Après la guerre, l'unité?
Photo : Jacques Nadeau
Au terme d'une course au leadership marquée par des semaines de guerre fratricide, le prochain chef du Parti québécois sera aux prises avec le défi colossal de refaire l'unité de cette «bête indomptable». La tâche s'annonce aussi ardue que pourrait l'être l'élection du chef, qu'il s'appelle André Boisclair ou Pauline Marois.
«Si c'est une victoire alambiquée provoquée par le mode de scrutin qui a été adopté et que le Parti québécois se retrouve avec un chef dont la base d'appui est due en bonne partie aux deuxièmes choix, ça donnera une drôle de victoire. Comme l'écrivait Gabrielle Roy, ce serait un bonheur d'occasion», analyse Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke.
Les brèches se colmateront plus facilement si la victoire est nette. Les organisations s'y emploieront alors que débute demain, pour une durée de trois jours, le vote téléphonique des quelque 140 000 membres du Parti québécois, dont les résultats seront connus mardi soir lors d'un rassemblement à Québec. Le vote préférentiel qui s'appliquera pourrait entraîner plus d'un décompte si aucun des huit candidats en lice ne franchit la barre des 50 % des voix plus une.
Lors de la dernière course à la direction du parti, en 1985, Pierre Marc Johnson l'avait emporté avec 59 % des voix. Or ce score ne lui a jamais permis de resserrer les rangs autour de lui, rappelle le sondeur Jean-Marc Léger. «C'est une bête indomptable, le PQ, d'autant plus si ça s'annonce serré.»
Le politologue Christian Dufour, de l'École nationale d'administration publique, abonde dans ce sens. Selon lui, il en va de la pérennité du parti. «Il faudra panser les plaies parce que ç'a été une campagne douloureuse. Tourner la page ne sera pas évident. Le PQ doit se ressaisir et délaisser les états d'âme», croit-il.
Capacité à gouverner
Mais refaire l'unité du parti n'est qu'un des nombreux défis qui attendent le prochain chef péquiste.
Pour Michel Fréchette, communicateur-conseil, la prochaine étape consistera à démontrer que le PQ est une solution de rechange crédible au gouvernement libéral et qu'il est prêt à gouverner. «Ce n'est pas clair que les deux ans et demi leur ont suffi pour avoir des idées neuves et fraîches, même s'il y a eu la "saison des idées". La campagne au leadership ne démontre ni évolution ni renouvellement. [...] Compte tenu du fait que le PQ n'a pas fait un purgatoire assez long, le défi du PQ sera peut-être d'accepter que son chef perdra les élections et de le garder quand même», estime M. Fréchette.
Cette affirmation peut susciter de l'étonnement, surtout dans le contexte de la grogne suscitée par le scandale des commandites, de la faveur populaire dont jouit le Bloc québécois et de l'insatisfaction généralisée face au gouvernement de Jean Charest. «La population vient tout juste de chasser le PQ du pouvoir en lui infligeant une sévère défaite. Les péquistes font une mauvaise lecture en croyant que les électeurs regrettent d'avoir voter contre le PQ», soutient M. Fréchette.
Le sondeur Jean-Marc Léger renchérit, soulignant qu'à part la souveraineté, le PQ ne réussit pas à se distinguer des libéraux. «Les gens tiennent pour acquis que les libéraux vont se faire battre, mais je suis loin d'être convaincu de ça. Les élections sont encore loin. Les sondages faits aujourd'hui sur les élections provinciales, c'est du flou», prévient M. Léger.
La controverse autour de la consommation de cocaïne d'André Boisclair ne facilitera guère les choses si celui-ci se retrouve à la tête du PQ. Ce sera une embûche supplémentaire dans l'imminence d'un scrutin. «Le défi particulier à M. Boisclair sera de devenir "premier-ministrable", donc de démontrer qu'il a l'étoffe pour gouverner. Mais d'abord, il devra faire la preuve qu'il est capable d'être le chef de l'opposition et de mener le PQ sur la voie de la réflexion alors qu'il s'est borné à une rhétorique un peu pompeuse jusqu'ici», constate Michel Fréchette.
