Ce qu’il reste de l'héritage de René Lévesque trente ans après sa mort

René Lévesque photographié lors d’un conseil national du Parti québécois
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir René Lévesque photographié lors d’un conseil national du Parti québécois

Le 1er novembre 1987 décédait, chez lui, René Lévesque. Le 5 novembre, au passage de son cortège funéraire, les gens applaudissaient à tout rompre. Certaines bonnes âmes, habituées aux convenances prémoulées, se dirent choquées par un tel tumulte au passage d’un mort. Il y avait pourtant dans cette réaction populaire spontanée quelque chose de bon enfant qui ne pouvait tromper quant à l’affection profonde que suscitait René Lévesque dans la population. Trente ans après sa mort, cinquante ans après la fondation du Mouvement Souveraineté-Association (MSA), lequel allait donner naissance au Parti québécois, que reste-t-il de la pensée de René Lévesque ?

On doit aux historiens Éric Bédard et Xavier Gélinas d’avoir patiemment rassemblé et annoté près de 1400 chroniques de René Lévesque demeurées curieusement à peu près inédites jusque-là. Entre 1966 et son élection comme premier ministre en 1976, l’homme a davantage de temps pour revenir à l’écriture. Et il écrit ! Il y a dans cette réserve abondante de textes un formidable terreau pour comprendre ce qui animait René Lévesque.

Si plusieurs politiciens étaient à l’époque invités à prendre régulièrement la plume, Lévesque se distingue d’eux par une rare capacité à mettre en forme ses idées sur une multitude de questions. À compter de 1966, il écrit une colonne pour Dimanche-Matin, puis pour Le Clairon de Saint-Hyacinthe à compter de 1969. L’année suivante, il tient une chronique dans le quotidien de Pierre Péladeau. Au Journal de Montréal, faute de pouvoir compter sur d’autres revenus puisqu’il a échoué à se faire élire député aux élections d’avril 1970, il accepte d’écrire six jours par semaine. Pour cette montagne de mots publiés dans un journal populaire, il est payé 200 $ par semaine, soit l’équivalent de 1280 $ en 2017. Lévesque doit en tout cas travailler comme une bête de somme pour écrire autant tout en maintenant ses autres engagements à titre de chef du Parti québécois.

Lévesque traite d’une multitude de sujets qui apparaissent encore aujourd’hui d’une actualité brûlante. Impossible de tout résumer ici.

Faut-il être millionnaire pour faire de la politique ? Lévesque peste contre cette élite qui s’entretient en quelque sorte elle-même grâce aux bénéfices de son argent. Avec un certain orgueil, il répète qu’il n’est pas, pour sa part, « un fils de l’aristocratie de l’argent », ce qui marque une distance supplémentaire avec son adversaire Trudeau. La modestie de ses origines constitue dès lors une sorte d’étoile polaire par laquelle il situe l’ensemble de ses idées.

Le salaire des médecins ? La condition des hôpitaux ? « Dans nos orgies budgétaires aux fruits si décevants […], il n’est sans doute rien de plus stupidement onéreux que le fouillis hospitalier : patronage médico-partisan, parachutage à la volée de grands hôpitaux “politiques” parallèlement au sous-équipement tragique de régions, coulage et gabegie dans les achats de fournitures. »

Les régions ? Il en parle sans cesse. Il se bat contre la fermeture de petites municipalités, dénonce les aménagements financiers avec Ottawa, tout en continuant de prendre la mesure du pays en des mots choisis. À un aussi haut niveau politique, qui se soucie aujourd’hui autant que lui de la péninsule gaspésienne ? « À l’extrême pointe de la Gaspésie, comme un pouce s’écartant de la paume le long de la baie de Gaspé, tout osseux de roc noirâtre et velu de résineux : la presqu’île de Forillon. »

Il montre aussi de fortes et constantes préoccupations pour la culture. Ce n’est pas pour lui une industrie, mais un fondement. Il parle ainsi assez souvent de littérature, se montrant curieux des oeuvres des meilleurs écrivains. Il parle ici d’Anne Hébert, là encore de l’oeuvre du poète Fernand Ouellette. Il cite aussi assez souvent des oeuvres classiques. Dans une chronique, il narre une rencontre animée avec le poète Gaston Miron, qui se trouve dans le même avion que lui en direction de Toronto. Il suit aussi de près les développements de la pensée de l’essayiste Pierre Vadeboncoeur. En un mot, la littérature comme représentation forte de la culture fait partie de l’équation sociale que pose Lévesque au sujet du Québec.

On le voit ici et là plonger dans les arides statistiques, celles du chômage par exemple, pour essayer de tirer des profondeurs un portrait plus juste orienté vers des temps meilleurs. Lévesque est un vulgarisateur né. Il n’affirme pas. Il explique.

