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Tempête dans les classes

Marie-Andrée Chouinard   12 mars 2005  Québec
Certains signes donnent à penser que la grève des étudiants suscite des inquiétudes.
Photo : Jacques Nadeau
Certains signes donnent à penser que la grève des étudiants suscite des inquiétudes.
«La grève, qu'ossa donne?», pourrait-on lancer en paraphrasant une célèbre envolée de l'humoriste Yvon Deschamps. En séchant leurs cours comme ils le font depuis maintenant plus de deux semaines, les étudiants s'agrippent-ils au gros bout du bâton ou placent-ils inconsciemment leurs études en tutelle? Certains signaux de repli, déjà largués par la machine gouvernementale, donnent à penser que la grève fait encore peur. Autopsie d'un moyen de pression à l'efficacité incontestable.

Ils ne représentent pas encore 20 % de la masse étudiante totale, mais déjà ces quelque 85 000 collégiens et étudiants universitaires qui ont choisi de faire une pause dans leurs études à quelques semaines de la fin de la session font jaser dans les chaumières.

La transformation de 103 millions de dollars de bourses en prêts, décidée à la faveur du dernier budget, leur est restée en travers de la gorge. Après avoir martelé pendant plus d'un an leur désaccord avec cette décision du gouvernement Charest, condamné la montée en flèche des plafonds d'endettement qui assaillent les plus démunis, les étudiants ont porté la grogne jusque dans la rue.

Cette semaine, environ 85 000 cégépiens et étudiants universitaires — sur une masse totale de quelque 450 000 — ont choisi d'entrer dans la ronde de la grève. Pendant que les associations étudiantes, peu importe leur affiliation — indépendante, membre de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) ou de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE) —, continuent de se prononcer aux quatre coins de la province sur cet appel général à la grève illimitée, les appuis déferlent.

Et non les moindres. Du haut de leur établissement, les recteurs, traditionnellement peu bavards, ouvrent la bouche. Après Roch Denis, de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), d'autres ont emboîté le pas: comme le collègue Michel Ringuet, de l'UQ à Rimouski, et Michel Pigeon, de l'Université Laval, qui ont carrément demandé à Québec de retourner les 103 millions sauvagement pris dans la poche des étudiants pour renflouer les coffres des universités.

«Le temps est venu d'un véritable réinvestissement dans nos universités et qui ne se fera pas au détriment des étudiants», croit Roch Denis, entonnant un refrain repris par ses collègues qui sont venus parler, pour certains, aux côtés des représentants d'associations étudiantes, un fait rare. À l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), le recteur André Paradis a lui-même suspendu les cours le 9 mars dernier pour permettre la tenue d'une assemblée générale étudiante, sans que celle-ci ait à le faire, une action inédite.

Du sérieux

«Le nombre d'étudiants qui sont dans la rue n'est pas encore spectaculaire mais, au-delà de la quantité, il y a d'autres indices qui laissent croire que cette grève, c'est du sérieux», explique Valéry Colas, étudiante au doctorat en histoire à l'UQTR.

Mme Colas parle d'expérience, et deux fois plutôt qu'une. Elle-même ancienne militante liée à l'ex-AGEsshalcUQAM, elle a récemment hésité à se lancer dans des études de troisième cycle, tant sa dette pèsera longtemps sur ses finances, à défaut de sa conscience.

«J'aurais dû recevoir 3255 $ en prêts et environ 6800 $ en bourses cette année, mais j'ai plutôt eu 8000 $ en prêts et 2000 $ en bourses», explique l'étudiante, qui évalue à quelque 80 000 $ la dette totale que son conjoint — aussi futur docteur — et elle auront à rembourser une fois ce 3e cycle universitaire complété.

Intéressée aux mouvements de bataille estudiantins, Valéry Colas a poussé sa passion jusqu'à écrire un livre sur l'histoire des revendications étudiantes dans l'histoire du Québec. Pendant que son manuscrit est scruté par un éditeur, elle est devenue une petite perle pour les médias en quête d'esprit critique assaisonné de regard historique.

«Les grèves étudiantes ont très souvent débouché sur des gains pour les jeunes», explique-t-elle, évoquant le mouvement historique d'octobre 1968 où la grève et l'occupation d'une quinzaine de cégeps tout juste créés ont causé la naissance de l'UQAM et du réseau tentaculaire de l'Université du Québec.

Observatrice aguerrie des mouvements de grève, elle note pour 2005 des clins d'oeil qui ne trompent pas: «Que Saint-Laurent, Maisonneuve ou le Cégep du Vieux-Montréal sortent, ça ne devrait étonner personne. Mais quand arrivent dans le portrait des associations qui n'ont jamais fait la grève, le gouvernement devrait comprendre que c'est du sérieux.»

La semaine prochaine, plusieurs associations liées à la FAECUM (FEUQ), à l'Université de Montréal, devraient d'ailleurs exceptionnellement entrer dans le bal, pour gonfler le mouvement de quelque 15 000 étudiants. À Polytechnique, une grève de 24 heures le 16 mars prochain a même été décrétée. «Quand des futurs ingénieurs s'en mêlent, ce n'est pas rien», a expliqué cette semaine Pier-André Bouchard-St-Amant, président de la FEUQ.

