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    La manière Labeaume

    Trois spécialistes décryptent le style du maire de Québec à la loupe

    23 septembre 2017 | Le Devoir - Propos recueillis par Isabelle Paré | Ville de Québec
    Avec les ex-maires de Québec Jean-Paul L’Allier et Jean Pelletier au 400e de la ville, en 2008
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Avec les ex-maires de Québec Jean-Paul L’Allier et Jean Pelletier au 400e de la ville, en 2008

    Bagarreur, fort en gueule, autoritaire, populiste : les qualificatifs pleuvent pour décrire le style unique de Régis Labeaume. Malgré les polémiques soulevées par son franc-parler, sa manière de faire s’est révélée payante à terme pour la Vieille Capitale. Le magistrat, plus connu des Québécois que bien des ministres, caracole toujours au sommet des palmarès de popularité. Que doit-on retenir de la manière Labeaume ? Le Devoir en discute avec trois observateurs de la scène politique : le conseiller spécial au cabinet de relations publiques National John Parisella, le professeur de sciences politiques à l’Université Laval Éric Montigny, et le président de la firme de sondage Léger et coauteur du livre Le code Québec Jean-Marc Léger.


    Comment décririez-vous Régis Labeaume ?

     

    J. P. Labeaume réussit dans un monde où les personnalités ont une vie politique et une popularité de plus en plus courtes. Avec Régis Labeaume, what you see is what you get. Cette franchise, on la voit dans son comportement et dans son contact avec les gens. Il ne cache pas ses opinions et ça attire les citoyens. Quand les électeurs ont accès au personnage derrière l’homme public, ils se sentent en confiance.

     

    E. M. Il existe trois types de politiciens. Des charismatiques, d’autres qui carburent à l’adhésion et au dialogue, et les leaders autoritaires et centralisateurs. M. Labeaume se situe dans cette troisième catégorie de leadership où l’autorité définit elle-même son programme et attaque les contre-pouvoirs. Le maire Labeaume a d’ailleurs gagné beaucoup de popularité en s’attaquant aux paliers supérieurs, que ce soit le gouvernement provincial ou le fédéral. Si les médias ou l’opposition tentent de mettre un sujet à l’ordre du jour, ça ne plaît pas au maire. C’est un politicien qui fonce en ne reprenant pas les propositions de l’opposition, mais en les contestant. Jusqu’à maintenant, ça ne l’a pas desservi.

     

    Peu de politiciens survivent aux dérapages verbaux. Pourtant, la popularité de Régis Labeaume semble imperméable à ses coups de gueule. Pourquoi ?

     

    J. P. On voit la même chose avec le maire Coderre. Les villes sont des gouvernements de proximité et on s’attend à ce que les politiciens soient près des gens. On est dans un monde où l’abondance et la diversité des informations amènent les gens à apprécier l’authenticité. Aux États-Unis, on a vu que c’est ce qui a fait défaut à Mme Clinton. Les politiciens qui restent eux-mêmes sont assurément beaucoup plus populaires auprès du public.

     

    J.-M. L. M. Labeaume, c’est un nouveau style de politicien. Il peut dire une chose un jour et se dédire le lendemain. Il reflète tout un courant de la population qui aime bien qu’on dise les choses comme elles sont !

     

    Est-ce qu’on peut qualifier le maire Labeaume de politicien populiste ?

     

    E. M. Non, Régis Labeaume n’est pas un populiste au sens propre, même s’il en emprunte parfois le style. Il n’y a pas de politiciens vraiment populistes au Québec, mais plutôt des politiciens « de terrain ».

     

    J. P. Ce qui frappe chez M. Labeaume, c’est le contraste avec ses prédécesseurs, dont Jean-Paul L’Allier. Oui, il a un style populiste, ce qui ne veut pas dire que ses propos le sont, comme ceux de Donald Trump qui vont jusqu’à remettre en question la légitimité des politiques intérieures et des institutions. Je ne retiens pas cela de M. Labeaume. Malheureusement, la montée des radios poubelles amène peut-être aussi les politiciens à être davantage populistes. M. Labeaume a compris cela et a décidé de faire lui-même le contact avec la population.

     

    Est-ce que la « manière Labeaume » explique son succès ?

     

    J.-M. L. Ces coups de gueule créent parfois des problèmes, mais sa popularité découle de plusieurs facteurs. Ses résultats sont bons et, en plus, l’opposition à Québec est divisée. En fait, il jouit actuellement de conditions gagnantes.

     

    J. P. Ses commentaires et son franc-parler n’ont pas l’air de lui nuire. En politique municipale, il est clair que les gens sont prêts à accepter cette partie du personnage, ce qui ne serait pas vrai dans le cas d’autres paliers de gouvernement. Mais les gens ne réussissent pas seulement en raison de leur style, il faut du contenu. Je pense que les gens lui pardonnent son style justement parce qu’il y a des actions derrière.

     

    E. M. Il a une personnalité proche des gens et, d’après ce que démontrent des études faites au Danemark, les citoyens sont moins cyniques envers les politiciens locaux et s’attendent à ce qu’ils soient plus près de leurs préoccupations.

