Ils sont quelques-uns, en permanence sur ma table. Des petits livres provocants, rassurants. Des bouées de sauvetage, des donneurs de coups de pied à la bonne place. Annie Dillard, The Writing Life, la correspondance de Flaubert, Hemingway, On Writing, Danièle Sallenave, Le Don des morts, Virginia Woolf, L'Art du roman, l'inouï Journal of a Novel de Steinbeck. L'écrivain est souvent en panne, et ces bouquins-là viennent à son secours. Je les ouvre le plus souvent au hasard — ils sont défraîchis, craquants, ils ont de multiples oreilles de chien, certains passages sont annotés si abondamment que c'est d'abord moi que je relis, frappé par la constance consternante, obstinée, des pièges dans lesquels je tombe. Non content d'avoir trébuché, de m'être enfoncé dix fois dans le même marécage, j'y patauge de nouveau, convaincu que ma bêtise finira par céder, que l'écriture m'obéira comme une chienne domptée. Et je repars, désencombré, presque libre: untel, unetelle a traversé le même désert, s'est déchiré aux mêmes ronces, comme moi a forgé son style à même son chagrin et l'inaptitude à le formuler. Écrire, c'est toujours savoir qu'on ne peut pas écrire. Nous éprouvons le terrible sentiment d'un accomplissement fatal et bloquons sur un adjectif cruellement approximatif. «C'était par une nuit sombre et orageuse», écrit Snoopy, et aussitôt il s'arrête: orageux convient-il, et pourquoi la nuit et, surtout, où diable aller ensuite? Voilà que la vie de l'écrivain est un suicide différé. Il vaut mieux s'allonger et rêver au grand roman impossible et réussi.
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