La question de l’accessibilité au logement pour tous revient régulièrement sous sa plume. Cela l’intéresse infiniment plus en tout cas que la construction d’autoroutes. L’état des routes lui sert surtout d’indicateur à une pauvreté générale. Ainsi, à propos de sa Gaspésie, dans une note de tournée, il écrit : « Il est une heure du matin, sur une route étroite, sinueuse, crevassée, parfois déchiquetée au bulldozer et laissée en pièces, sans signalisation, une route comme je n’en avais vu qu’outre-mer, en pays dévastés… »

La question de moralité dans les affaires publiques revient souvent sous sa plume. Devant les magouilles, il montre un profond dégoût, tout en se montrant résolu à réformer les institutions pour les rendre plus démocratiques. L’esprit démocratique est tenu en haute place sous sa plume. Au tempérament bouillant des jeunes révolutionnaires qui pullulent alors, il répond que la situation n’est pas perdue, qu’il est possible de forcer la porte pour entrer de plain-pied dans l’avenir. La lutte est certes difficile, mais il existe tout de même, croit Lévesque, des façons de changer le monde.

La plume de Lévesque propose aussi une critique des médias. Il ne les méprise pas, mais il n’est pas dupe pour autant du fait que ces espaces ne sont pas accrochés aux nuages et qu’ils soutiennent des luttes de pouvoir. Combien de chefs de parti railleraient aussi ouvertement la pensée qui prédispose aux éditoriaux de La Presse ou de The Gazette ?

On sent qu’il brûle de parler de politique internationale. C’est dans cet horizon que Lévesque situe sa quête d’un Québec souverain. Très peu de politiciens québécois ont ainsi constamment replacé leur patrie dans ce grand horizon du monde. Au fil de ses chroniques, Lévesque parle donc de Nasser, de la question irlandaise, de la situation à Singapour, de l’Allemagne, du Chili, du Vietnam brûlé par les bombes de napalm, de l’Égypte, de la France, de l’Angleterre, etc.

Les idées de Lévesque n’ont souvent pas pris une ride. Faut-il en conclure que l’essayiste Pierre Vadeboncoeur avait raison à son sujet quand il écrivait, en 1976, dans le secret d’un journal personnel publié depuis, que Lévesque était un cas à part ? Grand ami d’enfance de Pierre Elliott Trudeau, Vadeboncoeur en était venu pourtant à admirer Lévesque, dont il passait les idées au scalpel pour mieux les analyser. Dans son journal, Vadeboncoeur écrit : « Je tiens Lévesque pour un génie, un authentique génie. Je ne l’écrirais pas publiquement, parce qu’un mot semblable a toujours une apparence de naïveté quand on l’applique à un contemporain. » Habitué de peser chacun de ses mots comme s’ils devaient être coulés dans le bronze à jamais, Vadeboncoeur s’explique ainsi en secret et pour lui-même ce qui fait à son sens de Lévesque une figure à part au milieu des cinquante ans de vie politique qu’il a connus : « imagination extraordinaire, association d’idées d’une extrême richesse et rapidité, bon sens vraiment supérieur, pénétration, rapidité et justesse du coup d’oeil, dons d’expression — surtout verbale — tout à fait supérieurs, créativité saisissante […]. Le taux de combustion de cet esprit-là est celui de l’incandescence ».

René Lévesque, chroniques politiques (1 et 2)

Sous la direction d’Éric Bédard et de Xavier Gélinas, Hurtubise, Montréal

26 commentaires
  • Jean Gadbois - Abonné 1 novembre 2017 00 h 25

    Il ne reste rien...

    Il ne reste rien.

  • Denis Paquette - Abonné 1 novembre 2017 01 h 42

    un vague souvenir

    un vague souvenir, il avait tellement peur de la révolution, peut-être a-t-il eu raison,que serait devenu le Québec, personne ne le sait, avec Pierre Éliote Trudeau comme adversaire, c'était prendre un énorme risque

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 novembre 2017 13 h 16

      Mais les risques sont inhérents à de grandes idées...celui qui n'en a pas
      n'en court aucun.

  • Hugo Tremblay - Abonné 1 novembre 2017 05 h 25

    Explications demandées

    J'aimerais comprendre pourquoi on le traite en héros de la nation mais qu'on lui a dit un énorme non quand il nous a demandé de le suivre.
    Les Québecois ont préféré fêter un homme que faire le pays, pauvre peuple!

    • Daniel Bérubé - Abonné 1 novembre 2017 13 h 52

      Je vois parfois René Lévesque comme un homme étant arrivé trop tôt, comme ont dit des fois: avant son temps. Ou... étais-ce le peuple qui était en retard sur lui ?

