Une entrevue avec Ingo Kolboom - L'Allemagne et le Québec sont semblables sur le plan identitaire
C'est aux Québecois qu'il revient de prendre des initiatives pour être « suffisamment reconnus dans le monde »
Depuis 15 ans, Ingo Kolboom, enseignant à l'université de Dresde, entretient des liens privilégiés avec le Québec. Cet Allemand, à la fois romaniste, politologue et historien de formation et de carrière, s'intéresse grandement à l'identité francophone nord-américaine; il contribue étroitement à la diffusion de la culture québécoise et se montre préoccupé par la place qu'occupe le Québec dans les relations internationales.
Professeur titulaire d'une chaire qui porte le nom de «Études sur la France et le monde francophone», il a fondé en 1994 le Centre interdisciplinaire de recherches franco-canadiennes et franco-américaines Québec-Saxe (CIFRAQS), dont il demeure le directeur et qu'il décrit ainsi: «C'est une structure d'accueil qui n'a pas à proprement parler de mandat. Normalement, les études sur le Québec ne sont pas intégrées à celles de nature française en Allemagne. Le savoir sur le Canada francophone et sur le Québec en particulier demeure très marginal. On a donc créé ce centre à l'intérieur des départements à titre de structure d'accueil et de moteur d'activité à partir desquels on peut travailler comme une sorte de phare.» Il serait impossible de réaliser des études québécoises sans la présence du Centre, qui sert en outre au financement de l'enseignement et des travaux de recherche: «On doit effectuer un travail de rattrapage dans ce domaine et pour intéresser les organismes responsables des subventions, il nous faut une adresse précise. On ne peut tout de même pas dire: "Moi je suis un jardinier qui s'intéresse au Québec; pourriez-vous me donner quelques sous?" On a besoin d'une structure et d'une vitrine officielles.»
Une longue histoire d'amitié
Le professeur fréquente le Québec depuis longtemps et il reconnaît volontiers qu'il aime ce lieu de la francophonie et les gens qui l'habitent: «Pour moi c'est archi-clair!» Il foule pour la première fois le sol québécois en 1990 lors d'un congrès sur l'Allemagne qui se déroule au Château Frontenac sous l'égide du département d'histoire de l'Université de Montréal: «Je suis venu comme spécialiste des affaire franco-allemandes parce que j'étais à l'époque directeur à la Société allemande de politique étrangère.» Il est à livrer son exposé sur les relations entre les deux pays tout juste au moment où survient la réunification officielle des deux Allemagne, soit le 3 octobre 1990: «On a pu célébrer ce moment historique à l'occasion de ce congrès dont le titre original était "Les Allemagnes". Ce fut une belle coïncidence et je crois bien que ce fut la première réunion qui s'est déroulée sur l'Allemagne unie à travers le monde entier.»
Grâce à une série de conférences qu'il prononce sur la sécurité franco-allemande durant son séjour, Ingo Kolboom élargit son rayon d'action et ses horizons tout en découvrant véritablement le pays. Il raconte: «Ça m'a tellement plu. C'était une divine surprise pour moi et je suis rentré à la maison très ému et impressionné. À la première occasion que j'ai pu saisir, deux ans plus tard, je suis revenu comme professeur invité à l'Université de Montréal. J'ai alors commencé à devenir un apprenti du Québec.» Il se rappelle son expérience sur le plan politique: «C'était tout à fait intéressant parce j'étais présent, en 1992, au coeur même du tourbillon de Charlottetown. J'ai rencontré Bourassa et Trudeau. J'ai écrit pour des journaux allemands sur la problématique canado-québécoise.»
Il est encore davantage marqué par la vie culturelle: «J'étais venu à titre de spécialiste des politiques de sécurité, mais j'ai passé mes journées à baigner dans la culture québécoise.» Il rencontre le plus facilement du monde le poète Gaston Miron et d'autres personnalités du milieu artistique, ce dont il s'étonne encore aujourd'hui en songeant aux difficultés qu'il a éprouvées à cet égard durant ses longs séjours en France.
Une semblable problématique identitaire
Ingo Kolboom a été stupéfait de découvrir que les Allemands et les Québécois se rapprochaient sur le plan de la définition de leur identité: les uns et les autres fournissent des réponses variées sur cette question, contrairement aux Français qui font à peu près l'unanimité sur cette thématique: «J'ai vécu la même expérience au Québec qu'en Allemagne. On vit la même situation chez nous et, en plus, nous étions plongés dans ce débat à l'époque de l'effervescence de l'unification allemande. J'ai vécu dans un pays nommé l'Allemagne de l'Ouest où personne ne pouvait apporter une réponse à la question: "C'est quoi être allemand?" Après l'unification, c'est devenu encore plus compliqué parce que deux identités Est/Ouest se sont rencontrées sans en former véritablement une seule; et la chose est loin d'être terminée. Cette expérience de trouver la réponse claire à la question: "C'est quoi être québécois?", je l'avais déjà vécue et elle rejoignait ma propre expérience identitaire.»
