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Le rêve européen

30 mai 2005  Québec
Le résultat du référendum français sur la Constitution européenne nous interpelle. Il nous concerne. Il peut nous servir de leçon.

Les Français ont rejeté par une majorité claire le projet de traité qui leur était soumis. Il est toutefois évident que les électeurs se sont prononcés autant sur le contexte que sur le texte lui-même. Ils ont rejeté hier l'Europe telle qu'elle est ou telle qu'ils la perçoivent, avec leurs peurs et leurs espérances, probablement plus que l'Europe telle qu'elle se serait déployée sous les auspices du traité constitutionnel qui sert ici de bouc émissaire.

Le NON traverse toutes les classes sociales et tous les partis politiques. L'alliance entre les altermondialistes de José Bové, le Parti communiste et l'extrême droite de Jean-Marie Le Pen, mais aussi de quelque 60 % des électeurs socialistes et 60 % des jeunes de moins de 25 ans, porte à réfléchir et rend aléatoire toute conclusion univoque.

***

Plusieurs facteurs expliquent ce résultat. Le rejet de la classe politique diront certains. Si les principaux chefs des principaux partis ont appelé à voter OUI, d'autres leaders ont fait le contraire. L'ancien premier ministre et président de l'Assemblée nationale, Laurent Fabius, appuyait le NON et qui peut nier son appartenance à la classe politique? Pas plus qu'à Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers ou Marie-George Buffet.

Le rejet du libéralisme est-il un facteur explicatif plus sérieux? Il a certainement mobilisé des altermondialistes, ce qui explique le rejet majoritaire affirmé par la jeune génération. Leur geste s'inscrit dans la foulée des manifestations contre l'OMC commencées à Seattle et des rassemblements de Porto Alegre. Pour ce courant, la construction européenne est assimilée à la montée du libre-échange néolibéral. Il exprime certes un refus que les bâtisseurs d'institutions internationales doivent entendre. Le scepticisme est dans l'air. Et il est fort.

Paradoxalement, le projet de traité fait pourtant progresser la cause sociale plus que n'importe quel traité commercial et plus que les traités actuellement en vigueur en Europe. Infiniment mieux que le pauvre Accord de libre-échange nord-américain qui lie notre sort à celui des États-Unis et du Mexique. Les droits des salariés y sont mieux protégés. Il contient une clause sociale transversale. Il inscrit l'Europe dans une «économie sociale de marché... qui tend au plein-emploi et au progrès social».

De plus, ce traité favorise une intégration à cette Europe économique ET sociale des pays de l'Est, tentés par le capitalisme radical et les sirènes de l'«American Dream». Au moment où la Chine et l'Inde, presque toute l'Asie, s'enfoncent dans cette vision anarchique de l'économie de marché, il n'est pas anodin de chercher à en soustraire le continent européen en liant ses pays membres par des normes sociales et une charte des droits.

Les critiques de Washington contre la «vieille Europe» auraient dû mettre la puce à l'oreille. George Bush aurait voté NON, hier, préférant de loin une Europe divisée qu'un bloc uni, formé de 450 millions d'habitants, capable de lui faire contre-poids.

Mais, en France, le «peuple de gauche» ne l'a pas compris ainsi.

Il est plus probable que la peur de l'Autre, celle du «plombier polonais» par exemple, celui que l'on craignait voir s'établir en France tout en acceptant les conditions sociales en vigueur dans son pays d'origine, a mobilisé une fraction substantielle de l'électorat. Si cela est vrai, c'est le protectionnisme qui a gagné. Peur légitime. Le chômage atteint 10 % en France.

***

Si l'on exclut les extrémistes lepénistes et communistes dont la conception respective de la vie en société ne rejoindra jamais que des minorités, le vote d'hier traduit certes deux interprétations de la meilleure manière de réaliser cependant un même «rêve européen». Celui de la consolidation de l'Europe comme espace de paix, de respect de la diversité des cultures et des identités et d'une économie de marché respectueuse des droits, un «european dream» capable de faire contrepoids au rêve américain.

Ce rêve n'est-il pas aussi le nôtre?

Le débat européen nous renvoie à nous-mêmes. Il montre en tout cas que notre débat constitutionnel, loin d'être dépassé, est d'une actualité brûlante. Comme en Europe, nous nous interrogeons sur la place des nations, en particulier la nôtre, dans la mondialisation. Il nous place aussi devant nos responsabilités: que faisons-nous, de ce côté-ci de l'Atlantique, pour donner un contenu social et culturel à nos ententes de libre-échange de nature strictement commerciale? Comment se fait-il que les 34 pays des Amériques ne parviennent pas à inventer des manières de faire contre-poids aux États-Unis?

Les résultats du référendum français doivent également faire réfléchir les souverainistes d'ici sur leur propre démarche. Certains voudraient faire porter un prochain référendum sur la constitution d'un Québec souverain plutôt que sur le principe ou l'idéal de l'indépendance. Voyez avec quelle facilité on peut faire dire à chaque alinéa d'un texte complexe tout et son contraire et faciliter la victoire d'opposants fédérés par la conjoncture.

