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Projet de la Société du Havre - Une centrale au milieu du fleuve

Kathleen Lévesque   14 octobre 2005  Québec
Un petit tour de chaloupe le long du pont Victoria? La Société du Havre de Montréal fait le pari que cela puisse devenir possible et propose la construction d'une centrale hydroélectrique au fil de l'eau qui permettrait la création d'un bassin nautique. Mais au delà de l'objectif de redonner aux Montréalais l'accès au fleuve, ce projet d'envergure générerait 350 mégawatts dans un contexte de besoins énergétiques accrus.

Jugé délicat et complexe il y a plus d'un an lorsque la Société du Havre (SHM) avait dévoilé sa vision de développement pour les 20 prochaines années, le projet de centrale et de bassin nautique est devenu une idée qui suscite un certain enthousiasme dans le milieu des affaires. Le coprésident de la SHM, Lucien Bouchard, en a fait valoir les mérites la semaine dernière devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, invitant même Hydro-Québec et le gouvernement du Québec à amorcer les études d'impacts, notamment sur le plan environnemental, ainsi qu'à tenir une consultation publique sur les enjeux du projet.

L'escarpement des berges qui bloquent l'accès au fleuve à l'heure actuelle disparaîtrait. En construisant une centrale en aval du pont de la Concorde, le niveau de l'eau serait relevé de cinq mètres en amont dans le prolongement du bassin de La Prairie. Du coup, là où bouillonne le sault Normand (au pied d'Habitat 67), le courant serait réduit afin de permettre une navigation plus paisible. Et si l'autoroute Bonaventure était déplacée, comme le suggère également la SHM, afin de créer entre autres un parc linaire aux abords du fleuve, il y aurait la possibilité d'aménager une marina. Et, pourquoi pas, une plage sur la rive sud de l'île Notre-Dame.

«Cela deviendrait un lac urbain magnifique alors que c'est le dernier espace bleu encore en friche de l'archipel de Montréal», assure Jean Décarie qui, avec deux collègues, a produit au printemps dernier une mise à jour des analyses et projets passés pour la SHM.

«Des villes comme Chicago ou Boston ont accès aux plans d'eau. Ici, c'est un désastre», constate Jacques Mercier, vice-président de la firme d'ingénierie Groupe RSW, qui a soumis l'idée à la SHM. «C'est un projet magnifique avec un plan d'aménagement de pistes cyclables, de descentes de kayak, de montées pour les bateaux. Les gens pourraient sortir du métro à Verdun et mettre à l'eau leur planche à voile ou aller faire du pédalo.»

Mais il y a plus: la centrale au fil de l'eau — qui n'entraînerait donc pas l'inondation des berges — représenterait une sécurité énergétique de 350 mégawatts, soit l'équivalent des besoins d'une ville de la taille de Drummondville. «À Montréal, ce serait une source de dépannage. Rappelons-nous la crise du verglas. Le réseau d'aqueduc ne serait pas affecté, ni le métro, puisqu'il n'y aurait aucun pylône», plaide Jacques Côté, p.-d.g. de la SHM.

À Hydro-Québec, on qualifie le dossier de complexe, sentant bien qu'il est périlleux de toucher au fleuve Saint-Laurent sans éveiller les pires craintes chez les écologistes. Le secteur du sault Normand est un important site de fraie et une voie migratoire pour des espèces qui viennent de la mer.

Mais surtout, le défunt projet Archipel, mené par le gouvernement du Québec au début des années 80, qui prévoyait notamment le harnachement des rapides de Lachine pour la production d'électricité, a laissé des traces. Lucien Bouchard a d'ailleurs insisté sur une des conditions de réalisation du projet, soit l'intégrité des rapides de Lachine.

Au cabinet du ministre des Ressources naturelles, Pierre Corbeil, on se dit «très au fait du projet» mais on assure qu'aucune position n'est prise pour le moment. «On ne se cache pas que l'hydroélectricité et l'éolien sont privilégiés. Avec quels projets assurera-t-on le développement et la sécurité énergétique des Québécois? On ne le sait pas encore», a précisé hier Mathieu St-Amand, attaché de presse du ministre Corbeil. Ce dernier doit dévoiler sa stratégie énergétique cet automne.

Maître d'oeuvre

À Hydro-Québec, on rappelle que c'est la société d'État qui «est le maître d'oeuvre de tout le développement hydroélectrique» et qu'elle «ne considère pas ce dossier-là comme actif». Le porte-parole d'Hydro-Québec, Sylvain Théberge, a toutefois reconnu qu'il «n'y a pas de petits projets dans la conjoncture des dernières années, où la demande est très importante».

Chose certaine, «Hydro-Québec est mêlée au dossier puisqu'elle a étudié le projet conjointement» avec le Groupe RSW, comme le confirme Jacques Mercier. Il est cependant hors de question de révéler les détails des analyses qui n'ont pas été transmis au ministre Corbeil. M. Mercier est toutefois formel: «C'est un projet extrêmement rentable, qui ne nécessite aucune ligne de transport comme à la Baie-James. Il y aurait des assurances de l'énergie produite [...] et aucun impact environnemental. En plus, nous avons une idée de préfabrication pour le barrage, ce qui permettrait de sauver du temps.»

Ce projet n'est qu'un élément d'une mégavision récréotouristique de ce que pourrait devenir le havre de Montréal. Le bassin nautique découle de la centrale hydroélectrique, dont une éventuelle rente permettrait, selon les promoteurs, l'aménagement et l'entretien des nouveaux espaces verts et bleus. S'ajoutent le déplacement de l'autoroute Bonaventure, qui favoriserait l'établissement d'un centre de foires internationales, la construction — qui doit démarrer au cours des prochains mois — du stade de soccer Saputo, la mise en service d'un tramway et, au coeur de ce tourbillon, le centre de divertissement de Loto-Québec et du Cirque du Soleil, qui comporte le déménagement du Casino de Montréal.

Tout est intimement lié, y compris les acteurs. Au conseil d'administration de la SHM siège le p.-d.g. de Loto-Québec, Alain Cousineau, ainsi que la p.-d.g. de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Isabelle Hudon. Mme Hudon a lancé mercredi avec Charles Lapointe, de Tourisme Montréal, aussi administrateur à la SHM, une coalition de gens d'affaires pour soutenir et promouvoir le projet de Loto-Québec. Lucien Bouchard, qui copréside la SHM, siège aussi au conseil d'administration du Groupe Saputo.






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