Il en a conclu qu'il existait un large fossé entre les Québécois et leurs cousins de France: «Tout le monde dit qu'ils forment un couple merveilleux, mais plus on s'en approche et plus on s'aperçoit de leurs différences. Ce n'est pas du tout clair! Le Québécois a survécu en quelque sorte parce qu'il n'a pas vécu dans un système centralisateur et jacobin.» Il fait observer que, tout comme les Allemands, les francophones de l'Amérique du Nord ont vécu une régionalisation de leurs identités, un rétrécissement identitaire: «Les Canadiens-Français sont devenus des Québécois, des Franco-Ontariens, des Acadiens, etc. Il y a là un morcellement et, en même temps, une clarification. Je ne porte pas de jugement, je constate que les Canadiens-Français, eux aussi, ont vécu depuis le début de leur histoire sur une trajectoire identitaire qui est aussi compliquée que la nôtre.» Sans que ce ne soit bien connu d'un côté comme de l'autre, cette réalité forme une sorte de pont naturel entre les deux communautés européenne et nord-américaine.
Des liens économiques très étroits et stratégiques
En 2003, l'Allemagne s'est avérée le deuxième plus important partenaire économique du Québec après les États-Unis. Le professeur l'explique par le fait que les chefs d'entreprise québécois ne pensent pas en fonction d'un concept culturel: «Ils parlent en termes d'investissements, de marchés, de filiations. Ce sont des businessmen plutôt que des idéologues comme les hommes politiques.» Sans nommer personne, il se souvient d'avoir rencontré des gens haut placés dans les cercles politiques qui ne savaient pas que l'Allemagne était un partenaire aussi important du Québec.
Les entrepreneurs ont compris qu'il vaut la peine de brasser des affaires avec les pays germanophones. M. Kolboom explique: «Géographiquement, ceux-ci représentent aussi une plaque tournante pour cette nouvelle Europe qui va maintenant au-delà de l'Elbe, qui s'étend de l'Irlande à l'Islande. J'ai l'habitude de dire dans mes présentations stratégiques que l'axe du Rhin se déplace sur le Danube.»
Au-delà de la diplomatie officielle
Dans cette optique et sur le plan des relations internationales, Ingo Kolboom considère que le Québec se montre coincé dans ses différentes ambitions. Au chapitre de la diplomatie officielle, il se situe entre État souverain et région pour revendiquer une place spéciale dans le concert des interventions internationales: «C'est une position qui complique la diplomatie québécoise de façon considérable. Je comprends cette ambition et je la soutiens parce que le Québec, en effet, n'est pas une province comme une autre, parce qu'elle est la seule qui est francophone dans une proportion de 85 % et plus.» Il n'en demeure pas moins qu'il lui est difficile de faire valoir cette thèse pour occuper l'espace diplomatique auquel il aspire, en dehors de la francophonie.
Toutefois, il existe en parallèle des activités paradiplomatiques qui se situent au-dessus du seuil officiel diplomatique. Le professeur Kolboom constate que même la diplomatie officielle essaie de travailler dans ce domaine pour avoir accès aux sociétés civiles et organiser des échanges culturels: «Le Québec trouve là un terrain tout à fait propice pour s'épanouir. Cette paradiplomatie est en état d'émergence totale dans le cadre du mouvement de mondialisation. Le volet classique continue à avoir sa place, mais, dans la pratique économique, la nouvelle diplomatie s'est installée.» Il montre les conséquences d'une telle sectorisation: «Il y a le monopole de l'État souverain, de la diplomatie et des relations entre États, mais en même temps, ce dogme juridique international est déjà brisé dans le cadre d'une régionalisation de la diplomatie.»
Il considère que le Québec a maintenant la voie libre dans ce contexte tout en posant une sérieuse réserve: «Je crois que les Québécois ne font pas assez dans ce domaine. Ils sont parfois bien pleurnichards parce qu'ils ne sont pas suffisamment reconnus dans le monde, mais c'est à eux de prendre les initiatives pour l'être davantage.» Il risque une deuxième observation critique: «Tant que le Québec demeure de façon primordiale préoccupé par le seul monde francophone, c'est-à-dire la France, il risque de ne pas prendre la place qu'il mérite dans le monde non francophone.»
