Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous

    Laval, laboratoire social

    20 novembre 2013 |Benoît Melançon | Villes et régions | Chroniques
    Quelques jours après son assermentation, Alexandre Duplessis, maire de Laval par intérim, a été arrêté à la suite d’une négociation qui a mal tourné avec deux prostituées.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Quelques jours après son assermentation, Alexandre Duplessis, maire de Laval par intérim, a été arrêté à la suite d’une négociation qui a mal tourné avec deux prostituées.
    Benoît Melançon
    Né à Verdun en 1958.
    Benoît Melançon est professeur titulaire et directeur du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et directeur scientifique des Presses de cette université. Spécialiste de la littérature française du XVIIIe siècle, il situe ses travaux aux frontières de plusieurs disciplines : communication, sociolinguistique, histoire culturelle, histoire des représentations et histoire du livre. Il a notamment reçu le prestigieux prix Georges-Émile-Lapalme 2012.
    Dernier ouvrage paru : Voltaire à la radio canadienne, Del Busso éditeur, 2013

    Nous sommes plusieurs à ne pas rater une occasion d’en dire du mal. Laval ? Une ville-dortoir. Laval ? Une ville sans centre-ville. Laval ? Une ville où, pour interagir avec les autres, il faut une voiture. Laval ? La banlieue dans ce qu’elle aurait de plus prévisible.

     

    Manifestement, nous nous trompions. Laval nous ouvre sur le monde.

     

    Prenez la commission Charbonneau. Elle l’a dit et redit : corruption et collusion ont longtemps nourri l’industrie de la construction au Québec. Quand on a commencé à le démontrer, un maire, que l’on croyait inamovible, Gilles Vaillancourt, a dû démissionner. On le soupçonne d’avoir mis sur pied un système élaboré et géré de main de maître d’auto-enrichissement à partir des contrats publics.

     

    On le chasse du pouvoir. Il est remplacé par un ancien conseiller municipal, Alexandre Duplessis. Quelques jours après son assermentation, ce maire par intérim est arrêté à la suite d’une négociation qui a mal tourné avec deux prostituées.

     

    Au moment de ce litige commercial, Duplessis, semble-t-il, portait une robe ou aurait souhaité en porte une ; ce n’est pas parfaitement clair. On ne saurait le lui reprocher, tous les goûts étant dans la nature. Il reste que l’impunité dont pensaient bénéficier le maire sortant et le maire substitut, elle, mérite d’être signalée. Croyaient-ils vraiment qu’ils ne se feraient pas prendre ? Ce genre d’inconscience force l’admiration : ils pensaient vraiment que cela allait rester entre eux.

     

    Sur ce plan, Laval n’a rien à envier à Montréal. Michael Applebaum a remplacé le démissionnaire Gérald Tremblay, avant de se faire arrêter à son tour pour fraude. Alexandre Duplessis a fait aussi bien que son voisin.

     

    Il n’y a pas que la corruption et le cross-dressing dans la vie. Il y a aussi la pornographie.

     

    Tout dans les manchettes du 14 novembre pouvait étonner : « Porno juvénile à Laval : 10 adolescents ont été arrêtés jeudi matin » ; « 10 jeunes pornographes arrêtés » ; « Dix jeunes accusés de s’être échangé des photos osées de camarades de classe. Pornographie juvénile entre amis. » Des adolescents arrêtés pour production, possession et distribution de matériel pornographique… à Laval ?

     

    Les dix adolescents arrêtés, en l’occurrence des garçons, ont entre 13 et 15 ans. Parmi eux, deux sont présentés comme des « leaders ». Les sept victimes présumées, toutes des filles, étaient parfois plus jeunes. Leurs « amis » ont fait circuler des photos d’elle, ainsi qu’une vidéo. On les y a forcées.

     

    Interviewés, certains parents des garçons arrêtés ont minimisé la portée de leurs actes, et notamment une représentante du comité de parents de la Sir Wilfrid Laurier School Board. Ils sont jeunes ; il faudrait en tenir compte. Boys will be boys, comme on dit dans Internet ?

     

    On peut bien sûr être inquiet à la lecture de ce genre de récits, surtout quand on a soi-même des adolescents à la maison. En revanche, on doit reconnaître la maîtrise technique et l’art de la persuasion des adolescents arrêtés. Les pornographes en (mauvaise) herbe affirmaient ne pas utiliser Facebook, Twitter, YouTube ou le courriel. Ils prétendaient se servir de Snapchat, un logiciel qui permet, en théorie, de diffuser des photos qui disparaissent quelques secondes après qu’on les a vues. Pas de risque que les photos circulent largement, disaient-ils. Ils savaient cependant que l’on peut contourner le mécanisme, simplement en faisant des saisies d’écran. Laval est à la fine pointe du progrès.

     

    C’est aussi vrai en matière d’urbanisme.

     

    Un esprit chagrin vous dirait que ce qui se pratique en ville est urbain, et que ce qui est urbain se pratique en ville. Ce serait bien trop simple.

     

    À Laval, aujourd’hui, si vous le souhaitez, vous pouvez acheter un « condo urbain ». La formule est intéressante. Si le condo se trouve à Laval et que Laval est une ville, les condos qu’on y vend sont nécessairement urbains. « Condo urbain », dans ce cas-là, serait un pléonasme. Si on prend la peine de préciser qu’il y a des « condos urbains » à Laval, serait-ce le signe qu’on craint que Laval ne soit pas une « vraie » ville ?

     

    Dans la mesure où il y a maintenant des « condos urbains » jusque dans la couronne nord de Montréal, par exemple à Terrebonne, Laval ne devrait pourtant pas s’inquiéter. Elle a fait des petits. C’est maintenant elle qu’on imite. Laval n’est plus une banlieue ; elle joue dans la cour des grands. Elle n’a plus à avoir honte d’elle-même. On y monte des systèmes de corruption qui durent plusieurs décennies sans que les responsables soient inquiétés. Précoces, les jeunes y font la manifestation de leur esprit d’entreprise, ils utilisent des moyens techniques de pointe et ils savent convaincre. Comme partout ailleurs, on peut habiter des « condos urbains », ce qui est bien la preuve qu’on est arrivés en ville.

     

    Il n’y a guère que Toronto, ces jours-ci, pour faire de la concurrence à Laval…













    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.