Libre aux artistes de réenregistrer leurs propres chansons. Hé, c'est à eux, non? Non. Enfin, pas exclusivement. C'est à eux et c'est à vous et moi et à quiconque a aimé lesdites chansons dans leur état d'origine. Et les aime encore. Moi, je suis contre les relectures de chansons par l'interprète qui les a popularisées. Par principe. Quel principe? Le caractère sacré du souvenir. J'aime mes souvenirs là où ils sont: dans la boîte à cartons aux souvenirs. Je les ressors quand je veux, avec leurs odeurs, leurs saveurs d'époque, fussent-elles un peu affadies. Quand il y a réenregistrement, il y a presque toujours substitution: ce sont les refontes qu'on jouera à la radio au lieu des premières moutures. Ce qui est, à mon sens, inadmissible. C'est pourquoi je dis: n'achetez pas ce disque si vous n'avez pas d'abord chez vous l'exemplaire compilation de Louise Forestier parue au début des années 90 dans la collection «Québec Love». Mais de grâce, de grâce, procurez-vous aussi ce très, très beau disque. Car on est ici devant un cas particulier, celui d'une interprète exceptionnelle dont le corpus n'a jamais vraiment connu le destin qu'il méritait. Faut-il rappeler pourquoi? Presque toute sa vie d'artiste en solo, Louise Forestier a pâti du succès trop immense et trop fulgurant de l'album Charlebois-Forestier paru au début de 1969. L'album de Lindbergh, de California, de La Marche du président. C'est fou, malgré Demain matin, Montréal m'attend, malgré Ixe-13, malgré sa Marie-Jeanne dans Starmania, malgré la réussite de son spectacle consacré à Brecht-Weill, malgré la mère dans Nelligan, malgré d'aussi admirables chansons que Prince-Arthur, La Saisie ou Pourquoi chanter?, malgré son grandissant lot de chansons écrites pour d'autres comme Nantucket, c'est comme si on la résumait à ça. Ça et La Prison de Londres. Tam ti de lam, «la crisse de chute en parachute» et puis c'est tout. Et c'est infiniment injuste.