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Les pressions de Landry ont tué la Gaspésia

Robert Dutrisac   7 mai 2005  Québec
Québec — Dans son rapport sur l'échec du projet Gaspésia, rendu public hier, le juge à la retraite Robert Lesage affirme que ce sont les pressions politiques exercées par l'ex-premier ministre Bernard Landry qui ont contribué à la précipitation qui a caractérisé le projet de relance, principale cause de ce «naufrage».

«Il devient évident, dans le dossier de Papiers Gaspésia, que l'État, dans sa précipitation, a agi sans se soucier de la rationalité économique. Une idéologie interventionniste et des motifs électoralistes, sans doute, ont inspiré son intervention», accusent les auteurs de ce rapport de 332 pages «sur les dépassements de coûts et de délais du chantier de la société Papiers Gaspésia de Chandler».

Mais M. Lesage ne fait pas qu'envoyer un coup de semonce au pouvoir politique. Il tire sur tout ce qui bouge: Tembec pour l'incurie de sa gestion de projet et pour l'obtention d'avantages fiscaux «amoraux», la Société générale de financement (SGF) pour son interventionnisme, le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ) pour son rôle «politique», Investissement-Québec pour sa «tolérance» et le Conseil conjoint de la FTQ-Construction et du Conseil provincial du Québec des métiers de la construction pour l'intimidation et la discrimination dont il a fait preuve sur le chantier.

Au cours d'une conférence de presse interminable, M. Lesage a énuméré les quatre causes principales de la déconfiture du projet Gaspésia, qui a entraîné des pertes de 253 millions pour le trésor public: l'absence d'un propriétaire privé vraiment responsable, la précipitation, la mauvaise gestion du chantier et, enfin, les problèmes de main-d'oeuvre, qu'il a imputés aux syndicats.

M. Lesage a aussi livré ses principales recommandations. Si certaines d'entre elles avaient été suivies, notamment celle sur l'obligation de procéder à des études préalables fouillées avant de lancer un chantier de cet ampleur, il est loin d'être assuré que le projet aurait vu le jour, a-t-il convenu.

Papiers Gaspésia était une entreprise «sans patron», estime M. Lesage. Rémunérée pour assurer la gestion du projet, Tembec n'était soumise à aucune pénalité en cas de retard ou de dépassement de coûts. La SGF, le Fonds de solidarité et Investissement-Québec ont conclu un «partenariat factice» avec Tembec, a-t-il dit. En investissant 35 millions dans Gaspésia, Tembec était libérée de son engagement antérieur d'investir le même montant à son usine de Matane. «C'était un système de déresponsabilisation», a-t-il dit.

De plus, la structure de compagnies en «poupées russes», aboutissant à une société en commandite, a permis à Tembec de ne pas payer d'impôt sur des revenus provenant d'autres sources, ce qui représente un gain d'environ 25 millions, selon les calculs de l'ex-juge. Cela «nous paraît aller à l'encontre du principe de l'équité fiscale». La SGF, en l'espèce, n'a pas suivi «la morale politique» que doit véhiculer l'État, a dénoncé M. Lesage.

Le Fonds de solidarité, de son côté, est devenu «une puissance financière et politique non imputable», estime le juge à la retraite, qui recommande qu'une commission parlementaire revoie sa raison d'être et son action. Trop souvent, un projet dans lequel investit le Fonds est un «projet FTQ» pour le choix des travailleurs, a-t-il laissé savoir.

Quant à Investissement-Québec, elle «n'avait pas pleine liberté d'action et a été tolérante. Les fonctionnaires au dossier étaient pris en otage par le pouvoir politique», lit-on dans le rapport. Les auteurs suggèrent que la gestion des prêts d'Investissement-Québec soit confiée à une institution financière privée.

Même si elle investit dans le capital-actions des entreprises et en devient ainsi copropriétaire, la SGF ne devrait pas jouer de rôle dans la gestion des entreprises. Ses représentants devraient se limiter à un rôle d'observateurs, recommande notamment le rapport.

Près de la moitié des 27 recommandations du rapport portent sur les relations de travail sur les chantiers. M. Lesage s'en est pris à la «domination totale» du Conseil conjoint de la construction sur le chantier et a dénoncé «l'intimidation, la discrimination et les manifestations» dont les dirigeants syndicaux et certains des syndiqués ont fait preuve. Il faut assurer «le pluralisme syndical» sur les chantiers, a-t-il plaidé, alors que le Conseil conjoint représente entre 92 et 95 % des travailleurs sur les grands chantiers.

Landry doit s'excuser

Le chef péquiste, Bernard Landry, doit présenter des excuses à la population pour avoir causé le coûteux fiasco de la Gaspésia, a fait valoir hier le ministre du Développement économique, Claude Béchard. «Voilà où mène l'interventionnisme aveugle, partisan et irresponsable du Parti québécois», a dit M. Béchard, en point de presse, après avoir parcouru en diagonale le volumineux rapport de la commission d'enquête sur les dépassements de coûts du projet Gaspésia.

M. Béchard reproche à l'ancien premier ministre d'avoir ignoré les nombreux signaux d'alarme et foncé tête baissée dans une aventure qui, dès le départ, apparaissait hasardeuse sinon désespérée. «Les prémisses de base étaient foncièrement mauvaises», a-t-il dit.

Le rapport ne dormira pas sur les tablettes, a promis le ministre. «On va s'assurer que, dans l'avenir, il n'y ait plus ce genre de dérapage», s'est-il engagé.

Cependant, loin d'assumer le blâme, le Parti québécois s'est aussitôt empressé d'imputer la faute au gouvernement libéral, qui a laissé les coûts monter en flèche pendant neuf mois sans intervenir. «Ils ont dormi au gaz et n'ont assuré aucun suivi du dossier. Ils n'ont pas vu ce qui se passait», a dénoncé le porte-parole de l'opposition officiel en matière de développement régional, Normand Jutras.

Il faut aussi tenir compte du contexte de l'époque, a-t-il ajouté. «Tout le monde criait au secours, ça allait mal en Gaspésie. Nous savions qu'il y avait des risques, mais nous voulions porter secours aux régions, à la Gaspésie en particulier», a-t-il justifié.

Mécontent des conclusions du rapport, le président de la FTQ, Henri Massé, a pour sa part décrié «la mauvaise foi» et le «travail bâclé» de la commission d'enquête. S'il y a eu «un peu de tordage de bras», il est faux de prétendre que la FTQ, par l'intimidation et les menaces, a empoissonné l'atmosphère du chantier, a dit M. Massé.

Avec La Presse canadienne






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