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L'étalement urbain, c'est les autres!

Antoine Robitaille   22 janvier 2005  Villes et régions
30 000 autos supplémentaires s’ajoutent sur nos routes chaque année.
Photo : Jacques Grenier
30 000 autos supplémentaires s’ajoutent sur nos routes chaque année.
Étalement urbain: le débat est relancé à Montréal, avec l'annonce du projet de parachèvement de l'autoroute 25 et la construction d'un pont sur la rivière des Prairies. Mais le phénomène, qui n'est pas facile à cerner, est fait de tendances contradictoires: s'il montre certains signes d'essoufflement, d'autres indicateurs suggèrent une accélération de cette propension à fuir la ville pour la banlieue. Mais quelle banlieue, la première, la seconde? Au fond, le vieillissement de la population se chargera-t-il d'enrayer cette hémorragie vers la banlieue? Dossier.

«L'étalement urbain, c'est une légende urbaine!», s'est exclamé le maire de Blainville Pierre Gingras, jeudi, en entrevue au Devoir. «Voyons, la région de Montréal est une des agglomérations les plus denses en Amérique!», a soutenu ce maire de la municipalité-étoile de 40 000 habitants, championne de la croissance de la couronne nord, où «on a ouvert à peu près une école à chaque année depuis dix ans».

Sur la densité montréalaise, M. Gingras citait les mêmes chiffres que nous présentait la veille le maire de Laval, Gilles Vaillancourt: «Selon une étude, sur 27 villes nord-américaines, il n'y a que New York qui est plus dense que nous. Moi je trouve qu'on est pas pires!»

Un fonctionnaire de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) confirme cette donnée tout en rétorquant par une métaphore: «Ce n'est pas parce qu'on est une région où il y a moins de cancéreux qu'il ne faut pas combattre le cancer. Bon, mon propos est un peu excessif, car l'étalement, ce n'est pas un cancer... » Non, l'idée était claire, M. le fonctionnaire: ce n'est pas parce que c'est le «désastre» ailleurs qu'il faut empirer les choses ici! Et c'est pourquoi tous les documents officiels ou presque, que ce soit le Cadre d'aménagement du gouvernement du Québec, le Plan d'urbanisme de Montréal ou le Schéma d'aménagement de la CMM, en préparation, cherchent à contrer le phénomène.

Mais quel étalement? Cette notion est plus difficile à circonscrire qu'il peut y paraître à première vue. «L'étalement urbain, c'est toujours l'autre», dit en substance Pierre Bélanger, de la CMM. On a tendance à reprocher au voisin de s'étaler, «alors que, quand on parle de soi, on affirme toujours qu'on fait du développement, de la croissance».

Tout dépendrait de l'endroit où l'on se trouve, donc. Par exemple, pour le conseiller municipal de Snowdon, dans Notre-Dame-de-Grâce, Marvin Rotrand, «Pierre Bourque, lorsqu'il était au pouvoir, n'aurait jamais dû dépenser autant pour susciter le développement de Rivière-des-Prairies, qui est trop excentré». Avant Noël, Rotrand a aussi voté contre la demande de dézonage de terres agricoles dans Pierrefonds, qui a finalement été adoptée au conseil de Ville: «ce n'est pas parce que c'est du développement sur l'île que ce n'est pas de l'étalement», dit-il.

Fini, l'étalement à Laval

La notion est donc relative. Ce qui se vérifie en discutant avec le maire de Laval. Pour Gilles Vaillancourt, «sa» ville (il en est maire depuis 16 ans) n'est plus un facteur d'étalement: «cette année, c'est à Laval qu'il y a eu le plus de mises en chantier de condominiums dans toute la région métropolitaine. Bref, aujourd'hui, Laval n'est pas un produit d'étalement urbain, mais de concentration urbaine».

Richard Bergeron trouve l'affirmation habile, mais retorse. Il y a tant de trous à boucher à Montréal, qu'il faudrait éviter selon lui toute mesure favorisant la construction de maisons et de routes aux confins de la campagne, comme on le fait actuellement. Selon le plan d'urbanisme de la Ville, le centre-ville compte 248 terrains vagues, dont plusieurs servent de stationnements à ciel ouvert. Le centre-ville a une capacité de 25 000 logements neufs supplémentaires et de 10 000 en reconversion. «On pourrait aller chercher quelque 75 000 habitants de plus», dit-il.