La session

«Le gouvernement doit commencer à trouver ça moins drôle parce que ce mouvement de grève n'a rien de spontané, ça ne s'est pas décidé sur un coup de tête», explique Mme Colas, qui rappelle qu'en novembre 1996, la ministre de l'Éducation de l'époque, Pauline Marois, avait annoncé le maintien du gel des droits de scolarité à l'université au lendemain d'une menace de grève dans les universités. «Un gouvernement ne peut pas se permettre une grève dans les universités», ajoute l'étudiante.

Le ministre de l'Éducation d'aujourd'hui, arrivé en poste en pleine tempête, a plus d'une fois remis en question le choix des étudiants de sécher leurs cours pour obtenir un... meilleur accès à leurs cours. Il les a invités à réintégrer les classes, brandissant la menace d'une reprise de l'ensemble des cours ou de l'annulation pure et simple de la session. «Que du bluff!», a répliqué le président de la FEUQ, invoquant le casse-tête insoluble d'une double cohorte prenant le chemin des collèges et des universités en septembre. «Jamais ils n'annuleront la session!»

Dans certains collèges en grève générale illimitée depuis le 24 février déjà — un des campus de Lanaudière, les cégeps de Saint-Laurent, du Vieux-Montréal, le Collège de Sherbrooke —, la question purement technique d'une reprise de session commence à cheminer.

Ainsi, sur le strict plan syndical, les conventions collectives ne permettent pas la disponibilité des enseignants après le 15 juin et avant le 1er septembre, comme l'explique la Fédération des cégeps. Au Cégep de Saint-Laurent, par exemple, la direction calcule qu'elle ne dispose plus de tellement de marge de manoeuvre avant que des conséquences, tels la reprise d'une session plus tôt à l'automne (avec incidences sur les emplois d'été) et le retard d'une session d'entrée à l'université, ne soient évoquées.

«Ça ne s'est jamais vu dans l'ensemble des mouvements de grève au Québec», explique Valéry Colas, qui croit fermement à l'efficacité de ce moyen de pression, surtout lorsqu'il est décrété par les étudiants alors qu'ils sont sur le point de terminer soit une session, soit même leurs études. «Ça s'est rarement vu, et ça donne encore plus de crédibilité à cette grève.»

Inquiétudes

Dans les chambres de commerce, on commence aussi à regarder cette sortie des étudiants avec grande inquiétude. «Nos membres sont très inquiets parce que, dans les secteurs où il y a pénurie de main-d'oeuvre — et ils sont nombreux! —, les finissants sont impatiemment attendus», explique Louis-Alexandre Lacoste, porte-parole de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), qui proposait par ailleurs cette semaine au gouvernement Charest de se sortir de ce mauvais pas en optant pour un dégel des droits de scolarité, lesquels sont maintenus au même niveau depuis 1994.

«Les emplois d'été sont importants chez nous, on ne peut pas se permettre de perdre nos jeunes travailleurs», explique le directeur général de la Chambre de commerce de la MRC de Rivière-du-Loup, Pierre Lévesque. «Et à la minute où les entreprises vont commencer à nous appeler pour nous dire que ça les dérange, on va presser le gouvernement de régler.»

Au Cégep de Rivière-du-Loup, où les étudiants se dirigent vraisemblablement vers une grève illimitée à compter de lundi, 70 % d'entre eux ont opté pour un parcours technique — où les taux de placement en entreprise sont spectaculairement élevés. Le choix d'une grève pèse donc très lourd.

«Les étudiants doivent savoir qu'ils peuvent perdre leur session, effectivement», explique le directeur général du Cégep de Rivière-du-Loup, Gilles Bacon, qui croit qu'une double cohorte serait possible mais «ridicule». «Mais peut-on les blâmer de prendre cette voie? En frappant la poche des plus démunis, pour notre région rurale où les gens ne sont pas riches, le gouvernement a posé un geste carrément odieux! Ceci dit, que pouvez-vous faire? Moi, j'ai suggéré aux étudiants de commencer à envisager la hausse des droits de scolarité.»

Voilà un conseil qui fait frémir l'ancienne militante toujours présente à l'intérieur de Valéry Colas. «Je pense que c'est exactement la stratégie cachée du gouvernement: il a frappé fort le régime de prêts et bourses pour qu'on s'offusque et que le dégel devienne ensuite un pis-aller», explique la jeune femme.

En attendant de parier sur cette hypothèse, on plongera certainement très bientôt dans ces «scénarios» et «solutions porteuses» promis par le ministre Jean-Marc Fournier, entre deux envolées condamnant la «violence» des manifestants.

La semaine prochaine, qui doit voir se gonfler de plusieurs milliers d'étudiants le mouvement de grève, devrait être cruciale. Dans un contexte budgétaire annonçant des compressions, et malgré la contrainte d'un caucus libéral indisposé par la mutation des 103 millions de dollars de bourses en prêts, le ministre de l'Éducation devra apprendre à faire... des miracles.






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