Quant à l'attitude de M. Boisclair face à cette crise, elle soulève bien des doutes chez les spécialistes. Ce sera un «handicap» face aux libéraux, tranche Jean-Herman Guay. Mais le plus inquiétant, selon la professeure Anne-Marie Gingras, spécialiste de la communication politique à l'Université Laval, c'est le refus de M. Boisclair de voir l'impact de ses frasques passées sur l'intérêt public.
«Ça pose des questions sur une personne qui fait partie d'un gouvernement et qui a mis le gouvernement en danger. En plus, le chef de gouvernement n'était pas au courant. Ce sont des questions de franchise et de transparence qui sont fondamentales dans la vie publique. Je pense que M. Boisclair ne l'a pas compris. C'est un peu embêtant», estime Mme Gingras.
Défi de transparence
C'est d'ailleurs cette voie de la franchise et de la transparence que devra emprunter le prochain chef péquiste s'il veut redonner de la crédibilité à son parti, croit Mme Gingras. Le PQ ne peut plus se borner à des considérations stratégiques; il doit entreprendre un débat éclairé et mettre cartes sur table, quitte à bousculer les militants péquistes, «apeurés» par les expressions «turbulence», «perturbations» ou «bouleversements» au lendemain d'une victoire du OUI.
«Un des plus grands défis du prochain chef, ce sera de replacer l'idée de la souveraineté dans un cadre réaliste en disant des choses désagréables si elles ont besoin d'être dites. Il y a quelque chose du bouleversement qui doit être expliqué un peu mieux que ce qui a été fait durant la course. Tout ne sera pas rose; il y a des bons côtés et des écueils au projet souverainiste», affirme Mme Gingras.
Pauline Marois a fait ce pari en campagne et ses adversaires le lui ont vite reproché. Pour Jean-Herman Guay, elle a démontré son manque de flair. «Mme Marois vient confirmer l'inquiétude de beaucoup de gens. Elle n'a pas le flair qu'impose la communication politique. Elle a raison, mais l'adversaire le dit tellement qu'elle n'a pas le droit de le dire. La politique est faite de paradoxes, et c'en est un», affirme le professeur Guay.
Toutefois, M. Guay croit que Pauline Marois représente «un point d'équilibre» important entre la gauche et la droite au sein du PQ. Il soutient que Mme Marois peut mieux que son adversaire rassembler toute la famille péquiste, soit les éléments plus à droite qui découlent du «Québec lucide» et les éléments plus à gauche qu'on retrouve dans le «Québec solidaire».
«Ces deux vertus sont requises, mais le PQ doit être plus solidaire que lucide», fait quant à lui valoir Michel Seymour, professeur de philosophie à l'Université de Montréal. «Si on n'a pas une personnalité en ce sens avec un projet de société en plus d'un projet de pays, le PQ va perdre beaucoup de monde au profit du nouveau parti de gauche qui est en train de naître.»
M. Seymour, qui a participé à la «saison des idées» du PQ et qui a déjà présidé les Intellectuels pour la souveraineté, estime toutefois que le prochain chef devra s'affranchir des purs et durs. «Le PQ doit aligner son discours sur la population et non sur l'aile radicale, en fait, tous ceux qui sont empressés de faire la souveraineté et qui voudraient qu'il y ait un référendum le lendemain des élections et une déclaration de souveraineté au lendemain d'un OUI», explique-t-il.
Le sondeur Jean-Marc Léger va plus loin, disant croire que le PQ doit faire un effort véritable plutôt que simplement cosmétique pour dépoussiérer son option. «Le concept de la souveraineté tel que défini par le PQ est dépassé par rapport à la population. Le peuple a évolué. La question n'est plus si la souveraineté est réalisable mais si elle est souhaitable. Et le PQ ne répond pas à ça», constate M. Léger.
Que ce soit M. Boisclair ou Mme Marois qui gagne le coeur des péquistes mardi, cela ne change rien à la nécessité de garder vivante l'idée de la souveraineté au sein de la population et d'en faire un projet mobilisateur. L'enthousiasme suscité par les sondages et la force du Bloc québécois aveuglent les souverainistes, juge Michel Fréchette. «L'analyse péquiste les amène à penser que, la prochaine fois, la souveraineté sera une formalité. Tu ne bâtis pas la souveraineté sur la commission Gomery. Tu peux faire élire le Bloc grâce à ça. D'ailleurs, il se pourrait que le prix de consolation des souverainistes soit un raz-de-marée du Bloc puisque les Québécois nous ont souvent habitués à voter OUI quand ça ne comptait pas», lance M. Fréchette.
