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L'anglais de Mme Harel

André Braën - Avocat spécialiste en droits linguistiques et professeur titulaire à l'Université d'Ottawa  9 juin 2009  Villes et régions
On fait grand cas de l'anglais parlé par Mme Louise Harel. Elle annonce sa candidature à la mairie de Montréal, et plusieurs s'étonnent sinon s'offusquent de ses difficultés à parler anglais, exactement comme on l'avait fait dans le cas de Pauline Marois lorsqu'elle a pris la tête du Parti québécois.

Pourtant, c'est le français qui est la langue officielle du Québec et de son administration publique. La loi ne déclare-t-elle pas que Montréal est une ville de langue française? Alors pourquoi plusieurs journalistes et chroniqueurs, surtout dans les médias francophones, s'inquiètent-ils du fait qu'elle parle peu anglais? Au Canada, le bilinguisme, lorsque la loi l'impose, est institutionnel.

Sous peine de créer un tollé, jamais un unilingue anglophone ne sera écarté d'une charge publique pour ce motif parce que cela serait simplement jugé discriminatoire. Si la fonction exige le bilinguisme, le candidat unilingue choisi s'engagera simplement à parfaire ses connaissances linguistiques, sans par ailleurs qu'il y ait toujours un réel résultat. Le Québec s'offusque-t-il (si peu) de la nomination de juges unilingues à la Cour suprême du Canada ou encore, de ministres unilingues au sein du gouvernement fédéral?

Ottawa, où j'habite, est une ville bilingue avec des maires incapables de s'adresser en français à la minorité francophone, pourtant plus importante en pourcentage que la minorité anglophone de la ville de Montréal. Les journalistes et autres chroniqueurs de la presse ontarienne ne s'en émeuvent pas; ils n'en parlent même pas.

On ne peut nier que l'anglais ait joué un rôle déterminant à Montréal et qu'il y a toujours sa place. Mais quelle place? Un candidat destiné à un poste politique au Québec doit-il pouvoir s'adresser en anglais à la minorité anglophone que l'on dit — avec évidemment les francophones hors Québec — la plus bilingue au Canada et donc capable de bien le comprendre même en français? Si le français reste toujours une langue inconnue pour certains au Québec, ce n'est certes pas le handicap de Mme Harel, mais le leur.

Je suis persuadé que Louise Harel trouvera d'ailleurs le moyen de s'adresser à eux dans leur langue, ne serait-ce que par courtoisie ou calcul politique, mais non par obligation. Si le bilinguisme est un atout, ce ne doit certes pas être une exigence. Dans le cas contraire, quel est alors le message lancé à la population issue de l'immigration et que l'on veut intégrer à la communauté francophone? Cette population, il faut le rappeler, est maintenant plus importante numériquement que celle de langue maternelle anglaise à Montréal.

On invoque aussi la nécessité de parler anglais pour communiquer avec ses pairs d'ailleurs au Canada si ce n'est au niveau international. Depuis quand la langue a-t-elle constitué un empêchement aux échanges politiques, administratifs, économiques...? De tout temps, les humains ont eu à composer avec leurs différences linguistiques, et c'est particulièrement vrai pour la francophonie nord-américaine.

On s'attend à ce que les difficultés linguistiques de Mme Harel entraînent une réaction négative de la part des médias de langue anglaise. Mais pourquoi la presse québécoise de langue française s'en émeut-elle? J'avance quelques tentatives d'explication. La population francophone du Québec, et en particulier, des journalistes et chroniqueurs de tout acabit (dont ironiquement l'anglais est souvent approximatif), plutôt que de vanter l'excellente qualité du français parlé par mesdames Harel ou Marois, préfère railler leurs difficultés en anglais.

Peut-être parce qu'ils valorisent davantage le bilinguisme, si ce n'est pas la connaissance de l'anglais, plutôt que le français qui est la langue officielle du Québec et aussi une langue mal maîtrisée et humiliée quotidiennement sur la place publique, à la radio, à la télévision... Peut-être parce que c'est une façon de se démarquer des anglophones du Canada lesquels, on le sait bien, sont de pauvres unilingues...

Les sondages montrent que les Québécois sont davantage préoccupés par la qualité de l'anglais, langue seconde, enseigné à l'école que par celle du français. À Montréal, deux fois sur trois, les francophones parlent anglais lorsqu'on les aborde dans cette langue dans les commerces. Bref, l'anglais est resté la langue de prestige.

Si le Québec francophone sait composer à merveille avec son statut de minoritaire au plan national, il peine à assumer celui de majoritaire sur son propre territoire. J'ai toujours trouvé suspecte la préoccupation que la majorité francophone du Québec porte aux droits de sa minorité anglophone. Je puis vous assurer que l'inverse n'existe pas au Canada... Décidément, le Québec français est assis entre deux chaises pas uniquement sur le plan constitutionnel, mais aussi sur le plan linguistique.
 
 
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