Mondialisation et fracture sociale - Un monde de zones franches...
... et les nantis se réfugient derrière clôtures et guérites !
Nous sommes maintenant 6,5 milliards d'humains à nous partager cette petite planète. La moitié est citadine. Notre bien-être dépendra, dans une large mesure, de la qualité de la vie sociale et économique des villes de l'avenir. Nous devons donc déterminer les grandes tendances qui transforment déjà nos villes. Sinon, il deviendra impossible de débattre collectivement des futurs possibles et des choix de sociétés urbaines qui s'offrent à nous. Et, à défaut d'une implication soutenue de tous les acteurs, seuls les plus puissants s'en occuperont. D'ailleurs, ils sont déjà à pied d'oeuvre.
En «mondialisant l'économie», les firmes transnationales constituent maintenant le principal acteur de la scène urbaine de la planète. Leurs stratégies d'investissement accélèrent l'urbanisation du monde, font surgir de nouveaux types de ville et reconfigurent sans cesse le réseau urbain mondial, de plus en plus marqué par des disparités économiques grandissantes. Les phénomènes de ségrégation et d'exclusion sociales, autrefois relativement circonscrits, sont en voie de généralisation. Ces mutations préfigurent nécessairement l'avenir des villes. Voyons d'un peu plus près.
Investissements stratégiques
Les stratégies d'investissement des transnationales sont relativement simples. La première est appelée «productive». Elle consiste à minimiser les coûts de fabrication des marchandises en implantant les usines près d'une main-d'oeuvre bon marché, captive et abondante, dans un contexte d'affaires déréglementé et défiscalisé. Les grandes régions urbaines du Tiers-Monde sont à cet égard très séduisantes et leurs avantages pour les transnationales augmentent avec l'usage: l'espoir d'un emploi y canalisera un exode rural massif qui stimulera puissamment la croissance démographique et le bassin de chômeurs, ce qui permettra aux firmes de compresser davantage les salaires versés.
Depuis bientôt 40 ans, les transnationales ont construit dans ces régions urbaines plus de 1200 zones franches industrielles. Sous la pression des transnationales, les États pauvres ont accepté de les «exclure juridiquement» du territoire national et les firmes y trouvent un environnement d'affaires presque complètement déréglementé et défiscalisé. Plusieurs de ces zones industrielles comprennent d'immenses dortoirs ouvriers et un éventail complet de services urbains. De plus en plus nombreuses, ces zones franches habitées en permanence par leurs ouvriers sont devenues de véritables villes franches industrielles. Déjà, plus de 42 millions de personnes y travaillent, tout en étant privées du contrat social minimal pourtant prévu par leur pays. Ce contingent ouvrier augmente de 14 % par année et sa production représente déjà 20 % du marché mondial! Même s'ils produisent une part croissante de la richesse mondiale, ce ne sont évidemment pas les ouvriers de ces villes de misère et d'exploitation qui auront les moyens d'acheter ensuite les produits des transnationales qui les emploient.
Afin que leurs marchandises se métamorphosent en profits, les transnationales doivent donc compenser le trop faible pouvoir d'achat des pays d'accueil en utilisant leur deuxième stratégie, dite «commerciale». Elle consiste à maximiser la valeur des ventes en implantant le réseau de commercialisation près des consommateurs les plus fortunés. Les grandes chaînes commerciales et les magasins à grande surface envahiront les grandes régions urbaines des pays riches, dont elles transformeront le paysage et rythmeront le développement de manière plus ou moins anarchique.
Également mise en oeuvre dans les plus grandes villes des pays riches, la troisième stratégie, dite «financière», consiste à centraliser les activités de recherche-développement, de gestion, de lobbying politique et de spéculation financière dans les villes qui rassemblent les chercheurs compétents, les meilleurs administrateurs, les décideurs politiques, les Bourses, etc. Les flamboyantes grandes villes mondiales, comme New York, Tokyo, Londres, etc., drainent une part croissante de la richesse mondiale. Cet «archipel prospère» donnera faussement l'illusion que la mondialisation enrichit les populations urbaines de la planète.
