L’UPAC s’intéresse aux liens entre Guy Ouellette et Martin Prud’homme

Le document est daté du 25 octobre dernier, jour de l’arrestation du député Guy Ouellette.
Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne Le document est daté du 25 octobre dernier, jour de l’arrestation du député Guy Ouellette.

L’UPAC a organisé deux rencontres avec le grand patron de la Sûreté du Québec au sujet de ses liens avec le député libéral Guy Ouellette, révèle le mandat de perquisition ayant permis la fouille du domicile de M. Ouellette. Le document démontre que le député et Martin Prud’homme se parlent sur une base régulière.

Obtenu par un consortium de médias dont fait partie Le Devoir, le mandat met aussi en lumière que l’UPAC soupçonne Lino Zambito de faire partie du complot pour vol de documents et fuite d’informations dans les médias, de connivence avec le député Guy Ouellette et deux policiers de l’UPAC. Le document est daté du 25 octobre dernier, jour de l’arrestation du député Guy Ouellette. L’interdit de publication le concernant a été levé ce jeudi.

Les éléments contenus dans les mandats ne constituent pas de la preuve. Ce sont des allégations des policiers qui n’ont pas été testées en cour.

Le directeur général de la Sûreté du Québec (présentement prêté au Service de police de la Ville de Montréal, SPVM), Martin Prud’homme, a été rencontré par la GRC à deux reprises au cours de l’automne. Il est considéré comme un « témoin » dans le cadre de l’enquête ouverte par l’UPAC pour découvrir qui divulguait aux médias de l’information sur des enquêtes en cours.

C’est Martin Prud’homme lui-même qui a approché l’UPAC pour demander une rencontre avec les enquêteurs. Il avait été informé de la tenue d’une enquête de l’UPAC sur les fuites entourant le projet Mâchurer et l’implication potentielle de Guy Ouellette.

Par souci de transparence, l’UPAC a demandé à la GRC de mener l’entrevue : plusieurs enquêteurs de l’UPAC sont issus de la SQ, donc sous l’autorité de Martin Prud’homme.

« Il veut savoir comment se gouverner [sic] lorsque Guy Ouellette communiquera avec lui à nouveau », écrivent les enquêteurs de la GRC dans leurs notes après l’entrevue du 11 septembre 2017.

Longue amitié

Les deux hommes sont régulièrement en contact depuis 1992. Ils ont travaillé ensemble à la Sûreté du Québec et se sont retrouvés à Québec, à l’époque où Martin Prud’homme était sous-ministre à la Sécurité publique.

Ils ont depuis conservé des liens d’amitié. Ils mangent ensemble deux fois par année et se parlent « environ une fois par mois », généralement à l’initiative de Guy Ouellette, confie Martin Prud’homme.

« Il a une grande préoccupation par rapport à la façon dont il doit se comporter avec Guy Ouellette, ajoutent les enquêteurs dans leurs notes. “Je ne suis pas un agent source. Je ne mettrai pas de micros.” Il ne peut pas faire ça dans son rôle. »

Des conversations politiques

Martin Prudhomme affirme que jamais Guy Ouellette n’a essayé de lui soutirer de l’information et que, de toute façon, jamais il ne lui en donnerait. Ils parlent de « politique, de projets de loi, etc. », mais jamais Guy Ouellette ne pose de questions sur des enquêtes de la SQ.

Pourtant, dans une conversation de 45 minutes que Martin Prud’homme a eue avec Guy Ouellette peu avant son entrevue avec la GRC, le député l’avait « averti » que deux personnes (dont les noms sont caviardés) n’étaient pas contentes de la progression d’une enquête de la SQ touchant le SPVM. Guy Ouellette aurait aussi confié qu’un enquêteur de l’UPAC « avait une haine envers lui ».

« Il ne se souvient pas d’avoir parlé à M. Ouellette la journée de l’arrestation de Mme Nathalie Normandeau, mais c’est fort possible […], car il a l’habitude de le faire lors d’événements médiatisés. Il ne se souvient pas de quoi ils ont discuté, mais il apporte [sic] la possibilité que M. Ouellette lui ait parlé en lien avec la journée du budget. M. Ouellette n’a jamais mentionné le procès de Mme Normandeau », relatent les enquêteurs.

Le grand patron de la SQ ne voit pas de problème à ces échanges entre un membre du gouvernement et un chef policier. 

Martin Prud’homme déclare que c’est normal que Guy Ouellette l’appelle. M. Ouellette a un très grand réseau.

 

Lors de son deuxième entretien avec la GRC, le 17 octobre, Martin Prud’homme s’est même « questionné sur le fait qu’il est le seul officier à être rencontré par l’UPAC quand il sait pertinemment que plusieurs de ses officiers vont manger avec Guy Ouellette ».