Les nombreux défis qui attendent le prochain chef péquiste pourraient bien avoir l'allure d'une course à obstacles.
«Si c'est une victoire alambiquée provoquée par le mode de scrutin qui a été adopté et que le Parti québécois se retrouve avec un chef dont la base d'appui est due en bonne partie aux deuxièmes choix, ça donnera une drôle de victoire. Comme l'écrivait Gabrielle Roy, ce serait un bonheur d'occasion», analyse Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke.
Les brèches se colmateront plus facilement si la victoire est nette. Les organisations s'y emploieront alors que débute demain, pour une durée de trois jours, le vote téléphonique des quelque 140 000 membres du Parti québécois, dont les résultats seront connus mardi soir lors d'un rassemblement à Québec. Le vote préférentiel qui s'appliquera pourrait entraîner plus d'un décompte si aucun des huit candidats en lice ne franchit la barre des 50 % des voix plus une.
Lors de la dernière course à la direction du parti, en 1985, Pierre Marc Johnson l'avait emporté avec 59 % des voix. Or ce score ne lui a jamais permis de resserrer les rangs autour de lui, rappelle le sondeur Jean-Marc Léger. «C'est une bête indomptable, le PQ, d'autant plus si ça s'annonce serré.»
Le politologue Christian Dufour, de l'École nationale d'administration publique, abonde dans ce sens. Selon lui, il en va de la pérennité du parti. «Il faudra panser les plaies parce que ç'a été une campagne douloureuse. Tourner la page ne sera pas évident. Le PQ doit se ressaisir et délaisser les états d'âme», croit-il.
Capacité à gouverner
Mais refaire l'unité du parti n'est qu'un des nombreux défis qui attendent le prochain chef péquiste.
Pour Michel Fréchette, communicateur-conseil, la prochaine étape consistera à démontrer que le PQ est une solution de rechange crédible au gouvernement libéral et qu'il est prêt à gouverner. «Ce n'est pas clair que les deux ans et demi leur ont suffi pour avoir des idées neuves et fraîches, même s'il y a eu la "saison des idées". La campagne au leadership ne démontre ni évolution ni renouvellement. [...] Compte tenu du fait que le PQ n'a pas fait un purgatoire assez long, le défi du PQ sera peut-être d'accepter que son chef perdra les élections et de le garder quand même», estime M. Fréchette.
Cette affirmation peut susciter de l'étonnement, surtout dans le contexte de la grogne suscitée par le scandale des commandites, de la faveur populaire dont jouit le Bloc québécois et de l'insatisfaction généralisée face au gouvernement de Jean Charest. «La population vient tout juste de chasser le PQ du pouvoir en lui infligeant une sévère défaite. Les péquistes font une mauvaise lecture en croyant que les électeurs regrettent d'avoir voter contre le PQ», soutient M. Fréchette.
Le sondeur Jean-Marc Léger renchérit, soulignant qu'à part la souveraineté, le PQ ne réussit pas à se distinguer des libéraux. «Les gens tiennent pour acquis que les libéraux vont se faire battre, mais je suis loin d'être convaincu de ça. Les élections sont encore loin. Les sondages faits aujourd'hui sur les élections provinciales, c'est du flou», prévient M. Léger.
La controverse autour de la consommation de cocaïne d'André Boisclair ne facilitera guère les choses si celui-ci se retrouve à la tête du PQ. Ce sera une embûche supplémentaire dans l'imminence d'un scrutin. «Le défi particulier à M. Boisclair sera de devenir "premier-ministrable", donc de démontrer qu'il a l'étoffe pour gouverner. Mais d'abord, il devra faire la preuve qu'il est capable d'être le chef de l'opposition et de mener le PQ sur la voie de la réflexion alors qu'il s'est borné à une rhétorique un peu pompeuse jusqu'ici», constate Michel Fréchette.
Quant à l'attitude de M. Boisclair face à cette crise, elle soulève bien des doutes chez les spécialistes. Ce sera un «handicap» face aux libéraux, tranche Jean-Herman Guay. Mais le plus inquiétant, selon la professeure Anne-Marie Gingras, spécialiste de la communication politique à l'Université Laval, c'est le refus de M. Boisclair de voir l'impact de ses frasques passées sur l'intérêt public.
