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    Attentat de Québec

    Le terreau fertile d’une extrême droite bien de chez nous

    1 février 2017 | Stéphane Chalifour et Judith Trudeau - Professeurs au Département de sciences humaines du collège Lionel-Groulx | Ville de Québec
    Les auteurs n'attribuent pas l’entièreté de ce drame au rôle des «radios-poubelles» de Québec, mais ils croient qu’elles ont à assumer plus de responsabilités que ne le prétendent leurs propriétaires.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les auteurs n'attribuent pas l’entièreté de ce drame au rôle des «radios-poubelles» de Québec, mais ils croient qu’elles ont à assumer plus de responsabilités que ne le prétendent leurs propriétaires.

    Sous le choc de l’émotion quant au caractère indicible de la tragédie, il nous faudra sans doute du temps pour rendre celle-ci intelligible et surmonter la tentation de la réduire trop facilement à une dérive pathologique décontextualisée. Comment un enfant de bonne famille ayant grandi dans un pays dont l’identité fondamentale repose sur la « diversité » et la tolérance en vient-il à tirer sur d’innocentes victimes dont le seul crime est de prier leur Dieu dans un temple censé les protéger contre l’horreur et la bêtise du monde ?

     

    Pourquoi dans une société pacifiée, des violences immanentes aux logiques de guerre viennent-elles perturber le quotidien tranquille et sans histoire de masses d’individus pour lesquels les frontières du présent et de l’immédiateté sont à la fois un gage de sécurité et de trajectoires paisibles étrangères aux grands cataclysmes ? Enfin et surtout, que nous dit le crime sur celui-ci qui l’a commis et, plus largement, sur l’environnement social l’ayant rendu possible ?

     

    Toutes ces questions renvoient à plusieurs ordres d’explication dont la complexité dicte la prudence, exigeant, pour en réfléchir le sens, temps et espace. Sans prétendre répondre ici à une telle exigence, nous croyons néanmoins urgent de débattre d’un phénomène relativement nouveau chez nous, dont la particularité est de servir de ferment idéologique à des éléments fragilisés par l’anomie et l’anonymat pour lesquels le spectacle d’une telle violence agit comme mode cathartique de réalisation de soi. Si la haine est une construction sociale et discursive, il faudra bien se questionner sur son origine et ses vecteurs.

     

    Mystère Québec

     

    Il y a un peu plus d’une décennie, certains journalistes s’interrogeaient sur le « mystère Québec » en constatant que notre capitale nationale, de bourgade homogène qu’elle fut jadis s’était progressivement mutée politiquement en une espèce de vivier conservateur à l’intérieur duquel fleurissait une droite décomplexée. Démagogique et xénophobe, une version bas de gamme de vieux courants réactionnaires présents aux États-Unis s’est radicalisée au cours des dernières années à la faveur de la montée d’un populisme qui a su instrumentaliser les effets délétères des crises financières sur le tissu social, l’incapacité congénitale des démocraties occidentales à intégrer les populations de migrants et l’insécurité que génère le terrorisme djihadiste.

     

    À Québec, cette droite tient le micro chaque jour sur les ondes d’obscures stations de radio inondant son auditoire des pires préjugés et de propos haineux destinés à polariser les opinions et à cristalliser les réflexes de rejet. Elle s’incarne dans des tribuns sans envergure, néanmoins habiles à nourrir la hargne et à canaliser celle-ci vers les mêmes cibles héréditaires qui tiennent lieu de véritables lubies (le pauvre, l’étranger, le musulman, l’homosexuel et l’intellectuel).

     

    Il existe au sud de nos frontières une « Amérique profonde » nourrie depuis des lustres par des animateurs et des chroniqueurs dont la stratégie délibérée consiste à créer, pas à pas, un climat politique où l’expression des extrêmes — une fois normalisée — viendrait légitimer un « mode de gouvernance » se représentant la société de manière parfaitement manichéenne, banalisant du même coup les manifestations de rage des couches les plus démunies.

     

    L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis est un aboutissement plus qu’un phénomène de conjoncture. Comme l’ascension de l’extrême droite en Europe, sa victoire participe à consolider ici même une droite sachant fort bien tirer parti de la liberté d’expression qui, de valeur cardinale des sociétés modernes est devenue un dogme commode et surtout utile pour masquer des positions qui n’ont plus rien de modérées.

     

    Les démocraties contemporaines sont ainsi menacées, disons-le, par une parole fanatique qui forge des identités et sert de terreau susceptible un jour ou l’autre de voir germer la barbarie. Nous ne résumons pas l’entièreté de ce drame au rôle des « radios-poubelles » de la Vieille Capitale. Nous croyons cependant qu’elles ont à assumer plus de responsabilités que ne le prétendent leurs propriétaires, et qu’il est souhaitable que le CRTC en vienne en relire la définition de ce qu’est la propagande haineuse et agisse en conséquence. Il est également souhaitable que nos législateurs élargissent les horizons de la réflexion en tenant compte du fait que le langage, comme l’analysait le philosophe Jean-Pierre Faye (Langages totalitaires), n’est pas neutre et qu’à titre d’« acte performatif », des énoncés peuvent en venir à cacher une réalité effective.













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