Laval - «Si tu ne paies pas, tu n’as pas de contrat»

«Tout s’achète. Les politiciens ont leur prix, l’accès aux contrats aussi», affirme un entrepreneur qui aurait versé des cotisations illégales en échanges de contrats à Laval. Ci-haut, le maire Gilles Vaillancourt
Photo: La Presse canadienne (photo) Graham Hughes «Tout s’achète. Les politiciens ont leur prix, l’accès aux contrats aussi», affirme un entrepreneur qui aurait versé des cotisations illégales en échanges de contrats à Laval. Ci-haut, le maire Gilles Vaillancourt

Brasser des affaires à Laval coûte cher. Des entrepreneurs et des professionnels verseraient annuellement des milliers de dollars pour accéder au lucratif marché des contrats octroyés par la Ville de Laval. Un professionnel affirme au Devoir avoir ainsi payé 15 000 $ comptant par année, dont deux fois directement au maire Gilles Vaillancourt devant témoin.

« Si tu ne paies pas, tu n’as pas de contrat. C’est simple de même », a expliqué cette personne qui a requis l’anonymat. Nous l’appellerons M. St-Martin.


Année après année, il a remis une enveloppe pleine d’argent. Cela assurait à son entreprise de pouvoir mettre la main sur des contrats de services professionnels attribués par la municipalité. « C’était rentable. Ç’a permis à mon bureau de grossir et de tasser la concurrence », explique-t-il.


Les deux premières années après l’accession au pouvoir, en 1989, de Gilles Vaillancourt, M. St-Martin lui remettait en mains propres ce qu’il appelle sa «cotisation». Par la suite, le versement se faisait auprès d’un proche collaborateur du maire. C’est cette personne qui lui précisait quand il fallait payer.


M. St-Martin n’était pas seul lorsqu’il s’est présenté la première fois au bureau du maire Vaillancourt, à l’hôtel de ville. La personne qui l’accompagnait alors se souvient parfaitement de l’événement qui s’est répété l’année suivante. « Ça se faisait en toute simplicité. Personne ne parlait d’argent ; on savait tous pourquoi on était là », raconte ce témoin sous le couvert de l’anonymat. « J’ai jamais pensé que c’était de la corruption parce que ça se faisait comme ça pour tout le monde. Je trouvais ça normal en politique », ajoute cette personne.


Outre la cotisation annuelle, M. St-Martin apportait son appui financier au parti du maire, le PRO des Lavallois. Bien qu’il fût conscient des règles légales de financement, ses contributions étaient faites en argent comptant lors des différentes activités de financement du parti.


Au cabinet du maire Vaillancourt, on ne souhaitait pas mercredi réagir dans l’immédiat, attendant plutôt la publication de l’article.


Soupçons de trafic d’influence


C’est au cours d’une longue entrevue de plusieurs heures, en présence de son conseiller juridique, que M. St-Martin a expliqué les détails de ses relations d’affaires avec Laval. La démarche de cet homme auprès du Devoir vise à libérer sa conscience, mais plus encore à apporter un éclairage dans le débat actuel sur la corruption et la collusion.


Selon lui, les problèmes qui sont exposés publiquement depuis quelques années, et qui ont pris l’allure d’une gangrène généralisée avec les travaux de la commission Charbonneau, ne datent pas d’hier. Cela dépasse largement les quinze années correspondant au mandat de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, dite commission Charbonneau.


M. St-Martin a rencontré des enquêteurs et un procureur de la commission Charbonneau qui se montreraient intéressés à le faire témoigner. Rien n’est toutefois fixé pour le moment. « J’aimerais ça, aider la cause, même si j’ai fait bien des affaires croches dans ma vie », dit-il.


C’est d’ailleurs la première fois qu’un homme d’affaires reconnaît avoir trempé dans un trafic d’influence organisé sur une longue période, à Laval, en plus d’avoir payé directement à Gilles Vaillancourt une cote annuelle. Jusqu’à maintenant, l’ex-entrepreneur Lino Zambito a déclaré sous serment à la commission Charbonneau avoir versé un pot-de-vin de 25 000 $ pour un contrat à un proche du maire Vaillancourt.


M. Zambito a également affirmé que le maire de Laval toucherait une ristourne équivalant à 2,5 % des contrats attribués par la Ville.


Les policiers de l’escouade Marteau font enquête à l’heure actuelle concernant Gilles Vaillancourt et de possibles gestes de corruption. Des perquisitions ont d’ailleurs été menées à cet effet au cours des dernières semaines, notamment dans les résidences de M. Vaillancourt et dans ses coffrets de sécurité dans quatre institutions financières.


