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Le négligé qui devient maire

Dans une ville qui a été affectée par la «morosité» récemment, la volonté de lui redonner son éclat d'antan a sûrement joué

Isabelle Porter   8 décembre 2007  Villes et régions
On saura lundi de qui le nouveau maire s’entourera au comité exécutif.
Photo : Clément Allard
On saura lundi de qui le nouveau maire s’entourera au comité exécutif.
La capitale assermente aujourd'hui son 37e maire, Régis Labeaume. Au lendemain d'une victoire dont l'éclat a surpris tout le monde, Le Devoir se penche sur les facteurs qui ont guidé les citoyens de Québec dans leur choix.

Québec — En septembre, un premier sondage sur d'éventuels candidats à la mairie donnait à Régis Labeaume un modeste 5 % d'appuis. Dimanche dernier, l'homme d'affaires de 51 ans détrônait la meneuse Ann Bourget avec près de 30 % d'avance. Que s'est-il donc passé? A-t-il gagné grâce à l'appui de Marc Boucher? Des radios de Québec? Grâce à sa personnalité? À ses idées?

«La morale de l'histoire, c'est que ce n'est jamais bon d'être premier en début de campagne», lance Réjean Lemoine avec amusement. Aujourd'hui chroniqueur à la radio de Radio-Canada, M. Lemoine était de l'équipe de Jean-Paul L'Allier (Rassemblement populaire) lors des élections de 1989. «Jean-François Bertrand avait été en avance durant toute la campagne et après le débat, le vent a tourné exactement comme cette fois-ci. Il s'est produit la même chose avec M. Bellemare en 2005 au profit de Mme Boucher», rappelle-t-il. «La personne qui mène est l'objet de toutes les critiques alors ça lui prend un plan de campagne très solide. Il faut qu'elle écrase l'adversaire jusqu'à la dernière minute et c'est évident que ce n'est pas ce que Mme Bourget a fait.»

Quelle que soit l'enseigne où ils logent, les observateurs s'accordent tous pour dire qu'Ann Bourget a fait des erreurs stratégiques importantes alors que M. Labeaume a fait une campagne quasiment impeccable. «Il a manifestement été bien conseillé», note le professeur Serge Belley de l'École nationale d'administration publique (ENAP) qui a participé au cocktail de financement du RMQ (le parti de Mme Bourget) avant la campagne. Souffrant d'un déficit de notoriété, Régis Labeaume a quant à lui déployé ses pancartes aux quatre coins de la ville. Puis il s'est fait entendre sur toutes les tribunes «alors que Mme Bourget est restée très prudente», note M. Belley. Trop prudente.

Des erreurs et des bons coups

Au point de refuser de prendre part au débat à deux réclamé par Régis Labeaume quand il a gagné le deuxième rang dans les sondages. Parce que Mme Bourget a décliné l'invitation, M. Labeaume a notamment eu droit à une heure en direct à la populaire émission du midi de Martin Pouliot à la station FM 93,3.

À ceux qui accusent la radio commerciale de Québec d'avoir interféré dans l'élection en faveur de M. Labeaume, M. Pouliot rétorque que, dans son cas, si la radio a eu un impact, «c'est parce que Mme Bourget a fait l'erreur stratégique de ne pas vouloir prendre part au débat» et que «c'est sa décision qui lui a coûté cher».

«De toute façon, ajoute-t-il, j'ai dit publiquement que je votais pour Marc Bellemare.» À son avis, le succès de Régis Labeaume s'explique par une série de facteurs: les appuis qu'il est allé chercher au sein du comité exécutif (trois de ses membres se sont joints à lui), le soutien du mari de la mairesse Boucher — dont le capital de sympathie n'est pas à sous-estimer — et son «attitude».

«On reconnaissait chez lui le désir de faire mieux, d'innover», note-t-il. Dans une capitale qui a beaucoup été affectée par la «morosité», ces dernières années, la volonté de Régis Labeaume de redonner à Québec son éclat d'antan a sûrement joué son rôle.

