Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Chronique

    Abus de pouvoir

    Fabrice Vil
    27 octobre 2017 |Fabrice Vil | Québec | Chroniques

    D’abord, qu’est-ce que la laïcité ? Il s’agit essentiellement de la séparation des confessions religieuses et de l’État, de manière à ce que le fonctionnement de l’État ne soit pas sous l’emprise de quelque religion. À mon sens, l’important est d’éviter que l’État ne serve les intérêts d’un groupe religieux au lieu de servir ceux de la population.

     

    Dans mon travail, j’ai déjà eu à gérer le cas d’un entraîneur de religion chrétienne qui priait avec son équipe avant les matchs. Nous avons dû lui expliquer que même s’il était convaincu des bienfaits de sa foi et que certains de ses jeunes pouvaient être croyants, les pratiques religieuses contrevenaient à son rôle éducatif.

     

    Je travaille aussi avec une entraîneuse qui porte le hijab. Je ne m’en suis jamais inquiété parce qu’elle ne cherche pas à imposer sa foi. Lui demander d’enlever son hijab ne changerait rien à son approche pédagogique.

     

    Ce qui importe, ce n’est pas d’aseptiser les agents de l’État de leurs traits apparents, mais de veiller à ce que les jugements, croyances et valeurs qu’ils intègrent n’entravent pas indûment l’exercice de leurs fonctions. Des caractéristiques comme notre âge, notre sexe ou notre lieu de naissance, tout comme notre religion, influencent notre jugement professionnel. Parfois, ces biais provoquent des abus, parfois non. Le tout dépend des qualités personnelles de chaque individu. Porter une croix au cou ou un tissu sur la tête, en soi, n’y change rien. En ce sens, la Loi sur la neutralité religieuse ne défend pas l’essence même de la laïcité.

     

    Quel est son effet, alors ?

     

    D’abord, évacuons une chose : dire que cette loi, qui porte explicitement sur le « respect de la neutralité religieuse », ne concerne pas la religion, mais plutôt des impératifs de sécurité, de communication ou d’identification, relève d’une improvisation pour dissimuler l’ensemble des illogismes qu’elle soulève sur le plan juridique. Il est manifeste que la loi a été créée pour viser le voile intégral.

     

    Certains commentateurs disent que la Loi sur la neutralité religieuse veille à la condamnation du voile intégral en tant que symbole d’inégalité entre les hommes et les femmes. En bref, l’État affirme qu’il ne cautionne pas une telle inégalité. Cet argument n’est pas sans mérite, puisqu’effectivement, dans certains cas, le port du voile peut résulter d’un rapport de pouvoir qu’entretient l’homme avec la femme. Or, certaines femmes, au contraire, le portent librement.

     

    Le problème, c’est que l’État se trouve dans ce cas à s’aventurer dans un contrôle arbitraire sur un phénomène culturel qu’il juge inégalitaire, alors que nos cultures occidentales regorgent de différences de genre communément acceptées.

     

    En principe, la femme est libre de porter le soutien-gorge ou non. Certaines femmes portent le soutien-gorge pour affirmer leur féminité. D’autres ne le portent pas, aussi pour affirmer leur féminité. Quoi qu’il en soit, selon le consensus social, ne pas porter de soutien-gorge est jugé inapproprié. Se promener les seins nus, encore pire. Pourtant, l’État n’interdit pas le port du soutien-gorge dans le contexte de services publics au motif qu’il considère ce vêtement comme inégalitaire.

     

    Il en va de même pour les talons hauts, qui ont déjà servi à affirmer le contrôle de l’homme sur le corps de la femme. Certaines femmes en portent, par choix. D’autres n’en portent pas, par choix. Dans ce cas, l’État n’exerce pas, non plus, de contrôle.

     

    La différence avec le voile intégral est qu’il appartient à des codes culturels qui ne sont pas occidentaux. L’État s’autorise donc à lui appliquer des interdictions qu’il n’applique pas dans d’autres circonstances qui s’y apparentent. Voilà la discrimination.

     

    Cette discrimination est désolante parce qu’elle ne produit pas d’effet positif, mais pénalise plutôt les femmes : l’État exerce un contrôle sur leur habillement, les exclut de services auxquels devraient avoir droit tous les citoyens et alimente leur stigmatisation. Fatima Ahmad, qui porte le niqab, a peur pour sa sécurité depuis l’adoption de la Loi sur la neutralité religieuse. Il en va de même pour Warda Naili, qui reçoit régulièrement des insultes. L’État normalise un climat qui rend la vie de ces femmes plus difficile.

     

    Au nom de quoi ? Au nom d’un pouvoir prêt à violenter de manière décomplexée certaines de nos concitoyennes. Les gens qui ont voté cette loi savaient qu’elle ne se défend par aucun motif, sauf celui de calmer la peur de l’Autre. Ils savaient aussi que des citoyens la critiqueraient et que nos tribunaux vont vraisemblablement l’invalider. Ces gens ont abdiqué leur responsabilité, qui dans ce cas-ci aurait été de favoriser une éducation pour un meilleur vivre-ensemble. Ils ont fait le calcul que miner la dignité de femmes déjà stigmatisées vaudrait la peine pour gagner quelques votes. La Loi sur la neutralité religieuse : service public ou abus de pouvoir ?-













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.