Le scrutin d'hier montre par ailleurs comment le social et le constitutionnel sont indissociables. De même, que le scepticisme à l'égard de la mondialisation influence le vote. Dans le contexte québécois, qui est le mieux servi par le scepticisme suscité par la mondialisation: les fédéralistes ou les souverainistes? En France, elle a favorisé le statu quo.

michel.venne@inm.qc.ca






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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    lundi 30 mai 2005 07h44
    Autres commentaires
    « Il est possible d'ajouter quelques mots à l'intéressante analyse de Michel Venne. Il fait justement allusion aux peurs d'une partie de l'électorat qui a voté non au projet de Constitution. La peur est un réflexe de défense bien établi chez un bon nombre d'électeurs français. J'ai déjà eu l'occasion de le montrer à propos d'autres élections, dans le cadre de recherches en psychopolitique. Et bien entendu, certains leaders politiques ont attisé ces peurs, même si elles n'étaient pas justifiées. Il suffisait d'entendre certains discours ou certains débats pour s'en rendre compte. Et le problème est qu'opposer des arguments rationnels à ces peurs, comme certains ténors politiques le faisaient avec beaucoup de logique, ne change rien, puisque la peur est d'ordre émotionnel et que le rationnel ne la calme pas. Je m'en étais déjà expliqué le 27 mars, sous le titre «France : le NON de toutes les émotions», dans une réaction à un article du Devoir.

    Les partisans du non forment un rassemblement hétéroclite, que rien n'unit et que tout oppose. Mais un point semble les réunir, l'absence de perspectives internationales, voire mondiales. Chacun n'a vu que son pré carré. La «peur du plombier polonais», injustifiée d'après le texte de la Constitution, comme on a pu l'entendre à la lecture d'un certain article, semble avoir retenu toutes les attentions, en oubliant que dans le monde actuel, un pays seul, eut-il un passé prestigieux comme la France, ne fait plus le poids. Le problème des textiles chinois vient d'en a faire la preuve. Bon nombre des partisans du non font preuve d'un nationalisme poussé et d'un anti-américanisme tranché. Mais en votant non, il favorise ce qu'ils appellent «l'impérialisme» américain, qui ne fera pas face à un solide et fort bloc européen uni. «Diviser pour régner». On semble avoir oublié que ce vieux principe joue toujours. «La vieille Europe» n'est pourtant pas si loin.
    Au Canada, nous aurions bénéficié d'une Europe solide et unie, précisément comme contrepoids à l'emprise américaine, par des associations économiques, politiques, culturelles. J'avais abordé la question dans un article du Devoir du 13 août 2004, «L'Union, contrepoids à la mondialisation».

    Et je souscris donc volontiers à ce que dit M. Venne: «Le débat européen nous renvoie à nous-mêmes.» Alors que l'on s'agite beaucoup à la Chambre des communes sur des sujets de deuxième ordre, alors que l'on voit s'aboucher des conservateurs avec des séparatistes, on peut se demander à quoi songe réellement notre classe politique, sinon pour les uns à prendre le pouvoir ou à le garder, et pour d'autres à créer une agitation déstabilisante. J'ai posé la question du mythe que représente le Bloc québécois (réaction du 21 mai), mais reste le débat de fond: un Canada désuni peut-il avoir sa place dans le monde d'aujourd'hui, face à la Chine, à l'Inde ou, bien entendu, aux États-Unis?

    Dans ce contexte, comme le dit encore M. Venne «notre débat constitutionnel, loin d'être dépassé, est d'une actualité brûlante», mais il faudrait l'envisager autrement, canadianiser nos institutions politiques (chef d'État canadien, Sénat élu, etc.), ouvrir les relations internationales des provinces, valoriser nos cultures, consentir à des autonomies, etc. en vue de renforcer la solidité du pays, face aux géants qui se profilent au loin ou nous entourent déjà. Nous avons l'avantage de ne pas partir, comme l'Europe, de siècles de guerres, de conflits, de rivalités. Ce n'est pas une raison pour sombrer dans l'immobilisme. Le débat européen devrait faire réfléchir notre classe politique et lui faire trouver des voies nouvelles pour assurer l'avenir de notre pays. Mais il faudrait sortir des petites manoeuvres politiciennes qui prévalent actuellement sur la colline parlementaire d'Ottawa et voir GRAND. »

  • Paul Paradis
    Inscrit
    mardi 31 mai 2005 08h12
    Aussi un nationalisme élitiste
    « D'accord pour le 60% des électeurs socialistes qui ont voté non pour préserver leurs acquis. Par contre, je pense que plusieurs Français, surtout ceux de centre et de droite, ont voté non par crainte de diluer leur statut de "Français" dans une identité "européenne". En effet, les Espagnols (qui dans les zones industrialisées ont des salaires comparables aux Français et donc vulnérables aux pays de l'Est aux bas salaires, et dont les régions sous-développées reçoivent des subventions qu'ils doivent maintenant partager avec les pays est-européens) ont voté oui à plus que 80%. Mais les Espagnols, comme les Italiens ou les Allemands, ne se sentent pas admirés pour leur nationalité, tandis que les Français sont très fiers de leur image de "peuple lumière". Tout comme les Anglais qui sont fiers d'avoir inventé la monarchie constitutionnelle et initié la révolution industrielle. Ce qui explique pourquoi les Anglais ne sont pas chauds à l'idée de se fondre dans l'Europe, et aussi pourquoi les Anglais ont toujours été favorables au multiculturalisme (par exemple, les Arabes qui vivent en Angleterre sont encouragés à garder leur culture): on a dit que les Anglais favorisent le multiculturalisme car ils tiennent à préserver le statut de leur culture "prima inter pares". En d'autres termes, les Français et les Anglais veulent se garder distincts des autres car "ils n'ont pas gardé les cochons ensemble". »

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