C'est du moins ce qui a touché le jeune candidat à la mairie Vincent Deslauriers, qui a récolté moins de 1 % aux élections mais a littéralement séduit les médias ces dernières semaines. Au point de se faire inviter en pleine campagne à l'émission de Christiane Charrette, ce à quoi les autres candidats n'ont pas eu droit.

Beaucoup plus proche de l'idéologie progressiste du RMQ (notamment en matière d'immigration et d'environnement), Deslauriers s'est pourtant rapproché de M. Labeaume avec qui il dit échanger des courriels. «Le problème avec Mme Bourget, c'est qu'elle arrive avec son parti qui est là depuis 20 ans. Il y a des choses qui sont établies. Si Mme Bourget avait gagné, ça aurait été plus difficile pour moi de proposer des idées nouvelles», explique le jeune politicien qui ne dirait pas non à un poste de «conseiller» auprès du maire, à qui il veut soumettre notamment ses idées pour mieux intégrer les immigrants. «Pendant la campagne, M. Labeaume a dit qu'il était un "social-démocrate en colère" et j'ai beaucoup aimé ça. Là, j'attends de voir ce que ça veut dire.»

Pas de catégories

Un social-démocrate en colère, un millionnaire issu du milieu des affaires... M. Labeaume a certes su transcender les étiquettes. Ainsi, le nouveau maire a réussi à faire oublier qu'il avait été de la course à la direction du RMQ en 2005. «Le glissement s'est fait progressivement, remarque Réjean Lemoine. Il est allé chercher l'appui du Progrès civique de l'ancien maire Lamontagne [Gilles], a rallié le mari de Mme Boucher pour montrer qu'il était dans la lignée de la mairesse.»

Incroyable quand on sait que Mme Boucher a déjà décrit M. Labeaume comme un millionnaire se cherchant des distractions... Or ce dernier ne s'est pas laissé attaquer sur ce front plus personnel. Quand Ann Bourget a dit qu'il risquait d'être «vulnérable» au trafic d'influence parce qu'il comptait recevoir des présidents de compagnie dans son bureau à la mairie, M. Labeaume a lui-même fait allusion au fait qu'il était riche: «S'il y en a un qui n'est pas vulnérable, c'est bien moi. Je me fous des promoteurs et de ce qu'ils ont à m'offrir, je n'en ai pas besoin.»

Jeudi, le maire Labeaume a reçu à la mairie des représentants de Glaxo Smith Kline à l'occasion de leur passage à Québec dans l'optique d'engager personnellement la mairie dans le développement économique de la ville. «C'est vraiment une nouvelle façon de faire», d'expliquer son nouvel attaché de presse, Paul-Christian Nolin, l'ancien attaché de presse de Mme Boucher qui vient de quitter son poste à la Société du 400e pour le rejoindre. «Quand il peut y avoir des possibilités d'investissement, tu les rencontres [les gens d'affaires].»

La veille, M. Labeaume avait présenté son premier discours post-électoral devant une Jeune Chambre de commerce ravie. Il a également annoncé son intention de créer un poste de directeur général adjoint dévolu entièrement au dossier du développement économique.

On saura lundi de qui il s'entourera au comité exécutif et le lundi suivant, comment il s'en tirera avec une majorité dans l'opposition au conseil municipal. Il faudra ensuite veiller au bon déroulement des Fêtes du 400e et boucler des négociations périlleuses avec les employés municipaux. Puis, dans moins de deux ans, la capitale se retrouvera de nouveau en élection. «C'est un gars qui est cultivé, qui connaît bien le sport, qui est passionné d'économie, poursuit son attaché de presse. C'est vraiment quelqu'un qui est polyvalent et qui a des talents dans différentes sphères d'activité.» Tant mieux parce que monsieur le maire aura fort à faire...
 
 
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