C'était il y a un siècle. Des écrivains d'ici se chamaillaient entre eux et cela faisait du bruit jusque dans les journaux de l'époque. Le milieu littéraire était tout petit, on publiait à peine une dizaine de livres par année, il n'y avait pas de Conseil des arts ni de ministère de la Culture, mais les écrivains parvenaient à faire entendre leur voix. Les poèmes de Nelligan venaient de paraître, accompagnés d'une préface admirative de Louis Dantin qui se demandait toutefois pourquoi son protégé n'en avait eu que pour les «bibelots de Saxe» et les «dentelles de Malines», et jamais pour la beauté autrement plus originale de la nature canadienne. Un peu après lui, à Québec, l'abbé Camille Roy, futur recteur de l'Université Laval, lançait un programme de «nationalisation de la littérature canadienne». Puis les choses se sont transportées à Montréal, où quelques disciples de Nelligan, inspirés par l'exotisme de leur modèle, en ont remis et ont fait exprès d'écrire une poésie dénationalisée, tournée vers Paris; en 1918, ils ont lancé une revue au titre étrange, Le Nigog, d'après un terme d'origine amérindienne qui signifie «harpon»; pendant ce temps, les écrivains régionalistes sont montés aux barricades et ont commencé à dénoncer cette poésie «bizarre comme un début d'aliénation mentale» (Albert Lozeau).