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    Chronique

    Les Bleus et les Rouges

    Michel David
    28 novembre 2017 |Michel David | Québec | Chroniques

    François Legault s’est aventuré sur un terrain très glissant en présentant une hausse de la natalité comme le moyen non seulement de combler le déficit démographique dont souffre le Québec, mais aussi de préserver son identité.

     

    C’est moins le souvenir des « bébés bonus » de Robert Bourassa que celui de l’impair commis par Lucien Bouchard durant la campagne référendaire de 1995 qui risque de resurgir. « On est une des races blanches qui ont le moins d’enfants. Ça n’a pas de bon sens. Ça veut dire quelque chose, ça veut dire qu’on n’a pas réglé les problèmes familiaux », avait-il lancé.

     

    Qui plus est, il avait fait porter le poids de l’avenir du Québec sur les épaules des femmes. « C’est une lourde responsabilité, mais nous avons confiance en elles. » À l’accusation de racisme s’était donc ajoutée celle de sexisme. Tout autre que lui ne s’en serait pas remis, mais c’était l’époque où on lui passait tout.

     

    François Legault n’est cependant pas Lucien Bouchard. Le chef caquiste a eu beau faire valoir que la hausse de la natalité n’était pas l’objectif premier du soutien que son parti veut apporter aux familles, même si elle pouvait en constituer un effet secondaire, ce n’est pas ainsi que ses adversaires vont l’entendre.

     

    Le premier ministre Couillard n’a pas mis de temps à y voir un retour à l’époque de la « revanche des berceaux », se demandant si « les curés de la CAQ vont faire la visite paroissiale pour vérifier si le monde ont des enfants en chemin, comme on disait dans le temps ».


     

    Après l’ovation réservée à Jean Charest, samedi soir, M. Couillard a profité de la célébration du 150e anniversaire du PLQ pour rappeler le vieil antagonisme entre les Bleus et les Rouges, qui a marqué l’histoire du Québec. D’un côté, les Rouges d’Honoré Mercier, agents de progrès et d’ouverture d’esprit, dont les libéraux seraient les héritiers. De l’autre, les Bleus, figés dans le statu quo et la « grande noirceur », qui renaîtraient aujourd’hui dans la CAQ.

     

    À bien des égards, M. Couillard avait raison de dire que « le Québec porte la signature du PLQ ». Le long règne libéral inauguré en 2003 rappelle en effet celui de Louis-Alexandre Taschereau, dont la corruption est devenue légendaire. N’en déplaise au premier ministre, la commission Charbonneau a certainement marqué les esprits plus que le Plan Nord ou le traité de libre-échange avec l’Union européenne.

     

    De la longue liste des chefs libéraux qui ont dirigé le Québec depuis 1867, le préféré de M. Couillard est le successeur de Taschereau, Adélard Godbout, à qui on doit la création d’Hydro-Québec et surtout l’octroi du droit de vote aux femmes. Si M. Godbout a indéniablement fait progresser le Québec, la mémoire collective retient surtout de lui qu’il a été le plus fédéraliste des premiers ministres de l’histoire du Québec, jusqu’à ce queM. Couillard vienne lui-même lui disputer ce titre.


     

    La vieille opposition entre les Bleus et les Rouges n’en demeure pas moins très actuelle. Dimanche, M. Legault a expliqué aux militants caquistes que, pour la première fois en un demi-siècle, l’épouvantail référendaire ne serait pas au centre de la prochaine élection. Même M. Couillard, qui l’avait brandi comme tous ses prédécesseurs depuis 1970 durant la dernière campagne, a admis qu’il lui faudra trouver autre chose.

     

    En libérant aussi bien les fédéralistes que les souverainistes par son engagement de ne pas tenir de référendum dans un premier mandat, Jean-François Lisée a donné à la CAQ l’occasion de reconstituer la vieille coalition bleue que la scission entre nationalistes et souverainistes avait fait éclater dans les années 1960.

     

    Il est difficile de dire où s’arrêtera la dégringolade du PQ, dont les 20 % d’intentions de vote enregistrées par le dernier sondage Léger-Le Devoir constituent déjà un plancher historique. Sans la perspective d’un référendum, la CAQ peut néanmoins espérer rallier aussi bien les souverainistes que les fédéralistes « mous » désireux de renvoyer les libéraux se ressourcer dans l’opposition. Même une partie du vote non francophone paraît désireux de profiter de l’occasion pour s’émanciper, au moins temporairement, de la tutelle libérale. Seuls les électeurs de Québec solidaire, foncièrement allergiques au conservatisme identitaire, semblent être à l’abri de la tentation.

     

    La glace demeure néanmoins mince sous les pieds de la CAQ, qui pourrait encore tout gâcher. Si le désir de changement, qui touche tout autant le PQ que le PLQ, est bien réel, il ne faudrait surtout pas donner l’impression de proposer un retour dans le passé. Les Québécois tiennent autant à leur modernité qu’à leur identité.













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