Gare aux méchants journalistes!

Le maire Jean Tremblay, pendant le conseil municipal de Saguenay le 2 octobre dernier. Sous son administration, les conseils municipaux ont été déplacés de 19 h à midi.
Photo: Capture d’écran Ville de Saguenay Le maire Jean Tremblay, pendant le conseil municipal de Saguenay le 2 octobre dernier. Sous son administration, les conseils municipaux ont été déplacés de 19 h à midi.

Certains maires bloquent l’accès aux conseils municipaux. D’autres refusent de répondre aux questions des médias. Jean Tremblay, lui, a trouvé en 2014 un mot pour exprimer succinctement ce qu’il pensait des journalistes : des « cruches ».

Ainsi les relations du maire sortant de Saguenay — il ne se représente pas cette année — avec les médias furent-elles passablement houleuses durant son long règne. En 2010, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) en avait d’ailleurs fait l’une des vedettes de son dossier noir de l’information municipale.

« Ma job, c’est pas de satisfaire les journalistes, c’est de satisfaire les citoyens », avait-il répliqué. Il y arrivait visiblement : M. Tremblay fut réélu en 2013… et a continué d’alimenter le fil des dénonciations de la FPJQ. Entre autres en avril 2016, quand il a suggéré à une journaliste de lui « dire des choses gentilles […] dans le creux de l’oreille » si elle voulait qu’il réponde à ses questions.

« C’est aberrant de penser à la manière dont le maire a traité les demandes des journalistes, sa façon de ne pas répondre ou de détourner les questions », disait jeudi en entretien Luc Desbiens, le directeur de campagne de celle qui semble favorite pour remplacer M. Tremblay, Josée Néron.

Mais au-delà de son cas largement commenté, Jean Tremblay est loin d’être seul dans le camp des réfractaires à la présence des médias en région. « La réalité, en dehors de Montréal, c’est qu’il n’est pas rare de tomber sur des conseils municipaux qui continuent à avoir une mentalité de “on ne veut pas de médias”, souligne l’actuel président de la FPJQ, Stéphane Giroux. Ça existe encore trop et ça reste des obstacles au droit du public à l’information. »

Parce qu’au-delà de relations personnelles tendues avec les médias, il y a souvent ceci de plus significatif : un accès difficile à l’information et aux assemblées des conseils municipaux. La FPJQ répertorie ainsi une vingtaine de municipalités qui interdisent la captation des séances aux journalistes. Dans une dizaine d’autres, les journalistes peuvent filmer, mais pas les citoyens.

« Il y a un problème important de transparence dans le monde municipal, estime Danielle Pilette, professeure à l’UQAM et spécialiste de la gestion municipale. Et quand il y a un problème d’accès à l’information — par exemple parce que les séances du conseil ne sont pas diffusées —, ça touche directement les citoyens. »

Contre-pouvoirs

Même écho auprès de Laurence Bherer, professeure de science politique à l’Université de Montréal qui s’intéresse aux enjeux de pratique démocratique. « C’est révélateur d’un problème plus large, dit-elle. Dans une démocratie, le rôle des contre-pouvoirs est essentiel. Or, au municipal, il y a une spécificité qui fait en sorte que l’opposition est souvent plus faible qu’il ne le faudrait. Ça bouge beaucoup, les partis sont des coquilles plus que des formations. Il n’y a pas non plus de vérificateur général dans les petites municipalités. »

Et donc ? « Ça entraîne une dynamique qui laisse entre les mains des journalistes le rôle de l’opposition, ajoute-t-elle. Et celui-ci ou celle-ci se retrouve la plupart du temps le seul de sa gang — c’est le contraire de ce qui se passe au niveau provincial ou fédéral. Alors, s’il fait un article pour amener de l’information aux citoyens, c’est souvent mal reçu par l’administration municipale, comme si c’était une opposition partisane, alors qu’il cherche à jouer son rôle de journaliste. »

Dit autrement : « La faiblesse de l’opposition a un effet sur les journalistes, et par ricochet sur les citoyens », dit Mme Bherer.

Des entraves…

La liste des entraves à la circulation de l’information est variée. « On reçoit régulièrement des appels de journalistes d’hebdos ou de radios en région qui nous disent qu’ils font face à des pressions incroyables de la part de leurs conseils municipaux, dit Stéphane Giroux à la FPJQ. Parfois, ce sera de compliquer l’accès aux élus. Ailleurs, c’est de menacer de retirer les publicités de la ville dans le journal », un geste qui a son effet dans le contexte de crise qui affecte les médias.