Lefebvre et Vaillancourt, même méthode


Selon M. St-Martin, avant le règne de Gilles Vaillancourt, les mêmes règles s’appliquaient tant pour avoir des contrats que pour faire du financement occulte. « Tout s’achète. Les politiciens ont leur prix, l’accès aux contrats aussi », affirme M. St-Martin.


Selon lui, l’ancien maire Claude Lefebvre aurait empoché lui aussi un versement annuel de la part d’hommes d’affaires. M. St-Martin affirme être un de ceux-là. « J’ai donné au moins deux fois 15 000 $ à Lefebvre en personne. Après, il me dirigeait vers son homme de confiance », raconte-t-il.


M. St-Martin affirme avoir remis des enveloppes d’argent comptant à l’homme de confiance, un important entrepreneur de Laval, que Le Devoir ne nomme pas faute d’avoir pu le joindre. Cette cote était destinée à permettre à l’entreprise de M. St-Martin d’obtenir des contrats.


Au moins une fois, soutient M. St-Martin, deux dirigeants de firmes de génie-conseil ont versé leur dû au même moment que lui. « T’as fait ta cotisation ? se souvient-il avoir demandé à l’un des deux hommes. On a ri, puis j’ai payé à mon tour. Il y avait des piles d’argent sur la table et l’épouse du gars comptait l’argent en arrière », se souvient M. St-Martin.


Pour ce qui est du financement du parti, la même méthode prévalait, dit-il. Il s’agissait déjà du PRO des Lavallois, qui avait été créé en vue de l’élection de 1981. Ainsi, l’achat de billets pour les cocktails de financement et autres soupers-bénéfice se faisait en argent comptant. Il y avait aussi d’autres contributions en espèces sonnantes et trébuchantes pour payer les « vrais coûts d’une campagne électorale ».


Joint à sa résidence mercredi après-midi, l’ancien maire Claude Lefebvre a nié l’existence d’un tel système de corruption. « C’est de la foutaise. […] Qu’est-ce que c’est que ces histoires-là de bagman ? », a-t-il lancé.


Pour ce qui est du financement occulte du PRO des Lavallois, M. Lefebvre est moins catégorique. « Des entrepreneurs ont-ils donné à ma caisse électorale ? Sans doute », laisse-t-il tomber.


M. Lefebvre reconnaît que le financement populaire, « ça ne tient pas la route ». « Croire le contraire, surtout au municipal, c’est vivre sur la planète des anges », dit-il.


L’ancien maire de Laval se défend toutefois d’avoir lui-même sollicité ou reçu de l’argent pour son parti. Il a dit s’être toujours tenu loin du financement.

65 commentaires
  • André Meloche - Inscrit 8 novembre 2012 05 h 27

    Le Complexe d’Œdipe.

    « M. Lefebvre reconnaît que le financement populaire, "ça ne tient pas la route". "Croire le contraire, surtout au municipal, c’est vivre sur la planète des anges", dit-il.

    Je dirais plutôt, la planète des cancres. Ces affairistes qui, sur les bancs d’école, jouaient les matamores et se payaient systématiquement de zéros pointés sont aujourd'hui les « maîtres » du monde avec leur pensée magique et leur raisonnement da pacotilles.

    « Croire le contraire? »

    Le monde municipal est le terreau fertile du crime. Les petits caïds y naissent et sont allaités, dès l'enfance, à l’inculture et au mépris d’eux-mêmes. La sottise avouée qu’on y trouve est totalement renversante, du point de vue anthropologique. Plus le cercle politique est petit, plus les décisions sont démagogiques. La famille municipale n’a rien à envier au Complexe d’Œdipe!

    Le Père Municipal domine jusqu’à ce que la horde sauvage des entrepreneurs s’allie pour concocter le meurtre de la démocratie. Mais qui couche avec qui, ou plutôt tous couchent avec tous, et Vive Monsieur le Bourgmestre…

    • Guy Lorrain - Inscrit 8 novembre 2012 14 h 52

      Laval! . . . Laval! . . . Laval! . . . Ne soyez- pas scandaliser, il y a belle lurette que l'on parle de pot de vin à Laval. Le plus surprenant, c'est qu'à Laval, il n'est pas nécessaire d'être au pouvoir pour tirer profit de la corruption, ça peut vous arriver même dans l'opposition. Faudrait que Mme la juge Charbonneau puisse reculer jusqu'au début de la fondation de Laval.