***
Ingo Kolboom recevra un doctorat honorifique de l'UQAM dans le cadre du colloque consacré à la doctrine Gérin-Lajoie.
Professeur titulaire d'une chaire qui porte le nom de «Études sur la France et le monde francophone», il a fondé en 1994 le Centre interdisciplinaire de recherches franco-canadiennes et franco-américaines Québec-Saxe (CIFRAQS), dont il demeure le directeur et qu'il décrit ainsi: «C'est une structure d'accueil qui n'a pas à proprement parler de mandat. Normalement, les études sur le Québec ne sont pas intégrées à celles de nature française en Allemagne. Le savoir sur le Canada francophone et sur le Québec en particulier demeure très marginal. On a donc créé ce centre à l'intérieur des départements à titre de structure d'accueil et de moteur d'activité à partir desquels on peut travailler comme une sorte de phare.» Il serait impossible de réaliser des études québécoises sans la présence du Centre, qui sert en outre au financement de l'enseignement et des travaux de recherche: «On doit effectuer un travail de rattrapage dans ce domaine et pour intéresser les organismes responsables des subventions, il nous faut une adresse précise. On ne peut tout de même pas dire: "Moi je suis un jardinier qui s'intéresse au Québec; pourriez-vous me donner quelques sous?" On a besoin d'une structure et d'une vitrine officielles.»
Une longue histoire d'amitié
Le professeur fréquente le Québec depuis longtemps et il reconnaît volontiers qu'il aime ce lieu de la francophonie et les gens qui l'habitent: «Pour moi c'est archi-clair!» Il foule pour la première fois le sol québécois en 1990 lors d'un congrès sur l'Allemagne qui se déroule au Château Frontenac sous l'égide du département d'histoire de l'Université de Montréal: «Je suis venu comme spécialiste des affaire franco-allemandes parce que j'étais à l'époque directeur à la Société allemande de politique étrangère.» Il est à livrer son exposé sur les relations entre les deux pays tout juste au moment où survient la réunification officielle des deux Allemagne, soit le 3 octobre 1990: «On a pu célébrer ce moment historique à l'occasion de ce congrès dont le titre original était "Les Allemagnes". Ce fut une belle coïncidence et je crois bien que ce fut la première réunion qui s'est déroulée sur l'Allemagne unie à travers le monde entier.»
Grâce à une série de conférences qu'il prononce sur la sécurité franco-allemande durant son séjour, Ingo Kolboom élargit son rayon d'action et ses horizons tout en découvrant véritablement le pays. Il raconte: «Ça m'a tellement plu. C'était une divine surprise pour moi et je suis rentré à la maison très ému et impressionné. À la première occasion que j'ai pu saisir, deux ans plus tard, je suis revenu comme professeur invité à l'Université de Montréal. J'ai alors commencé à devenir un apprenti du Québec.» Il se rappelle son expérience sur le plan politique: «C'était tout à fait intéressant parce j'étais présent, en 1992, au coeur même du tourbillon de Charlottetown. J'ai rencontré Bourassa et Trudeau. J'ai écrit pour des journaux allemands sur la problématique canado-québécoise.»
Il est encore davantage marqué par la vie culturelle: «J'étais venu à titre de spécialiste des politiques de sécurité, mais j'ai passé mes journées à baigner dans la culture québécoise.» Il rencontre le plus facilement du monde le poète Gaston Miron et d'autres personnalités du milieu artistique, ce dont il s'étonne encore aujourd'hui en songeant aux difficultés qu'il a éprouvées à cet égard durant ses longs séjours en France.
Une semblable problématique identitaire
Ingo Kolboom a été stupéfait de découvrir que les Allemands et les Québécois se rapprochaient sur le plan de la définition de leur identité: les uns et les autres fournissent des réponses variées sur cette question, contrairement aux Français qui font à peu près l'unanimité sur cette thématique: «J'ai vécu la même expérience au Québec qu'en Allemagne. On vit la même situation chez nous et, en plus, nous étions plongés dans ce débat à l'époque de l'effervescence de l'unification allemande. J'ai vécu dans un pays nommé l'Allemagne de l'Ouest où personne ne pouvait apporter une réponse à la question: "C'est quoi être allemand?" Après l'unification, c'est devenu encore plus compliqué parce que deux identités Est/Ouest se sont rencontrées sans en former véritablement une seule; et la chose est loin d'être terminée. Cette expérience de trouver la réponse claire à la question: "C'est quoi être québécois?", je l'avais déjà vécue et elle rejoignait ma propre expérience identitaire.»
