Entre deux séparatismes
21 juin 2004
Villes et régions
Peter Trent vient de terminer sa campagne en faveur de la défusion de Westmount. Gilles Duceppe achève la sienne à la tête d'un parti politique souverainiste. Les deux prônent une séparation. Mais nous avons affaire à deux types de séparatisme.
Les affiches, les love-in, les arguments identitaires, la tenue même de référendums pour trancher la question, créent l'illusion d'une similitude entre les deux situations. Des souverainistes ont lancé des appels à vivre ensemble. Des fédéralistes chantaient les louanges de l'autonomie. Mais les mots, ici, n'ont pas la même portée qu'en 1995, car les motivations ne sont pas les mêmes et les enjeux sont complètement différents.
L'argument du «vivre ensemble» n'a pas la même signification lorsque celui-ci est employé dans le contexte du démembrement d'une ville comme Montréal et lorsqu'il sert à justifier le maintien du Québec dans la fédération canadienne.
Quoi qu'il advienne de Westmount, et peu importe la marge d'autonomie accordée à sa ville, Peter Trent restera québécois et montréalais. Les institutions politiques québécoises vont continuer de gouverner sa vie. Les pouvoirs conférés à sa ville seront limités par les lois du Québec. Une ville n'est jamais complètement autonome. Elle ne contrôle pas les migrations sur son territoire ni la circulation du capital, pas plus qu'elle ne détermine ses sources de revenu.
Puisque le territoire et l'autorité de l'Assemblée nationale sur les villes nous unissent inexorablement, ce qui doit être recherché est le meilleur arrangement institutionnel qui permette d'atteindre, ensemble, des objectifs communs. Telle était d'ailleurs l'intention véritable des fusions municipales: améliorer la coordination régionale, l'équité fiscale, la planification du développement économique, la protection de l'environnement et l'aménagement urbain.
Il n'est pas interdit de prévoir, au sein de ces institutions, des mécanismes préservant l'esprit communautaire local et l'accès à des services de proximité adaptés, comme le permettait la création des arrondissements.
***
Le mini love-in de samedi était peut-être un clin d'oeil au référendum de 1995 mais n'avait guère de signification. Les électeurs de Westmount resteront parmi nous quel que soit le résultat du référendum (cette chronique a été rédigée avant le dévoilement des résultats). La «déclaration d'amour» faite aux Québécois par d'autres Canadiens, en 1995, avait une tout autre portée. Le référendum présentait en effet un choix réel entre rester ou partir.
Le séparatisme westmountais est un séparatisme de repli. Les défusionnistes sont des Québécois et des Montréalais qui, tout en continuant de faire partie du Québec et de jouir des avantages de la vie dans une métropole, refusent de partager les mêmes institutions. Il y a plus d'égoïsme que d'autonomie dans ce séparatisme-là.
Le sociologue Pierre Drouilly et le politologue Alain G. Gagnon, de l'UQAM, ont d'ailleurs montré que l'appui le plus fort aux défusions était enregistré dans les anciennes municipalités les plus riches ou encore là où la proportion d'anglophones est plus élevée. Soit que l'on veuille sauvegarder des privilèges matériels, soit que l'on veuille préserver le symbole d'une identité distincte.
Ces référendums permettent à une élite minoritaire de remettre en question une décision prise par un gouvernement légitimement élu agissant au nom du bien commun. Les défusions, soutiennent Drouilly et Gagnon, contredisent l'esprit de solidarité sociale et le projet interculturel qui caractérisent la société québécoise.
En ouvrant la voie du démembrement, le gouvernement Charest, disent-ils, n'a pas servi la démocratie mais la domination des riches et le multiculturalisme à la canadienne.
Le séparatisme de Gilles Duceppe est tout autre.
***
À l'échelon national, ce qui se rapprocherait le plus du défusionnisme municipal n'est pas la souveraineté, mais serait une réforme du fédéralisme reconnaissant au Québec un statut particulier. Ce statut permettrait aux Québécois de continuer à faire partie du Canada tout en y jouissant de privilèges par rapport aux autres Canadiens. Son autonomie serait, cependant, toujours relative et plusieurs de ses politiques, limitées ou orientées par les priorités du Canada où le Québec restera toujours minoritaire.
Au contraire, le projet souverainiste s'appuie sur une volonté de voler de ses propres ailes sans demander quelque privilège, mais plutôt en acceptant de prendre la pleine responsabilité de son destin dans une relation d'égal à égal avec le Canada. Le souverainisme ne peut pas non plus être perçu comme une voie pour protéger des privilèges matériels puisque le Québec est plus pauvre que la moyenne canadienne.
La souveraineté conférerait au Québec les mêmes pouvoirs qu'à n'importe quel autre pays à la fois sur son territoire, mais aussi, par sa participation aux instances internationales, sur l'ensemble du monde.
Lorsque les Canadiens des autres provinces demandent aux Québécois de continuer à vivre ensemble, ils leur demandent de renoncer à ces pouvoirs et à cette liberté. En défusionnant, les municipalités dissidentes n'acquièrent aucune indépendance ni aucune liberté qui soient comparables.
Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel. michel.venne@inm.qc.ca
Les affiches, les love-in, les arguments identitaires, la tenue même de référendums pour trancher la question, créent l'illusion d'une similitude entre les deux situations. Des souverainistes ont lancé des appels à vivre ensemble. Des fédéralistes chantaient les louanges de l'autonomie. Mais les mots, ici, n'ont pas la même portée qu'en 1995, car les motivations ne sont pas les mêmes et les enjeux sont complètement différents.
L'argument du «vivre ensemble» n'a pas la même signification lorsque celui-ci est employé dans le contexte du démembrement d'une ville comme Montréal et lorsqu'il sert à justifier le maintien du Québec dans la fédération canadienne.
Quoi qu'il advienne de Westmount, et peu importe la marge d'autonomie accordée à sa ville, Peter Trent restera québécois et montréalais. Les institutions politiques québécoises vont continuer de gouverner sa vie. Les pouvoirs conférés à sa ville seront limités par les lois du Québec. Une ville n'est jamais complètement autonome. Elle ne contrôle pas les migrations sur son territoire ni la circulation du capital, pas plus qu'elle ne détermine ses sources de revenu.
Puisque le territoire et l'autorité de l'Assemblée nationale sur les villes nous unissent inexorablement, ce qui doit être recherché est le meilleur arrangement institutionnel qui permette d'atteindre, ensemble, des objectifs communs. Telle était d'ailleurs l'intention véritable des fusions municipales: améliorer la coordination régionale, l'équité fiscale, la planification du développement économique, la protection de l'environnement et l'aménagement urbain.
Il n'est pas interdit de prévoir, au sein de ces institutions, des mécanismes préservant l'esprit communautaire local et l'accès à des services de proximité adaptés, comme le permettait la création des arrondissements.
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Le mini love-in de samedi était peut-être un clin d'oeil au référendum de 1995 mais n'avait guère de signification. Les électeurs de Westmount resteront parmi nous quel que soit le résultat du référendum (cette chronique a été rédigée avant le dévoilement des résultats). La «déclaration d'amour» faite aux Québécois par d'autres Canadiens, en 1995, avait une tout autre portée. Le référendum présentait en effet un choix réel entre rester ou partir.
Le séparatisme westmountais est un séparatisme de repli. Les défusionnistes sont des Québécois et des Montréalais qui, tout en continuant de faire partie du Québec et de jouir des avantages de la vie dans une métropole, refusent de partager les mêmes institutions. Il y a plus d'égoïsme que d'autonomie dans ce séparatisme-là.
Le sociologue Pierre Drouilly et le politologue Alain G. Gagnon, de l'UQAM, ont d'ailleurs montré que l'appui le plus fort aux défusions était enregistré dans les anciennes municipalités les plus riches ou encore là où la proportion d'anglophones est plus élevée. Soit que l'on veuille sauvegarder des privilèges matériels, soit que l'on veuille préserver le symbole d'une identité distincte.
Ces référendums permettent à une élite minoritaire de remettre en question une décision prise par un gouvernement légitimement élu agissant au nom du bien commun. Les défusions, soutiennent Drouilly et Gagnon, contredisent l'esprit de solidarité sociale et le projet interculturel qui caractérisent la société québécoise.
En ouvrant la voie du démembrement, le gouvernement Charest, disent-ils, n'a pas servi la démocratie mais la domination des riches et le multiculturalisme à la canadienne.
Le séparatisme de Gilles Duceppe est tout autre.
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À l'échelon national, ce qui se rapprocherait le plus du défusionnisme municipal n'est pas la souveraineté, mais serait une réforme du fédéralisme reconnaissant au Québec un statut particulier. Ce statut permettrait aux Québécois de continuer à faire partie du Canada tout en y jouissant de privilèges par rapport aux autres Canadiens. Son autonomie serait, cependant, toujours relative et plusieurs de ses politiques, limitées ou orientées par les priorités du Canada où le Québec restera toujours minoritaire.
Au contraire, le projet souverainiste s'appuie sur une volonté de voler de ses propres ailes sans demander quelque privilège, mais plutôt en acceptant de prendre la pleine responsabilité de son destin dans une relation d'égal à égal avec le Canada. Le souverainisme ne peut pas non plus être perçu comme une voie pour protéger des privilèges matériels puisque le Québec est plus pauvre que la moyenne canadienne.
La souveraineté conférerait au Québec les mêmes pouvoirs qu'à n'importe quel autre pays à la fois sur son territoire, mais aussi, par sa participation aux instances internationales, sur l'ensemble du monde.
Lorsque les Canadiens des autres provinces demandent aux Québécois de continuer à vivre ensemble, ils leur demandent de renoncer à ces pouvoirs et à cette liberté. En défusionnant, les municipalités dissidentes n'acquièrent aucune indépendance ni aucune liberté qui soient comparables.
Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel. michel.venne@inm.qc.ca
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