«Ça pose des questions sur une personne qui fait partie d'un gouvernement et qui a mis le gouvernement en danger. En plus, le chef de gouvernement n'était pas au courant. Ce sont des questions de franchise et de transparence qui sont fondamentales dans la vie publique. Je pense que M. Boisclair ne l'a pas compris. C'est un peu embêtant», estime Mme Gingras.
Défi de transparence
C'est d'ailleurs cette voie de la franchise et de la transparence que devra emprunter le prochain chef péquiste s'il veut redonner de la crédibilité à son parti, croit Mme Gingras. Le PQ ne peut plus se borner à des considérations stratégiques; il doit entreprendre un débat éclairé et mettre cartes sur table, quitte à bousculer les militants péquistes, «apeurés» par les expressions «turbulence», «perturbations» ou «bouleversements» au lendemain d'une victoire du OUI.
«Un des plus grands défis du prochain chef, ce sera de replacer l'idée de la souveraineté dans un cadre réaliste en disant des choses désagréables si elles ont besoin d'être dites. Il y a quelque chose du bouleversement qui doit être expliqué un peu mieux que ce qui a été fait durant la course. Tout ne sera pas rose; il y a des bons côtés et des écueils au projet souverainiste», affirme Mme Gingras.
Pauline Marois a fait ce pari en campagne et ses adversaires le lui ont vite reproché. Pour Jean-Herman Guay, elle a démontré son manque de flair. «Mme Marois vient confirmer l'inquiétude de beaucoup de gens. Elle n'a pas le flair qu'impose la communication politique. Elle a raison, mais l'adversaire le dit tellement qu'elle n'a pas le droit de le dire. La politique est faite de paradoxes, et c'en est un», affirme le professeur Guay.
Toutefois, M. Guay croit que Pauline Marois représente «un point d'équilibre» important entre la gauche et la droite au sein du PQ. Il soutient que Mme Marois peut mieux que son adversaire rassembler toute la famille péquiste, soit les éléments plus à droite qui découlent du «Québec lucide» et les éléments plus à gauche qu'on retrouve dans le «Québec solidaire».
«Ces deux vertus sont requises, mais le PQ doit être plus solidaire que lucide», fait quant à lui valoir Michel Seymour, professeur de philosophie à l'Université de Montréal. «Si on n'a pas une personnalité en ce sens avec un projet de société en plus d'un projet de pays, le PQ va perdre beaucoup de monde au profit du nouveau parti de gauche qui est en train de naître.»
M. Seymour, qui a participé à la «saison des idées» du PQ et qui a déjà présidé les Intellectuels pour la souveraineté, estime toutefois que le prochain chef devra s'affranchir des purs et durs. «Le PQ doit aligner son discours sur la population et non sur l'aile radicale, en fait, tous ceux qui sont empressés de faire la souveraineté et qui voudraient qu'il y ait un référendum le lendemain des élections et une déclaration de souveraineté au lendemain d'un OUI», explique-t-il.
Le sondeur Jean-Marc Léger va plus loin, disant croire que le PQ doit faire un effort véritable plutôt que simplement cosmétique pour dépoussiérer son option. «Le concept de la souveraineté tel que défini par le PQ est dépassé par rapport à la population. Le peuple a évolué. La question n'est plus si la souveraineté est réalisable mais si elle est souhaitable. Et le PQ ne répond pas à ça», constate M. Léger.
Que ce soit M. Boisclair ou Mme Marois qui gagne le coeur des péquistes mardi, cela ne change rien à la nécessité de garder vivante l'idée de la souveraineté au sein de la population et d'en faire un projet mobilisateur. L'enthousiasme suscité par les sondages et la force du Bloc québécois aveuglent les souverainistes, juge Michel Fréchette. «L'analyse péquiste les amène à penser que, la prochaine fois, la souveraineté sera une formalité. Tu ne bâtis pas la souveraineté sur la commission Gomery. Tu peux faire élire le Bloc grâce à ça. D'ailleurs, il se pourrait que le prix de consolation des souverainistes soit un raz-de-marée du Bloc puisque les Québécois nous ont souvent habitués à voter OUI quand ça ne comptait pas», lance M. Fréchette.
Les nombreux défis qui attendent le prochain chef péquiste pourraient bien avoir l'allure d'une course à obstacles.
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