      Sacré lavallois, lavalloises, gardez votre maire actuelle, au moins lui, vous savez combien il vous coûte.

  • Francois Gagnon - Inscrit 8 novembre 2012 05 h 28

    Au trou tous les Ripoux

    Comme mon titre.

    • Gilles Théberge - Abonné 8 novembre 2012 17 h 46

      Ils n'iront pas au trou. À un moment donné ils vont trouver une façon de s'en sortir. Où bien ils auront une sentence suspendue pour cause de maladie ou quelque chose du genre.

      Les gros ne vont pas en prison par ici. On est pas aux USA. Ce n'est pas le premier scandale que l'on déterre au québec. Nommez-nous un gros qui a fait de la prison.

      Regardez le scandale des commandites. Qui est allé en prison. Le menu fretin. Les vrais cachés derrière, les politique, et même certains qui lorgnent la mairie de Montréal n'ont jamais été inquiétés.

      Je pense que c'est un gros show déprimant ce qui se passe, rien de plus.

  • Francois Cossette - Inscrit 8 novembre 2012 05 h 34

    Liberte 72 ....

    On va surement apprendre bientot que le maire de la Laval s'est poussé dans un pays sans extradition avec le canada. Avec tous les millions qu'il s'est mis de cote, a l'age de 72 ans, il serait fou de rester ici et de devoir faire fasse a la justice.

    Bonne retraite vaillancourt....

    • Fernand Lachaine - Inscrit 8 novembre 2012 07 h 01

      La police devrait lui interdire de quitter le pays.
      La même interdiction va pour tous les maires qui sont sous enquête présentement.
      Il est devenu évident que 2 mandats à tous les mairies du Québec est incontournable.

    • Gilbert Talbot - Abonné 8 novembre 2012 09 h 56

      D'accord pour deux mandats pas plus. Notre maire à Saguenay en sera à son cinquième. J'invite l'UPAC à venir faire un tour dans ses comptes et dans ceux de ses tizamis.

    • Daniel Bérubé - Abonné 8 novembre 2012 10 h 10

      @ Fernand Lachaine

      Il est par contre malheureux que tous doivent payer pour des gestes posés par quelques-uns... car j'espère que vous ne mettez pas tous les maires et conseils municipaux dans le même panier...
      car je crois qu'il est bien différent le conseil mun. de Montréal, formé de partis politiques municipaux, comparé à une petite municipalité de moins de 1000 habitants... et où les élections sont occasionnelles seulements, car une seule personne se présente pour un poste...

      Car... que ferons-nous quand le deuxième mandat d'un maire prendra fin, mais que personne ne se présentera pour le remplacer ? Interrogez les personnes autour de vous: qui serait prêtE à prendre le poste de maire avec tout ce que cela comporte ? Ce nombre est souvent moins grand que l'on ne pense... j'habite une municipalité de 900 habitants, et il y a longtemps qu'il n'y a pas eu d'élection municipale...

  • Guy Desjardins - Inscrit 8 novembre 2012 06 h 48

    Pourquoi ne pas .....

    Pourquoi ne pas enlever le passeport subito presto aux personnes que le nom est connu comme voleur des citoyens et ce temporairement jusqu'à la fin des enquêtes. Actuellement c'est même personnes on le loisir de faire disparaître leurs mauvaises habitudes du passé et après cherchons. Après tout, ils n'ont pas volé seulement les individus(es) mais, aussi les institutions Gouvernementales qui eux ont le pouvoir d'agir et vite pour l'ensemble du peuple. C'est la seule façon de couper court aux activités tordues de tous ces individus(es) crapuleux.

    • Solange Bolduc - Abonnée 8 novembre 2012 09 h 08

      J'ai entendu à un bulletin de nouvelles de Radio-Canada que le maire Vaillancourt venait de s'acheter une belle voiture toute toute neuve. Il en a les moyens !!

    • Albert Descôteaux - Inscrit 8 novembre 2012 13 h 19

      Madame Bolduc, à tous les jours des centaines de citoyens achètent une voiture neuve....faut pas charrier vos conclusions.