Il en a conclu qu'il existait un large fossé entre les Québécois et leurs cousins de France: «Tout le monde dit qu'ils forment un couple merveilleux, mais plus on s'en approche et plus on s'aperçoit de leurs différences. Ce n'est pas du tout clair! Le Québécois a survécu en quelque sorte parce qu'il n'a pas vécu dans un système centralisateur et jacobin.» Il fait observer que, tout comme les Allemands, les francophones de l'Amérique du Nord ont vécu une régionalisation de leurs identités, un rétrécissement identitaire: «Les Canadiens-Français sont devenus des Québécois, des Franco-Ontariens, des Acadiens, etc. Il y a là un morcellement et, en même temps, une clarification. Je ne porte pas de jugement, je constate que les Canadiens-Français, eux aussi, ont vécu depuis le début de leur histoire sur une trajectoire identitaire qui est aussi compliquée que la nôtre.» Sans que ce ne soit bien connu d'un côté comme de l'autre, cette réalité forme une sorte de pont naturel entre les deux communautés européenne et nord-américaine.
Des liens économiques très étroits et stratégiques
En 2003, l'Allemagne s'est avérée le deuxième plus important partenaire économique du Québec après les États-Unis. Le professeur l'explique par le fait que les chefs d'entreprise québécois ne pensent pas en fonction d'un concept culturel: «Ils parlent en termes d'investissements, de marchés, de filiations. Ce sont des businessmen plutôt que des idéologues comme les hommes politiques.» Sans nommer personne, il se souvient d'avoir rencontré des gens haut placés dans les cercles politiques qui ne savaient pas que l'Allemagne était un partenaire aussi important du Québec.
Les entrepreneurs ont compris qu'il vaut la peine de brasser des affaires avec les pays germanophones. M. Kolboom explique: «Géographiquement, ceux-ci représentent aussi une plaque tournante pour cette nouvelle Europe qui va maintenant au-delà de l'Elbe, qui s'étend de l'Irlande à l'Islande. J'ai l'habitude de dire dans mes présentations stratégiques que l'axe du Rhin se déplace sur le Danube.»
Au-delà de la diplomatie officielle
Dans cette optique et sur le plan des relations internationales, Ingo Kolboom considère que le Québec se montre coincé dans ses différentes ambitions. Au chapitre de la diplomatie officielle, il se situe entre État souverain et région pour revendiquer une place spéciale dans le concert des interventions internationales: «C'est une position qui complique la diplomatie québécoise de façon considérable. Je comprends cette ambition et je la soutiens parce que le Québec, en effet, n'est pas une province comme une autre, parce qu'elle est la seule qui est francophone dans une proportion de 85 % et plus.» Il n'en demeure pas moins qu'il lui est difficile de faire valoir cette thèse pour occuper l'espace diplomatique auquel il aspire, en dehors de la francophonie.
Toutefois, il existe en parallèle des activités paradiplomatiques qui se situent au-dessus du seuil officiel diplomatique. Le professeur Kolboom constate que même la diplomatie officielle essaie de travailler dans ce domaine pour avoir accès aux sociétés civiles et organiser des échanges culturels: «Le Québec trouve là un terrain tout à fait propice pour s'épanouir. Cette paradiplomatie est en état d'émergence totale dans le cadre du mouvement de mondialisation. Le volet classique continue à avoir sa place, mais, dans la pratique économique, la nouvelle diplomatie s'est installée.» Il montre les conséquences d'une telle sectorisation: «Il y a le monopole de l'État souverain, de la diplomatie et des relations entre États, mais en même temps, ce dogme juridique international est déjà brisé dans le cadre d'une régionalisation de la diplomatie.»
Il considère que le Québec a maintenant la voie libre dans ce contexte tout en posant une sérieuse réserve: «Je crois que les Québécois ne font pas assez dans ce domaine. Ils sont parfois bien pleurnichards parce qu'ils ne sont pas suffisamment reconnus dans le monde, mais c'est à eux de prendre les initiatives pour l'être davantage.» Il risque une deuxième observation critique: «Tant que le Québec demeure de façon primordiale préoccupé par le seul monde francophone, c'est-à-dire la France, il risque de ne pas prendre la place qu'il mérite dans le monde non francophone.»
***
Ingo Kolboom recevra un doctorat honorifique de l'UQAM dans le cadre du colloque consacré à la doctrine Gérin-Lajoie.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