Villes privées
Si le panorama urbain de la planète est de plus en plus différencié et ségrégatif, ce schéma est reproduit dans l'aménagement des villes occidentales. À cet égard, la tendance la plus marquante est certainement la prolifération des villes privées, exclues du tissu urbain environnant par des dispositifs de contrôle des accès (clôtures, murets, guérites, caméras, police privée, etc.). Dans ces gated, walled ou private communities, les résidants fortunés choisissent de s'exclure à la fois des obligations sociales de partage fiscal et de la menace que représente à leurs yeux la convoitise des groupes sociaux moins bien nantis.
Ils s'offrent des services publics sur mesure tout en réduisant leur participation à l'effort fiscal collectif et au partage local de la richesse. En prime, ils obtiennent un environnement bâti sophistiqué, soigneusement planifié et hautement identitaire, une sécurité urbaine maximale, une quiétude incomparable, un large éventail de services de haute qualité, ainsi que la légitimité sociale du «nouvel urbanisme» et d'une certaine conception réductrice du «développement durable».
Partout dans le monde, mais surtout aux États-Unis et en Europe, ces villes privées se multiplient à grande vitesse. Elles prolifèrent surtout dans les agglomérations urbaines socialement hétérogènes, où l'approfondissement des disparités économiques fractionne toujours davantage le tissu social. Regroupant déjà 12 % des ménages du grand Los Angeles, ces villes privées ne sont d'ailleurs plus l'apanage exclusif de la grande bourgeoisie, car il s'en construit de plus en plus pour la classe moyenne. Il en existe même des versions «bas de gamme» destinées aux jeunes acheteurs d'une première maison ou aux consommateurs moins bien nantis. Elles se multiplient même en Chine, où certains les perçoivent comme une renaissance de la ville traditionnelle.
Bien autant que les grandes villes mondiales, les villes franches industrielles et les villes privées sont les principaux prototypes urbains de la mondialisation. Les clôtures barbelées qui regroupent les ouvriers dans les villes franches industrielles du Sud, tout comme les enceintes de pierre qui protègent les résidants fortunés des villes privées du Nord, témoignent de l'exacerbation des disparités mondiales, du fractionnement social et de l'exclusion généralisée qui marqueront de plus en plus le panorama urbain de la planète. Heureusement, il est encore temps de choisir un autre avenir.
***
Pierre-Yves Guay est professeur au département d'études urbaines et touristiques de l'Université du Québec à Montréal.
En «mondialisant l'économie», les firmes transnationales constituent maintenant le principal acteur de la scène urbaine de la planète. Leurs stratégies d'investissement accélèrent l'urbanisation du monde, font surgir de nouveaux types de ville et reconfigurent sans cesse le réseau urbain mondial, de plus en plus marqué par des disparités économiques grandissantes. Les phénomènes de ségrégation et d'exclusion sociales, autrefois relativement circonscrits, sont en voie de généralisation. Ces mutations préfigurent nécessairement l'avenir des villes. Voyons d'un peu plus près.
Investissements stratégiques
Les stratégies d'investissement des transnationales sont relativement simples. La première est appelée «productive». Elle consiste à minimiser les coûts de fabrication des marchandises en implantant les usines près d'une main-d'oeuvre bon marché, captive et abondante, dans un contexte d'affaires déréglementé et défiscalisé. Les grandes régions urbaines du Tiers-Monde sont à cet égard très séduisantes et leurs avantages pour les transnationales augmentent avec l'usage: l'espoir d'un emploi y canalisera un exode rural massif qui stimulera puissamment la croissance démographique et le bassin de chômeurs, ce qui permettra aux firmes de compresser davantage les salaires versés.