    • Solange Bolduc - Abonnée 8 novembre 2012 18 h 28

      M. Descôteaux, vous n'avez pas saisi l'ironie ?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 novembre 2012 05 h 47

      «Pourquoi ne pas enlever le passeport ?» Des fois j'ai l'impression que notre système de justice ne prend pas au sérieux ce qui se passe ici. Il me semble déconnecté, en attente de voir de quel côté le vent va souffler. Est-ce juste une impression, ou quoi ? C'est bien beau l'UPAC et Marteau, mais qu'en est-il des procureurs, est-ce là où ça bloque ? Pourquoi ça monte pas plus haut ? Y a là une lenteur administrative qui m'inquiète. Y a t'il un procureur à l'UPAC ? Je ne suis pas au fait à ce sujet. On pourrais-tu tasser les contraventions pour faire de la place aux contrevenants ? C'est lent je trouve.

  • Fernand Lachaine - Inscrit 8 novembre 2012 06 h 54

    Saisir les biens.

    Pour que les contribuables soient un peu rembourser, il devient important que la police confisque les biens du maire Vaillancourt ainsi que du maire de Montréal et du maire de Mascouche jusqu'à justice soit faite.
    L'ancien maire Lefebvre devrait aussi voir ses biens confisqués par la police.
    Si ils ne sont pas trouvés coupables, on leur remet leurs biens.
    La population se sentirait un peu moins lésée.
    Il est essentiel que les lois protègent les honnêtes gens au lieu du contraire comme il se fait présentement.
    La population du Québec a perdu beaucoup d'argent à cause du retard causé par JJCharest pour déclancher une enquête publique.
    Il devrait lui aussi expliquer ce retard à la commission Charbonneau.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 8 novembre 2012 08 h 20

      Bonne idée
      Leurs biens pourraient appartenir à la municipalité car l'enichissement s'est fait avec NOTRE ARGENT.

    • Solange Bolduc - Abonnée 8 novembre 2012 09 h 49

      Il savait ce qu'il faisait, Charest, en retardant de déclencher une commission d'enquête. En ce qui concerne l'UPAC dont il s'est tant vanté d'avoir instauré, un peu tard quand même, avez-vous remarqué qu'il n'y a jamais eu autant de perquisitions depuis que Charest n'est plus là, et que le PQ a démis de ses fonctions le chef de l'escouade anti-corruption?

      Il y avait quelque chose de remarquable chez Charest: il remettait toujours au lendemain ce qu'il aurait pu faire aujourd'hui! Avait-il tant de choses à se reprocher ?

      Prenons l'exemple de la grève étudiante: combien de temps a-t-il pris avant de se décider à entamer (je dis bien entamer) un dialogue avec les représentants étudiants ? Et pourtant il n'arrêtait pas de se vanter qu'il était capable de dire NON , pour se faire du capital politique, pendant que la situation s'envenimait et qu'elle aurait coûté des millions de dollars à la population. Mais il disait Oui à ses souteneurs, probablement, ou à ceux dans son parti qui collaboraient à la magouille (?).

      On dit que plus les choses traînent en longueur plus elles se salissent ! Qu'est-ce que Charest n'a pas sali durant ses neuf années de mandat ? Etait-il complice de l'aveuglement de Tremblay ?

      Au bout du compte, c'est la population québécoise qui écope de la mauvaise gestion des affaires publiques de Charest et de son ministre des finances de l'époque !

      Le PQ a maintenant la charge de réparer tous les pots en train d'éclabousser les contribuables, à cause des négligences volontaires ou non du PLQ déchu !

      Et Charest est tout fin prêt maintenant à défendre les "grosses bourses" qu'il aura aidé à remplir, en tout ou en partie ?

    • Marc-André Fortier - Abonné 8 novembre 2012 10 h 13

      Oui M Lachaîne, toutefois, il faut rappeler qu'au Québec existe la présomption d'innocence, et, qu'en conséquence autant M. Vaillancourt, que les autres personnes que vous nommez ont droit au même traitement que n'importe quel citoyen du Québec.

      S'il y a lieu d'effectuer un gel ou une saisie des avoirs, c'est à la cour qu'il revient d'en décider.

    • Huguette Durocher - Inscrite 8 novembre 2012 10 h 28

      Mme Bolduc,

      Je partage votre impression, j'ai toujours pensé que l'APAC était contrôlé par Charest.

      Huguette Durocher

    • Francois Cossette - Inscrit 8 novembre 2012 10 h 41

      Presomption d'innocence .. ca me fait bien rire.
      Quand on connait son salaire de maire et que l'on voit son train de vie, comme dirait l'autre ... Ca va pas ensemble !!!

    • Marthe Léonard - Inscrite 8 novembre 2012 14 h 42

      Il faut aussi fouiller dans l'entourage...