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    Lingwick, orpheline de maire

    Une poignée de municipalités au Québec n'ont pas de candidat à la mairie

    21 octobre 2017 | Marco Fortier à Lingwick | Villes et régions
    Les six postes de conseillers à Lingwick ont été pourvus, mais celui de maire reste vacant.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les six postes de conseillers à Lingwick ont été pourvus, mais celui de maire reste vacant.

    On se croirait en Écosse. Des vallons verdoyants mènent à Lingwick (fondé au milieu du XIXe siècle par des Écossais) par la route 108. Le « magasin général » et ses deux pompes à essence de l’ancien temps nous accueillent au centre du village.

     

    Il fait beau. C’est paisible. Le maire sortant, Marcel Langlois, nous accueille dans le bâtiment municipal fraîchement rénové. Sur la porte de son bureau, une « liste des candidats à la mairie » est affichée. Il n’y a aucun nom. Oui, nous avons bien lu : personne, dans ce village de 410 âmes, ne veut devenir maire.

     

    « J’ai été surpris qu’il n’y ait pas de candidat. J’étais convaincu que quelqu’un se présenterait », explique le maire. À 80 ans, cet ancien directeur d’école prend une retraite bien méritée. Il doit prendre soin de sa femme de 77 ans, qu’il appelle « mon amour » et qui fait briller ses yeux.

     

    La surprise a été totale. À la fin de la période d’appel de candidatures, le 6 octobre, les gens de Lingwick ont été abasourdis de constater le vide sur la liste des aspirants maires. Les six postes de conseiller sont pourtant pourvus.

     

    La municipalité a alors fait ce que prévoit la loi : la directrice générale de Lingwick, Josée Bolduc, a lancé un deuxième appel de candidatures. Les gens ont jusqu’au 27 octobre pour manifester leur intérêt. Une demi-douzaine de petites municipalités se trouvent dans la même situation, a-t-on constaté sur le site du Directeur général des élections du Québec (DGEQ).

     

    Dans le cas rarissime où personne ne voudrait diriger la municipalité, le ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire (MAMOT) devrait désigner un administrateur. Ce scénario extrême n’est jamais arrivé, indique-t-on au ministère.

     

    Respect et harmonie

     

    Mais pourquoi donc le fauteuil du maire de Lingwick est-il si peu convoité ? On pourrait penser que personne ne veut gérer un village en déclin, divisé par les rivalités, où il ne se passe rien. À Lingwick, c’est pourtant le contraire : tout va tellement bien que personne n’ose enfiler les chaussures du maire sortant, qui fait quasiment l’unanimité !

     

    Il est vrai que, dans les municipalités, la motivation des candidats est souvent de vouloir déloger un maire controversé. Or il n’y a pas de controverse ici. « On a cristallisé une gestion marquée par le respect, la confiance et la collaboration. Ce n’est pas moi qui ai fait ça, c’est tout le conseil », dit Marcel Langlois.

     

    « Le développement n’est pas qu’économique, il est social. On a créé une vie communautaire, on a recréé la solidarité de nos pères », ajoute-t-il.

     

    Marcel Langlois a quand même pris des décisions audacieuses : cet apostat convaincu a notamment retiré le crucifix de l’hôtel de ville. « Ce n’est pas une église ici, c’est un édifice municipal ! On a enlevé le crucifix, on a expliqué pourquoi et les gens ont compris. Il faut le dire avec respect, respect des gens, respect de leurs croyances. »

     

    Communauté tissée serré

     

    Un bruit assourdissant parvient du deuxième étage de l’hôtel de ville. Un groupe de femmes s’active sur le métier à tisser. Elles fabriquent des sacs à partir de rubans de vieilles cassettes VHS. À côté, une courtepointe prend forme à partir de lanières de draps récupérés.

     

    Des éclats de rire fusent de la pièce. Elle est ici, la vie communautaire. « C’est agréable de venir tisser ici, tout le monde ensemble. Le tissage, s’il n’y a pas de relève, ça va se perdre », dit Suzanne Paradis, enseignante à la retraite.

     

    Une douzaine de groupes — AFEAS, âge d’or, comité de la Fête nationale, etc. — se partagent gratuitement l’accès au bâtiment municipal. Au rez-de-chaussée, le café communautaire Bla Bla accueille les retraités qui viennent placoter. Tout a été rénové avec sobriété — avec un budget annuel de 1,09 million de dollars, la municipalité ne peut pas se permettre de folies.

     

    La vie communautaire prend place tous les vendredis soir, aussi, dans le stationnement devant l’église. Les 12 organismes communautaires organisent à tour de rôle un « resto-pub », où près de 150 personnes viennent se rassembler, prendre une bière et jaser. À la fin de l’année, les groupes locaux se partagent les profits. Ils ont encaissé 700 $ chacun l’an dernier.

     

    Le prix de l’engagement

     

    La communauté a dû se prendre en main : au fil des ans, Lingwick a perdu son école, sa caisse Desjardins et le café où tout le monde se rassemblait.

     

    Le maire a beau dire que le mérite de la vie communautaire revient à… toute la communauté, il en met du temps, au service de sa municipalité. Entre 20 et 30 heures par semaine. Pour un salaire mirobolant de 6221,88 $ par année. Les conseillers, eux, encaissent 2073,96 $. À ce prix-là, il faut aimer se dévouer pour les autres. « Moi, je m’en fous du salaire, j’ai mes revenus de retraite, mais il y a sûrement des jeunes de 35 ans qui seraient intéressés par la mairie mais qui doivent nourrir leur famille. S’ils avaient un salaire de 25 000 $ pour être maire, ça leur permettrait de faire moins d’heures dans leur emploi principal sans être perdants », dit Marcel Langlois.

     

    Dans le local de tissage, une jeune retraitée suit de près la conversation. Céline Gagné, l’ancienne mairesse qui a fait deux mandats, nous fait une confidence inattendue : « Si personne ne se présente à la mairie, j’envisage de me présenter. J’avais toujours dit non à un retour, mais j’ai dit mon premier « peut-être » hier. On ne peut pas laisser la localité sans maire ! »

     

    Ses amies la félicitent, lui donnent des tapes dans le dos. Marcel Langlois, lui, compte revenir à son ancien poste de journaliste bénévole au Reflet, le journal communautaire local. Il avait suivi de près l’ancien conseil municipal entre les années 2002 et 2013. Il a envie de continuer. S’il a encore du temps libre, il envisage d’écrire un roman.

     

    Fait exceptionnel, dans certaines petites municipalités, les citoyens n’iront pas aux urnes cet automne. Les petites villes d’Angliers et de Laverlochère, dans le Témiscamingue, ont demandé à Québec de reporter les élections à novembre 2018, puisque leur fusion sera achevée dans les prochains mois. D’ici là, les élus des deux conseils continueront à gérer les affaires courantes. Les citoyens des deux municipalités ont quand même été invités à donner leur avis sur la fusion par le ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire (MAMOT). Pour certains, la fusion de petits villages est d’ailleurs présentée comme une solution concrète au problème du manque de candidats aux élections municipales. Les regroupements permettraient d’offrir de meilleurs salaires aux aspirants magistrats et d’accéder à un plus grand bassin de candidats.

    Avec Améli Pineda
     













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