Enquête sur les fuites

Les documents révèlent également que Robert Lafrenière, commissaire de l’UPAC, a demandé à la SQ d’enquêter sur les fuites qui préoccupent l’UPAC.

Celles-ci auraient mené à la publication de plusieurs articles dans plusieurs médias, notamment au sujet de l’enquête Mâchurer, « un projet d’enquête hautement sensible et toujours en cours » qui vise l’ancien premier ministre Jean Charest et Marc Bibeau, un important collecteur de fonds du Parti libéral du Québec.

Ces fuites ont également mené à la publication d’échanges de courriels montrant des liens d’amitié entre Sam Hamad et Marc-Yvan Côté.

Martin Prud’homme a refusé la demande du commissaire de l’UPAC. Il affirme qu’il y a un « mur » entre l’UPAC et la SQ et qu’il n’a « aucun lien avec les gens de l’UPAC, à part ses liens familiaux avec M. Robert Lafrenière », son beau-père.

« La situation est incestueuse, il est un défenseur de “retirer ses membres de l’UPAC” », notent les enquêteurs de la GRC.

M. Prud’homme ne croit pas que « Guy Ouellette a des intérêts dans les dossiers de l’UPAC, il le croit honnête et intègre ». « C’est un fait connu que pour des raisons personnelles, M. Ouellette et M. Lafrenière ne s’apprécient pas. Il serait cependant très surpris d’apprendre que [le député] fait couler de l’information relative à des enquêtes actives de l’UPAC. »

Les notes des enquêteurs ont été reproduites dans une dénonciation, qui fait plus de 100 pages, visant à obtenir un mandat de perquisition au domicile de Guy Ouellette.

Les infractions alléguées incluent l’abus de confiance, l’entrave à la justice, le complot, la fraude, la possession de biens criminellement obtenus et la tentative d’influencer ou de négocier une nomination ou d’en faire le commerce.

Zambito

L’enquête de l’UPAC vise quatre personnes : Guy Ouellette, Richard Despaties (analyste-enquêteur de l’UPAC congédié en octobre 2016), Stéphane Bonhomme (policier de la Sûreté du Québec qui travaille au Service des enquêtes sur la corruption) et Lino Zambito ? dont le nom apparaît aujourd’hui pour la première fois.

La dénonciation laisse entendre que Lino Zambito a eu accès à des documents de première main en provenance de l’UPAC. On tente aussi d’établir qu’il parle à Guy Ouellette et Richard Despaties, qui lui auraient transmis des informations privilégiées.

M. Zambito a été un témoin vedette de la commission Charbonneau. Il a plaidé coupable en 2015 à des accusations de complot, de fraude et de corruption pour des infractions commises alors qu’il était vice-président de la firme Infrabec à Boisbriand. Il est également témoin dans les projets Lierre et Mâchurer.

Lors d’une opération de surveillance menée sur lui par la SQ en janvier 2013, les policiers ont pu l’observer en présence de Guy Ouellette et de Jean Rizzutto, un « financier politique libéral », dans un restaurant du Marché 440 à Laval.

Le document s’attarde surtout à deux entrevues radio accordées par M. Zambito et dans lesquelles il a dévoilé des informations qui n’étaient pas de notoriété publique. Plusieurs bouts caviardés empêchent de bien comprendre son implication alléguée dans les fuites.

Correspondances

De manière plus large, le mandat de perquisition visait à fouiller l’ordinateur du député libéral, à la recherche de documents compromettants et de toute correspondance qu’il aurait pu entretenir avec les policiers Bonhomme et Despaties, de même qu’avec M. Zambito et Annie Trudel, une ex-enquêteuse au ministère des Transports qui a remis un rapport dévastateur sur son ancienne organisation en commission parlementaire en 2016.

Le document retrace une série d’appels entre tous ces gens. Il tente de démontrer que Richard Despaties s’est envoyé à son adresse personnelle des documents internes juste avant son congédiement de l’UPAC. Par la suite, Stéphane Bonhomme, toujours actif au service, aurait continué à l’alimenter en informations dignes d’intérêt.

Rappelons que c’est grâce au téléphone de M. Despaties que l’UPAC a pu piéger Guy Ouellette en octobre. Les policiers ont envoyé un message à Guy Ouellette à partir du téléphone de l’ex-enquêteur, lui faisant miroiter un scoop pour les journalistes. Le député libéral a ensuite été arrêté alors qu’il s’était rendu sur les lieux du rendez-vous pour récupérer la supposée information.

Le document révèle une quantité d’appels sur les téléphones de Guy Ouellette sur plus de deux ans relativement à cette histoire, mais sans dévoiler pour l’instant les noms des personnes qui ont été contactées dans chacun des cas.