      Jean Duceppe écrit un jour: " " L'indépendance pour un peuple, c'est la forme la plus gratifiante mais aussi la plus exigeante de sa liberté. "

      Effectivement, gratifiance, mais aussi EXIGEANTE... le peuple était-il prêt à s'y "embarquer" ? Un peuple a besoin d'une solidarité s'il veut parvenir à une indépendance, une autonomie, une liberté... cette solidarité est-elle encore assez présente aujourd'hui, dans ce monde individualiste, où c'est le chacun pour soi, dans un monde de la consommation, où ce qui fait notre "grandeur" ce n'est plus QUI nous sommes en tant qu'être, mais ce que nous possédons, ce que nous avons acquis matériellement... Un choix s'offrant à tout humain: consacrer sa vie à devenir quelqu'un, ou... posséder le plus possible.

      René Lévesque était un homme simple, humble et au service de son peuple: quel homme politique fort aujourd'hui possède ces valeurs essentielles à la bonne façon de diriger un peuple ? Et souvent, ces personnages humbles et simples sont fragiles, car ce n'est qu'une forme de "sensibilité" qui a été capable d'en faire de tels personnages... voir même de ceux l'entourant de près ou de loin.

      La politique aujourd'hui est des plus sans coeur pour ces personnages, profitant de situations pour attaquer des personnes sur leurs points faibles, et parfois, la sensibilité permettant d'avoir tant de valeurs en est un point faible au yeux de l'adversaire, et... bon nombre dans le peuple verront cette grande qualité (sensibilité) comme un défaut, ayant comme vision que tout dirigeant se doit de pouvoir prendre les armes au besoin et d'abattre toute forme d'opposition.

      L'important est que ce grand personnage reste dans la mémoire du peuple, et qu'un jour, un homme politique le prenne comme exemple à suivre, et ce pour le bien du peuple.

      René Léveque: Chape

    • Christian Montmarquette - Inscrit 1 novembre 2017 14 h 41

      "René Lévesque était un homme simple, humble.." - Daniel Bérubé

      J'aime bien René Lévesque, en particulier pour sa sensibilité au processus démocratique..

      Mais, Pierre Bourgault, qui voyait clair là-dedans, avait su mettre en lumière cet aspect de la personnalité de Lévesque, quand il avait souligné qu'une de ses qualités était de bien connaitre son peuple qui était particulièrement allergique à la prétention. René Lévesque manipulait donc les mots avec beaucoup de prudence et avec une humilité qui n'était qu'apparente dans le but de ne pas se mettre à dos son propre électorat.

      Ainsi, le mot humble... humblement.. et humilité revenait à répétions dans ses discours.

      Mais ce n'est pas parce qu'on répète humble tous les paragraphes qu'on est humble pour autant.


      Christian Montmarquette

    • Marc Therrien - Abonné 1 novembre 2017 20 h 52

      Et ce n'est certes pas en demeurant humble qu'on peut devenir un grande nation.

      Marc Therrien

  • Christian Montmarquette - Inscrit 1 novembre 2017 08 h 13

    Ce qu’il reste de l'héritage de René Lévesque?

    Je vais vous le dire sans ambages.

    Le PQ s'étant, au fils des ans, tellement rappoché de l'idéologie et des politiques libérales.

    Qu'en ce qui me concerne, ce qu'il reste de plus vivant de l'héritage de René Lévesque.. C'est Québec Solidaire.

    Christian Montmarquette

    • Louise Melançon - Abonnée 1 novembre 2017 08 h 41

      Je ne pense pas... René Lévesque n'était pas idéologique comme vous l'êtes....

    • André Joyal - Abonné 1 novembre 2017 11 h 08

      Votre réponse, M. Montmarquette, on la devinait grosse comme un piano a queue: avec votre PQbashing habituel.

    • Christian Montmarquette - Inscrit 1 novembre 2017 11 h 22

      À Louise Melançon,

      Alors apprenez que le nationalisme est aussi une idéologie.

      Et qu'il n'y a pas de mal à endosser une idéologie.

      C'est le type d'idéolgie auquel on adhère qui pose problème.

      Et quand on voit le PQ endosser un néolibéralisme à tout crin, qui détruit l'environnement et augemente les inégalités sociales...

      Je n'ai aucun problème à vivre avec mon parti politique et mon choix idéologique.

      Christian Montmarquette

    • Gilles Théberge - Abonné 1 novembre 2017 11 h 41

      Exactement madame Mélançon, exactement!

    • Benoit Toupin - Abonné 1 novembre 2017 11 h 58

      Récupération partisanne sans fondement.

      René Levesque était ni à gauche ni à droite mais au service de l'intégrité et du bien du peuple. Il a recruté une équipe jamais égalée sur le plan de la compétence et de l'action. Pour lui, l'analyse et la rigueur allaient bien avant l'idéologie aveuglante d'un courant. SVP ne le récupérer pas gratuitement.