     

    Beaucoup de gens reprochent au maire Labeaume son manque d’écoute. Pourquoi peut-il se permettre cet autoritarisme ?

     

    J.-M. L. Le succès du 400e anniversaire de Québec a eu une grande importance. Il y a une fierté qui est née à ce moment-là et qu’il a incarnée en faisant des choses que Montréal n’avait pas réussies. Les gens sont fiers d’avoir un leader fort. De façon générale, les sondages sont favorables aux hommes politiques qui sont des personnages faits d’un seul morceau. Il a 10 points de pourcentage de popularité de plus qu’il y a quatre ans. Il demeure l’un des personnages politiques les plus populaires au Québec depuis longtemps.

     

    E. M. C’est clair qu’à l’heure actuelle, il n’y a pas de contrepoids efficace dans l’opposition. Mais la campagne commence et tout cela pourrait changer. Il s’est mis à dos les radios privées, qui sont un contre-pouvoir important à Québec. Il s’en est aussi pris aux journalistes en expulsant certains d’entre eux de points de presse. Ce qui est apprécié, c’est la politique directe.

     

    Est-ce que la manière Labeaume a influencé d’autres personnages politiques ? Est-ce qu’un « modèle Labeaume » pourrait faire recette ailleurs au Québec ?

     

    J.-M. L. Régis Labeaume est un épiphénomène. Il n’y a pas de comparatif à Montréal. C’est certain que Coderre a des traits de Labeaume, mais il y a un seul Régis. Et l’agressivité de Trump, ça ne prend pas ici. À mon avis, le personnage colle à la seule réalité de Québec et est la conséquence d’un climat propre à cette région. Avant d’être élu, il n’avait que 3 % des intentions de vote. Il a réussi à incarner une réalité où les choses se disent plus crûment et a répondu aux aspirations des gens de la place. Le Québec bourgeois de l’époque n’est plus. La ville de Québec, c’est un milieu conservateur, mais aussi très engagé, très fier et très impliqué, et M. Labeaume semble incarner cela.

     

    E. M. Moi, je pense que son style n’est pas propre à une région et que le maire Labeaume n’est pas proprement de droite. En fait, ce qui distingue la région de Québec, c’est surtout la volatilité de son électorat, qui est fréquemment passé du tout au tout, votant tantôt pour le Parti québécois, puis pour l’Action démocratique du Québec ou pour les néodémocrates.

     

    Est-ce que vous prévoyez à Régis Labeaume un long règne ?

     

    J. P. En mission à New York en 2011, alors que j’étais délégué général du Québec, il a fait valoir les atouts de sa ville auprès de plusieurs maires. Il se comportait d’une façon articulée et son message était très centré. En plus, Québec est un bijou économique. Les gens sont prêts à accepter ses moins bons coups et cette partie de son personnage. Lors des attentats à la mosquée, il a aussi été capable de personnifier ce que les gens ressentaient.

     

    E. M. En période de crise, les élus sont appelés à jouer un rôle plus grand. M. Labeaume est venu dire après les attentats qu’il allait s’occuper du vivre-ensemble, il a promis un cimetière pour les musulmans. Mais cela est quand même venu très loin en fin de parcours. Si le franc-parler vire à l’arrogance, ça laissera aux gens l’impression d’être tenus pour acquis, et ça, ce n’est pas apprécié.

     

    J.-M. L. Je crois qu’en ce moment, il y a à Québec « une magie », comme celle qui liait à l’époque Jean Drapeau aux Montréalais. L’économie allait bien, il y avait une fierté et il s’est développé une symbiose entre les citoyens et leur maire. À Québec, même les erreurs du maire se retournent en sa faveur ! Mais c’est un épiphénomène, qui découle d’une réalité unique à la région de Québec.

    Quelques citations de Régis Labeaume qui ont fait jaser « Le power trip commence de bonne heure ! »
    Au lendemain de l’élection de Denis Coderre à la mairie de Montréal, alors que ce dernier avait parlé aux ministres du gouvernement, mais pas encore à lui.

    « Est-ce que vous êtes “  toutes ” devenus des psychanalystes ? […] Quand ça va mal, c’est le festival du poltron ou du spécialiste à cinq cennes. »
    Aux journalistes, lors d’une conférence de presse houleuse sur l’affaire Clotaire Rapaille

    « C’est un syndicat d’Homo sapiens »
    En 2012, commentant les négociations en cours avec les pompiers de la Ville de Québec

    « Il y a des enfants qui meurent en Afrique »
    En réponse aux questions insistantes des journalistes à propos du stationnement d’ExpoCité, qui comprend l’amphithéâtre Vidéotron

    « Ça sent beaucoup plus les épices à Montréal qu’à Québec, avouons-le. Québec, c’est plus homogène, blanc, d’obédience judéochrétienne. »
    En entrevue avec Marie-France Bazzo à ICI Radio-Canada

    « Zambonellose. C’est une nouvelle maladie, un peu une sous-maladie de l’arénallose.»
    En 2012, lors de la fermeture d’arénas à la suite du congé de maladie de deux cols bleus opérateurs de Zamboni













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