Enquête O-D

Au téléphone, lundi, M. Bergeron, qui travaille aussi à la planification stratégique à l'Agence métropolitaine du transport (AMT), se disait heureux: les résultats de la fameuse enquête «origine-destination» (O-D pour les intimes) indiquaient «une embellie intéressante». C'est-à-dire? Un fléchissement de certaines tendances propices à l'étalement observées depuis qu'on effectue ce grand sondage quinquennal, dans les années 70. «L'enquête O-D, c'est une des études sur les habitudes de transport les plus poussées au monde. Jusqu'à maintenant, on disait qu'on documentait la mort du patient, le transport collectif. Mais ce n'est pas tout à fait le cas aujourd'hui.» En effet, pour la première fois depuis 1970, la part de marché des transports en commun dans les déplacements montréalais a cessé de décroître et s'est stabilisé à 22 %. Entre 1987 et 1993, le nombre de déplacements effectués en transport en commun avait baissé de 11 %; entre 1993 et 1998, on avait enregistré 3 % de diminution.

Malgré cela, les Montréalais ne sont pas moins entichés de voitures. Les chiffres divulgués cette semaine indiquent que le taux de motorisation a augmenté de 10 % entre 1998 et 2003, ce qui représente 157 000 autos de plus dans les cinq dernières années. Le rythme de croissance du parc automobile s'est accéléré: c'est plus de 30 000 autos supplémentaires qui s'ajoutent sur nos routes à chaque année.

Sur le plan démographique, l'île de Montréal montre toutefois quelques signes de santé: sa population a crû de 2,1 % entre 1998 et 2003. L'augmentation est faible et bien moindre que celle des banlieues (4,5 %), mais c'est tout de même mieux que le déclin qu'on annonçait d'étude en étude auparavant. Aussi, Montréal a accaparé cette année 38 % du marché résidentiel neuf, alors que, dans les années précédente, elle n'arrivait pas à dépasser le cap des 30 %.

La ville attire de nouveau

«C'est une tendance nord-américaine: il y a un certain retour des classes moyennes élevées vers le centre-ville», disent plusieurs urbanistes, dont Mario Polèse, de l'Institut national de recherche scientifique (INRS). Il suffit de jeter un coup d'oeil à la construction d'habitations dans Ville-Marie. En 1997, on recensait... 52 mises en chantier de logements (0 unifamilial et 0 locatif) alors qu'en 2003, on en a compté 763. Quant à 2004, des calculs provisoires révèlent que l'on est déjà à plus de 1000 mises en chantier.

Le phénomène du retour au centre-ville est passablement marqué dans la Vieille Capitale. «Pour la première fois depuis au moins 50 ans, la mobilité résidentielle entre la ville et la banlieue s'est soldée à l'avantage de la première: entre 1991 et 2001, un plus grand nombre de personnes ont quitté les six arrondissements périphériques pour se relocaliser dans La Cité et Limoilou que l'inverse. La ville attire de nouveau», se réjouissait Paul Villeneuve, professeur d'aménagement et de géographie à l'Université Laval, dans les pages du Soleil, fin décembre. Mais plusieurs se montrent sceptiques: «je ne crois vraiment pas que les baby-boomers vont revenir en masse dans les centre-ville», dit Raphaël Fishler, de l'université McGill.

Reste qu'à Québec comme à Montréal, dans les prochaines années, un facteur pourrait aider la ville à être plus attirante, c'est la réforme de la fiscalité, opérée avec les fusions de 2002. Depuis longtemps, des urbanistes comme Luc-Normand Tellier réclamaient des mesures pour «réduire ou même éliminer les avantages que présente la périphérie sur le centre en terme de taxation municipale».

Aussi, la CMM, qui regroupe les 63 municipalités de la région métropolitaine de Montréal, a entre autres pour mission d'encourager la densification des zones urbaines.

Elle fait pression sur des villes de banlieue, comme Blainville par exemple. Son maire, Pierre Gingras, ne cache d'ailleurs pas son agacement. Tenant un cartable couvert d'autocollants «Non à la réforme Harel», il explique: «Par exemple, elle [la CMM] m'impose de densifier mes zones de construction résidentielles. Moi je lui dis "'garde, ce n'est pas le produit que nous offrons!". Mais ils ne comprennent pas. Alors Québec refuse mon schéma d'aménagement. On est en discussion là-dessus.»

