change des petits comiques télévisés. Bravo pour le divertissement, meilleure chance la prochaine fois quant à l'analyse sociologique. »

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