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    Des réfugiés déracinés des camps

    18 février 2013 | Isabelle Porter | Ville de Québec
    Pabitra Poudel fait partie des réfugiés népalo-bhoutanais installés à Québec. Elle pose ici avec deux de ses petits-enfants.
    Photo : Renaud Philippe - Le Devoir Pabitra Poudel fait partie des réfugiés népalo-bhoutanais installés à Québec. Elle pose ici avec deux de ses petits-enfants.
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    Depuis 2009, Québec est la ville qui a accueilli le plus gros contingent de réfugiés népalais au Canada, soit plus de 1000 personnes. Malgré leur volonté de réussir, ces réfugiés éprouvent des difficultés d’adaptation majeures. En fait-on assez pour les aider ? Deuxième texte d’une série de trois.

    Contrairement aux autres réfugiés, les Népalais ont passé jusqu’à vingt ans dans les camps de réfugiés. Les plus jeunes y sont nés et n’ont pas connu autre chose. Souvent, ils sont même nostalgiques de ces camps.


    « C’est une catégorie de réfugiés très particulière », explique Mathieu Boisvert, professeur en sciences religieuses de l’UQAM, qui a visité ces camps. « C’est très rare que les réfugiés sous l’égide de l’ONU passent vingt ans à l’intérieur des camps. D’habitude, le processus est extrêmement rapide et, après deux ans, ils sont relocalisés ».


    Dès lors, les camps du Népal ne correspondent pas à l’image que l’on peut s’en faire. Les gens y cultivaient des légumes, certains y avaient construit de petites maisons. « Au fil des années, la communauté a réussi à se structurer », raconte Audrey Deschenes, ex-intervenante du Centre multiethnique auprès des Népalais. « Ils ont ouvert des écoles, se sont donné des chefs de section pour assurer la sécurité. C’était comme un camp 5 étoiles. »


    Mais surtout, ils étaient ensemble. Manou Rai, 33 ans, dit qu’il y avait « beaucoup d’amour » au sein de la communauté. Les Népalais ont l’esprit très grégaire. Chez eux, on ne fermait pas la porte et les voisins entraient sans s’annoncer.


    Une fois au Québec, ils s’ennuient souvent de tous ces proches et amis perdus. Les plus jeunes passent beaucoup de temps sur Facebook et sur les sites de clavardage pour correspondre avec leurs amis éparpillés entre les États-Unis, le Danemark et l’Australie.


    Visite à l’épicerie népalaise dans le quartier Les Saules. Derrière son comptoir, Bhima Chhetri explique qu’elle travaillait même à l’extérieur du camp ! « Parce que le niveau d’anglais qu’on a appris était un peu plus élevé qu’au Népal, on a eu la chance d’enseigner à l’école publique du Népal. »


    Seul problème, précise-t-elle, l’école l’exploitait. On la payait 1 $ par jour parce qu’elle était réfugiée alors que les autres enseignants recevaient bien plus.


    « Quand on était dans les camps, on pouvait sortir travailler dehors. On a compris ce qu’était la vie dehors. Mais il y a beaucoup de gens qui ne sont jamais sortis des camps, qui étaient comme des prisonniers. »

     

    Exclus du pays du bonheur


    Les Népalais qui se sont installés au Canada viennent du Bhoutan, pays célèbre pour avoir créé un « indice de bonheur national brut » comme solution de rechange à la logique du capitalisme. Établies dans le sud du pays, leurs familles étaient venues du Népal pour cultiver les terres agricoles.


    Or à partir de la fin des années 1980, on ne voulait plus d’eux. Le royaume les a exclus parce qu’ils ne parlaient pas la langue officielle du pays et pratiquaient l’hindouisme plutôt que le bouddhisme.