Les partis d’opposition se heurtent aussi à des pratiques qu’ils jugent non démocratiques. À Saguenay, l’administration Tremblay a décidé au début du dernier mandat que les conseils municipaux se tiendraient désormais… à midi. « Ils trouvaient ça contraignant le soir, soutient Luc Desbiens. Mais un conseil à midi, ça veut dire que les gens qui travaillent dans le jour ne peuvent pas assister aux séances et poser des questions sur des sujets qui ont un impact sur leur vie. »

« C’est clair que ce changement d’horaire n’était pas au bénéfice des citoyens, dit-il. Et c’est aussi clair qu’une gestion comme ça ne favorise pas la participation des citoyens à la vie démocratique municipale. » Le parti de Mme Néron propose de ramener le tout à 19 h, ce qui est la norme au Québec.

En Estrie, le problème est autre : les séances du conseil municipal sont télédiffusées, mais un montage est fait par le service des communications de la Ville pour que le tout n’excède pas une heure. Pour le parti Sherbrooke Citoyen, c’est un problème.

« On a droit à un résumé des séances, note Évelyne Beaudin, candidate à un poste de conseillère. Cette politique-là permet forcément un jugement arbitraire. On a posé beaucoup de questions au conseil sur un projet controversé durant le dernier mandat, et on était toujours coupé au montage. »

L’administration du maire Bernard Sévigny — un ancien journaliste qui a suscité lui aussi plusieurs interventions de la FPJQ — a accepté de mettre en ligne une version audio intégrale des séances du conseil. Sherbrooke Citoyen promet pour sa part une diffusion vidéo intégrale des séances sur le Web.

« À mon sens, c’est absolument fondamental d’avoir accès à cette information, dit Mme Beaudin. C’est une question de principe démocratique primaire. La Ville décide actuellement de ce qu’elle veut montrer, ou pas. Je veux bien que Sherbrooke fasse mieux que plusieurs municipalités, mais on n’est pas obligé de se comparer aux pires. »

Changer la loi

Pour régler le problème d’accès aux conseils municipaux pour les caméras, Stéphane Giroux croit qu’une intervention musclée du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire (MAMOT) s’impose. « Ce sera toujours une relation tendue tant que le ministère n’imposera pas des lignes à suivre auprès des municipalités », dit-il.

La FPJQ demande depuis longtemps que le droit des journalistes à assister et à enregistrer les séances de conseil municipal soit enchâssé dans la Loi sur les cités et villes. « La présence de caméras durant les conseils municipaux n’est pas spécifiquement encadrée par les lois municipales », reconnaît le ministère. Dans l’attente, le commissaire aux plaintes du MAMOT a récemment rendu un avis disant qu’un appareil d’enregistrement dans un conseil municipal n’est pas de nature à nuire au décorum.

1 commentaire
  • Claude Richard - Abonné 4 novembre 2017 16 h 08

    Et les journaux régionaux serviles?

    C'est bien beau les journalistes consciencieux qui couvrent la politique municipale et qui doivent naviguer à travers les embûches pour accomplir leur travail. Travail qui n'est pas toujours facilité par les gens en place. Vous décrivez très bien la situation.

    Mais que dire des hebdomadaires régionaux farcis de publicité qui disent faire de l'information mais qui ne donnent le plus souvent que des comptes rendus dénués de contexte ou d'arrière-plan, sinon carrément complaisants, des actions municipales. On ne se contente souvent que de publier les communiqués de la municipalité à peine réaménagés. Les critiques des corps intérmédiaires sont souvent ignorées. La tribune plus ou moins libre est reléguée au site Internet qui n'est fréquentée que par un faible pourcentage du lectorat.

    On aurait tort de croire que c'est une situation qui n'existe que dans les petites municipalités de 5 à 10 000 habitants. J'habite Repentigny (80 000 h.) où l'information de l'hebdo local propriété de Transcontinental est une misère. Il ne faut surtout pas soulever de vagues. Le lectorat ne veut que des bonnes nouvelles et ne veut pas se poser de questions: c'est le mantra de ces pseudos-journalistes.