      Voici un résumé des réalisations de sa gouvernance:

      1976-85 : La charte de la langue française / Loi sur le financement des partis politiques / Loi anti-briseur de grève / Loi sur la protection du territoire agricole / Création de Société de l’assurance automobile / Loi sur l’aménagement et l’urbanisme / Création du ministère de l’environnement / Création du régime Épargnes-Actions / Création de la Commission de la santé et de la sécurité au travail / Création des normes du travail / Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves et d’étudiants / Création du Fonds de solidarité de la FTQ.

      Le PQ est toujours demeuré un parti pragmatique et progressiste:

      1994-2003 : Loi sur l’équité salariale / Loi sur l’équilibre budgétaire / Création des Centres de la petite enfance / Création du régime publique d’assurance médicaments / Création de la société Investissements Québec / Création d’Héma-Québec / La Paix des braves / Politique de nationalisation de l’eau / La grande bibliothèque nationale.

      2012-14 : Fin du nucléaire et de l’amiante / Annulation de la loi 78 / Sommet sur l’enseignement supérieur et annulation de la hausse des droits de scolarité / Élections à date fixe et révision des règles de financement des partis politiques / Projet de loi 52 sur les soins de fin de vie / Maternelle à 4 ans dans des zones de pauvreté afin de lutter contre le décrochage scolaire / projet de loi 1 sur l'intégrité des contrats publics / Dépôt du projet de loi 14, la réforme de la Charte de la langue française / Dépôt du projet de loi 67 sur l'assurance autonomie / Dépôt de la Charte sur la laïcité.

    • Christian Montmarquette - Inscrit 1 novembre 2017 12 h 17

      À Benoit Toupin,

      Si le PQ est si progressiste..

      Comment expliquez-vous qu'il a encore graissé les banques et les multinationales à coups de milliards d'argent public, pendant qu'il imposait l'austérité dans les services publics et s'attaquait aux plus pauvres à l'aide sociale?

      N'importe quoi..

      Christian Montmarquette

    • Benoit Toupin - Abonné 1 novembre 2017 13 h 03

      Monsieur Montmarquette, il me semble qu'il y a un minimum de retenu à avoir en ce jour de mémoire. Il y aura plein d'autres occasions pour vous de pratiquer, avec démesure et gratuité, votre "PQ bashing" connu de tous ceux qui visitent régulièrement la section commentaires.

  • Jean Lapointe - Abonné 1 novembre 2017 08 h 26

    Que serait devenu René Lévesque sans les jeunes révolutionnaires?

    «Au tempérament bouillant des jeunes révolutionnaires qui pullulent alors, il répond que la situation n’est pas perdue, qu’il est possible de forcer la porte pour entrer de plain-pied dans l’avenir. La lutte est certes difficile, mais il existe tout de même, croit Lévesque, des façons de changer le monde.» (Jean-François Nadeau)

    Sans l'existence de «ces jeunes révolutionnaires qui pullulent» on peut se demander si René Lévesue aurait été aussi combatif.

    Est-ce que ce ne sont pas plutôt eux et ce qu'ils ont fait qui l'ont incité à s'affirmer?

    Sans eux est-ce que René lévesque aurait été le René Lévesque que nous avons connu?

    La question se pose il me semble. Ne faut-il pas reconnaître le rôle positif qu' ont joué ces jeunes révolutionnaires?

    • Hélène Paulette - Abonnée 1 novembre 2017 12 h 44

      On passe sous silence l'énorme travail du RIN des D'Allemagne, Chaput, Ferretti et Bourgault qui ont travaillé d'arrache-pied pour faire connaître l'indépendance et récolté presque 8% des voix à l'élection de 1966. Ce n'est qu'ensuite que Lévesque a quitté le parti libéral pour fonder le MSA puis le Parti Québécois en 1968.

    • Daniel Bérubé - Abonné 1 novembre 2017 13 h 56

      On peut aussi se poser la même question mais à l'inverse: Es-ce que ces jeunes révolutionnaires auraient existé de façon semblable s'il n'y avait pas eu René Lévesque pour les éveiller en ce sens ?

    • Christian Montmarquette - Inscrit 1 novembre 2017 14 h 29

      Pour une fois je suis d'accord avec Jean Lapointe.

      Le mouvement indépendantiste, notamment avec le mouvement felquiste, sur lequel les péquistes ont toujours craché sans aucune reconnaissance, a définitivement mis la table à l'émergence d'un leader comme René Lévesque, et sans lequel Lévesque serait demeuré ministre libéral.. Un bon ministre peut-être.. Mais un simple ministre tout de même. Car jamais il n'aurait pu grimper plus haut chez les libéraux avec son option de souveraineté-association.

      Christian Montmarquette