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Perspectives - P.-S.: jeter après usage

Michel David   19 février 2005  Québec
La réaction d’Yves Séguin a été impeccable hier. Une tristesse compréhensible, mais aucune manifestation d’amertume.
La réaction d’Yves Séguin a été impeccable hier. Une tristesse compréhensible, mais aucune manifestation d’amertume.
Au printemps 2003, les anciens conseillers de Robert Bourassa, que Jean Charest avait appelés à la rescousse, lui déconseillaient fortement de recruter un loose cannon comme Yves Séguin dans son équipe de candidats. Ils ne le connaissaient que trop bien.

Le chef du PLQ avait cependant passé outre. Il en avait assez de se faire demander qui serait son ministre des Finances. La présence de M. Séguin lui enlèverait au moins cette épine du pied.

Il avait cependant pris la précaution de lui trouver un remplaçant, au cas où, dans la personne du président de la Chambre de commerce du Québec, Michel Audet. Le jour où les inconvénients l'emporteraient sur les avantages, il serait toujours temps de faire à M. Séguin une offre qu'il ne pourrait pas accepter.

À l'époque, M. Audet avait été fort mécontent d'apprendre qu'il était destiné à jouer les seconds violons, mais on a dû lui expliquer que c'était une situation temporaire. Un post-scriptum dans le dossier de M. Séguin précisait: «jeter après usage». Il lui suffisait de patienter.

Comme cela était prévisible, le ministre des Finances a eu tôt fait de se mettre ses collègues à dos. Hier, Claude Béchard paraissait ravi de lui donner le coup de pied de l'âne. Ses remarques manquaient singulièrement d'élégance mais traduisaient l'opinion générale au gouvernement. Les trois mots clés utilisés par le premier ministre hier — solidarité, cohérence, discipline — visaient directement M. Séguin.

On peut difficilement reprocher à M. Charest d'avoir voulu alléger un peu l'atmosphère au sein de son cabinet. Il y avait déjà suffisamment d'incompétents sans ajouter un fauteur de troubles. Ses alliances tactiques avec l'opposition péquiste, notamment lors du débat sur le changement d'orientation de la Caisse de dépôt, se situaient à la limite de la déloyauté.

Cela faisait presque un an que les adjoints du premier ministre le pressaient d'écarter M. Séguin. Sacrifier son ministre le plus populaire alors que le gouvernement est au plus bas dans l'opinion publique n'en demeure pas moins une décision très lourde de conséquences.

***

Il faut reconnaître que le nouveau cabinet traduit beaucoup mieux la vision conservatrice de M. Charest. En un sens, la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, a eu raison de parler d'un changement d'ordre cosmétique. En excluant M. Séguin, qui a de véritables préoccupations sociales, le premier ministre a débarrassé le gouvernement de son maquillage progressiste.

M. Séguin n'a rien d'un idéologue néolibéral. Dès le départ, la «réingénierie» lui a inspiré le plus grand scepticisme. Il était également opposé aux modifications apportées au Code du travail pour faciliter la sous-traitance.

Dès septembre 2002, alors qu'il n'était pas encore question de porter les couleurs du PLQ, il avait émis les plus grandes réserves à propos du cadre financier dans lequel M. Charest entendait inscrire l'action de son gouvernement. Il avait déclaré publiquement que des baisses d'impôt de un milliard par année lui paraissaient irréalistes. Qu'il s'y oppose une fois rendu aux Finances n'aurait dû surprendre personne. Le plus étonnant est plutôt de l'y avoir nommé.

Il était manifeste que M. Séguin vivait de plus en plus mal avec la contradiction entre les conclusions de son rapport sur le déséquilibre fiscal et la réalité du fédéralisme canadien. Sa sortie spectaculaire contre le Dracula fédéral, en octobre dernier, était simplement une façon plus imagée de présenter les choses.

Son degré de tolérance envers les empiétements d'Ottawa était infiniment moindre que celui de son chef. Aux yeux de l'actuel premier ministre, dont l'attachement au Canada est une question de valeurs, il est clair que rien ne saurait justifier la rupture du lien fédéral. M. Séguin présentait plutôt le Québec comme un actionnaire de la fédération, et il trouvait le rendement sur l'investissement nettement insuffisant. Un jour ou l'autre, il risquait d'en arriver à la conclusion que le temps était venu de liquider les actions.

***

On n'en est pas encore là. M. Séguin a indiqué qu'il entendait demeurer député d'Outremont et membre du caucus libéral «pour le moment». M. Charest aurait certainement préféré le voir quitter la politique, mais il veut «rester dans la discussion» en attendant de voir ce que la conjoncture lui réserve.

Sa réaction a été impeccable hier. Une tristesse compréhensible, mais aucune manifestation d'amertume. Les Québécois aiment les politiciens qui «écoutent leur coeur». Il risque toutefois de trouver le temps bien long à Québec. Il trouvera peut-être en Pierre Paradis un compagnon d'infortune, mais ses autres collègues ne lui témoigneront pas une amitié excessive.

Après l'avoir nommé à la présidence de la Commission sur le déséquilibre fiscal, Bernard Landry avait vainement tenté de l'amener au PQ. Depuis, le contact entre les deux hommes n'a jamais été rompu. De là à imaginer que M. Séguin «traverse la Chambre», il y a cependant une marge. D'ailleurs, le caucus péquiste a déjà son lot de loose cannons.

Ces réserves ne sont peut-être pas insurmontables. Hier, Bernard Landry n'avait que du bien à dire de l'ex-ministre des Finances. Malgré ses défauts, un homme aussi populaire auprès de gens souvent allergiques au PQ n'aurait pas de prix dans une campagne référendaire.

mdavid@ledevoir.com
 
 
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