Depuis bientôt 40 ans, les transnationales ont construit dans ces régions urbaines plus de 1200 zones franches industrielles. Sous la pression des transnationales, les États pauvres ont accepté de les «exclure juridiquement» du territoire national et les firmes y trouvent un environnement d'affaires presque complètement déréglementé et défiscalisé. Plusieurs de ces zones industrielles comprennent d'immenses dortoirs ouvriers et un éventail complet de services urbains. De plus en plus nombreuses, ces zones franches habitées en permanence par leurs ouvriers sont devenues de véritables villes franches industrielles. Déjà, plus de 42 millions de personnes y travaillent, tout en étant privées du contrat social minimal pourtant prévu par leur pays. Ce contingent ouvrier augmente de 14 % par année et sa production représente déjà 20 % du marché mondial! Même s'ils produisent une part croissante de la richesse mondiale, ce ne sont évidemment pas les ouvriers de ces villes de misère et d'exploitation qui auront les moyens d'acheter ensuite les produits des transnationales qui les emploient.
Afin que leurs marchandises se métamorphosent en profits, les transnationales doivent donc compenser le trop faible pouvoir d'achat des pays d'accueil en utilisant leur deuxième stratégie, dite «commerciale». Elle consiste à maximiser la valeur des ventes en implantant le réseau de commercialisation près des consommateurs les plus fortunés. Les grandes chaînes commerciales et les magasins à grande surface envahiront les grandes régions urbaines des pays riches, dont elles transformeront le paysage et rythmeront le développement de manière plus ou moins anarchique.
Également mise en oeuvre dans les plus grandes villes des pays riches, la troisième stratégie, dite «financière», consiste à centraliser les activités de recherche-développement, de gestion, de lobbying politique et de spéculation financière dans les villes qui rassemblent les chercheurs compétents, les meilleurs administrateurs, les décideurs politiques, les Bourses, etc. Les flamboyantes grandes villes mondiales, comme New York, Tokyo, Londres, etc., drainent une part croissante de la richesse mondiale. Cet «archipel prospère» donnera faussement l'illusion que la mondialisation enrichit les populations urbaines de la planète.
Villes privées
Si le panorama urbain de la planète est de plus en plus différencié et ségrégatif, ce schéma est reproduit dans l'aménagement des villes occidentales. À cet égard, la tendance la plus marquante est certainement la prolifération des villes privées, exclues du tissu urbain environnant par des dispositifs de contrôle des accès (clôtures, murets, guérites, caméras, police privée, etc.). Dans ces gated, walled ou private communities, les résidants fortunés choisissent de s'exclure à la fois des obligations sociales de partage fiscal et de la menace que représente à leurs yeux la convoitise des groupes sociaux moins bien nantis.
Ils s'offrent des services publics sur mesure tout en réduisant leur participation à l'effort fiscal collectif et au partage local de la richesse. En prime, ils obtiennent un environnement bâti sophistiqué, soigneusement planifié et hautement identitaire, une sécurité urbaine maximale, une quiétude incomparable, un large éventail de services de haute qualité, ainsi que la légitimité sociale du «nouvel urbanisme» et d'une certaine conception réductrice du «développement durable».
Partout dans le monde, mais surtout aux États-Unis et en Europe, ces villes privées se multiplient à grande vitesse. Elles prolifèrent surtout dans les agglomérations urbaines socialement hétérogènes, où l'approfondissement des disparités économiques fractionne toujours davantage le tissu social. Regroupant déjà 12 % des ménages du grand Los Angeles, ces villes privées ne sont d'ailleurs plus l'apanage exclusif de la grande bourgeoisie, car il s'en construit de plus en plus pour la classe moyenne. Il en existe même des versions «bas de gamme» destinées aux jeunes acheteurs d'une première maison ou aux consommateurs moins bien nantis. Elles se multiplient même en Chine, où certains les perçoivent comme une renaissance de la ville traditionnelle.
Bien autant que les grandes villes mondiales, les villes franches industrielles et les villes privées sont les principaux prototypes urbains de la mondialisation. Les clôtures barbelées qui regroupent les ouvriers dans les villes franches industrielles du Sud, tout comme les enceintes de pierre qui protègent les résidants fortunés des villes privées du Nord, témoignent de l'exacerbation des disparités mondiales, du fractionnement social et de l'exclusion généralisée qui marqueront de plus en plus le panorama urbain de la planète. Heureusement, il est encore temps de choisir un autre avenir.
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Pierre-Yves Guay est professeur au département d'études urbaines et touristiques de l'Université du Québec à Montréal.
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