    À l’été 2011, le professeur Mathieu Boisvert a effectué des recherches au Bhoutan. « On a bien vu que, malgré l’ouverture du gouvernement bhoutanais et l’image qu’ils mettent en avant avec “leur bonheur national brut”, il y a toujours de la persécution. […] Les écoles népalophones ne sont plus existantes, les temples hindous ont tous été détruits. »


    Pendant des années, ils ont rêvé de retourner au Bhoutan jusqu’à ce que les organisations internationales décident de vider les camps. Sont-ils des Népalais, des Bhoutanais, voire des Népalo-Bhoutanais ? La réponse varie d’une génération à l’autre puisque seuls les plus vieux ont connu autre chose que les camps de réfugiés. Depuis 2008, ils sont au moins 60 000 à avoir été envoyés au Canada, aux États-Unis, au Danemark, en Norvège, aux Pays-Bas et en Australie.


    « C’est une histoire triste. Nous, on a eu de la chance », dit Bhima Chhetri. Mais le choc culturel n’en est pas moins grand lorsqu’ils arrivent chez nous. « C’est très difficile parce que c’est 100 % différent. On est habitués [à vivre] sur de la terre battue. Le plafond, c’est du plastique. Tout est nouveau ici. »


    « Beaucoup de problèmes »


    Les Népalais qui sont venus à Québec sont concentrés dans certains secteurs de Vanier et de Limoilou.


    Dans certaines rues comme Claude-Martin, c’est un véritable mini-Népal tant les réfugiés sont nombreux. Dans les escaliers de l’immeuble, les enfants courent pieds nus et tous se promènent en sandales. Quand on entre, cela sent bon les épices.


    Aruna Chhetri, 20 ans, réside dans le mini-Népal de Vanier. Étant donné qu’elle est traductrice pour la communauté, elle est témoin de tous les drames qui la secouent. « Il y a tellement de Népalais qui viennent d’arriver ! […] Il y a tellement de problèmes, comme la violence. On n’est pas habitués à la culture québécoise. On voit des choses qu’on n’avait jamais vues de notre vie. »


    Elle raconte, horrifiée, qu’un « grand-père » québécois a tenté d’agresser une enfant de cinq ans qui jouait dehors. « Dans mon pays, on est habités à ce que les voisins s’occupent de notre enfant si on le laisse dehors. On ne s’inquiète pas pour ça, mais ici, il faut faire attention. »


    D’autres soulignent que la question de la langue crée des irritants au sein des familles. Puisque les enfants parlent mieux que leurs parents, ils finissent par jouer les traducteurs pour leurs aînés, ce qui provoque une sorte de renversement de l’autorité. « Ici, c’est le contraire [de la normale], note Bhima Chhetri. Les enfants sont les parents et les parents sont les enfants. »


    Ces commentaires tranchent avec les sourires et la discrétion qu’affichent la plupart des Népalais au premier abord. La plupart n’aiment pas se plaindre et revendiquer. Très polis, très accueillants, ils ouvrent leur porte sans méfiance. Aux invités, ils servent systématiquement leur savoureux thé au lait et aux épices.


    Aruna raconte que certains se sont fait voler dans son immeuble en décembre. « Des messieurs sont venus. Je ne sais pas ce qu’ils ont dit, mais le monsieur [népalais] a donné l’argent pour le logement. Mais ce n’était pas le propriétaire… »


    À la police de Québec, on nous dit qu’il n’y a pas vraiment de stratégie spécifique pour la communauté malgré leur grand nombre et leur concentration dans certains secteurs. Un policier vient les rencontrer au début des cours de francisation, mais il n’y a pas de suivi communautaire. La porte-parole Sandra Dion précise que les policiers ont des agents affectés aux enjeux interculturels dans les HLM. Or les Népalais vivent presque tous en appartement.


    Pendant ce temps, la communauté commence tranquillement à s’organiser. « Il y a des Népalais qui commencent à créer une petite association, explique Bhima Chhetri. Ce serait pour aider notre communauté, les nouveaux arrivants, les personnes âgées, les chicanes dans les familles. »


    Il s’agit d’une étape importante, selon le professeur de l’Université Laval Jean-Bernard Pocreau, qui a créé un service d’aide psychologique aux réfugiés. Selon lui, ils ont aussi « besoin de trouver les solutions par eux-mêmes à travers leur culture ».

     
     
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