Surplus de bungalows

Certes, des tendances anciennes semblent imperturbables. On continue d'ouvrir des écoles dans les couronnes nord et sud (à Blainville, une autre s'ajoutera en 2005) alors qu'à Montréal, on en fermera deux francophones et quatre anglophones en 2005. Aussi, une coalition menée par l'Union des producteurs agricoles (UPA) dénonçait en novembre le grand appétit des villes de banlieue à l'égard des terres agricoles autour de Montréal: à Sainte-Julie, sur la Rive-Sud, et à Boisbriand, sur la Rive-Nord, on réclame le dézonage de 730 hectares agricoles, l'équivalent de 1 330 terrains de football, pour faire des développements domiciliaires, indiquait le président Laurent Pellerin.

Mais tous les urbanistes rappellent que l'étalement est étroitement lié à la génération du baby-boom et de la famille traditionnelle: le couple avec ses deux enfants. «Ce n'est plus un modèle dominant», insiste Daniel Gill, de l'Université de Montréal, qui indique que le vieillissement de la population bouleversera toutes les règles de migration dans les prochaines années. «Et il est difficile de prévoir quels comportements adopteront les futurs vieux», dit Pierre Bélanger, de la CMM.

Aujourd'hui, «au-dessus de 70 000 maisons unifamiliales sont occupés par des gens qui n'ont pas d'enfants. Et ils sont en train de migrer vers le condo», dit Daniel Gill. À tel point que les urbanistes prédisent un surplus de bungalows sur le marché dans les dix prochaines années.

Le maire de Laval, Gilles Vaillancourt, confirme que la tendance n'a rien d'imaginaire. «Les gens restent souvent dans leur maison unifamiliale jusqu'à ce qu'ils n'arrivent plus à l'entretenir. Moi, j'observe ça par l'augmentation du nombre de garages de toile, l'hiver: ce qui prouve que le propriétaire ne peut plus pelleter!» À un moment donné, raconte-t-il, les personnes vendent leur maison unifamiliale pour s'en aller dans un condominium neuf, «situé en moyenne à 2,5 km de leur ancienne demeure». Quant aux familles, M. Vaillancourt fait tout pour les attirer et les garder à Laval. «On les subventionne! On favorise l'accès à la propriété. On donne des congés de taxes.»

Un urbaniste de l'université McGill, Raphaël Fishler, dit que cette transformation des «premières banlieues» revêt des aspects inquiétants. Déjà, dit-il, on commence à y percevoir des phénomènes qu'on croyait autrefois propres aux centres urbains en déclin.

Étalement commercial

Par ailleurs, Fishler estime qu'il y a un étalement qu'on ignore souvent, l'étalement commercial: les emplois migrent de plus en plus. La dernière enquête O-D indique que le phénomène s'est considérablement accru dans la période 1998-2003. La croissance de l'emploi en banlieue a été de 19 % en moyenne et de 4,5 % pour Montréal. (La couronne sud a connu une croissance de l'emploi de 38,3 %!)

En somme, pour une légende urbaine, l'étalement a des effets bien concrets.






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  • Benoit Guilbault
    Inscrit
    samedi 22 janvier 2005 13h32
    Revenu en ville
    « Certaines entreprises, prenant de l'expansion ou fusionnant ensemble, désertent le centre-ville et ses bureaux luxueux pour construire un édifice à leurs goûts et selon leurs besoins. Mon employeur se retrouve dorénavant dans l'ouest de l'île; vais-je me taper un traffic monstre par le pont Mercier chaques matins et soirs? Hé que non! J'ai déménagé, je suis revenu en ville après une exode de quelques années sur la rive-sud. Mais c'est loin d'être idéal avec de jeunes enfants. Je remarque les mêmes préoccupations auprès de mes collègues, certains s'étant achetés des maisons dans les banlieues Est (Repentigny et plus). Démissionné ou déménagé (revenir en ville) ? De plus, certaines villes, comme Lasalle, Lachine, Pointe-Claire, etc... tardent à s'ajuster au "rapatriement" de citoyens. Nous disposions de beaucoup, et le terme est faible!, plus de services sur la rive-sud qu'ici. Rien pour facilité la vie familiale. »

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