Brutus
Huit ans après le fait, plusieurs souverainistes croient toujours qu'on a injustement condamné Jacques Parizeau pour avoir montré du doigt «l'argent et des votes ethniques», le soir du référendum de 1995.
Ils seront sans doute surpris d'apprendre que Bernard Landry a été le premier à accabler son chef, déjà très abattu par la défaite. «Si vous ne démissionnez pas, je demande votre démission.» Le coup de pied de l'âne, en quelque sorte.
À la lecture du troisième et dernier tome de la remarquable biographie que Pierre Duchesne a consacrée à l'ancien premier ministre, on n'a aucun mal à imaginer M. Landry, «le feu aux joues», engueuler M. Parizeau devant tous ses collègues du comité des priorités: «C'est terrible, le monde entier va nous regarder et dire que c'est un nationalisme ethnique. On ne sera plus montrables! Vous savez que l'on va traîner cela comme un boulet. Qu'avez-vous fait là?»
Pauline Marois, qui dit avoir trouvé cette intervention d'une «cruauté incroyable», est sortie de la pièce dégoûtée. M. Parizeau lui-même, qui n'en était pourtant pas à un coup de poignard près, a été profondément blessé. Son épouse, Lisette Lapointe, laisse même entendre que, sans cet ultimatum, il aurait pu envisager de demeurer en poste. Cela paraît douteux, mais dans la perspective d'un congrès où M. Landry devra solliciter la confiance de gens qui vénèrent toujours l'ancien premier ministre, ces révélations tombent plutôt mal.
Sur le fond, M. Landry avait pourtant raison. La malheureuse déclaration de M. Parizeau allait devenir un boulet. À preuve, elle est revenue hanter le chef du PQ et contribuer puissamment à sa défaite durant la dernière campagne électorale, comme s'il y avait une justice immanente.
Ce qui est désolant, pour ne pas dire franchement pathétique, c'est d'apprendre que, même après l'annonce de sa démission, M. Landry a vainement tenté de convaincre M. Parizeau de précipiter son départ «pour lui laisser réaliser le rêve de sa vie, qui est de devenir premier ministre, ne serait-ce que quelques mois», avant que Lucien Bouchard ne débarque. «C'est enfantin, c'est ridicule! Et ça, je ne le veux pas», a-t-il confié à son biographe.
***
Si les relations acrimonieuses entre Jacques Parizeau et Lucien Bouchard étaient déjà bien documentées, le livre de Pierre Duchesne révèle également l'existence de rapports souvent très tendus entre MM. Parizeau et Landry, qui n'aurait pas digéré de voir le ministère des Finances lui échapper après la victoire péquiste de 1994.
Tout le monde se souvient de la sortie que M. Landry avait faite, au printemps 1995, sur le thème de la Brigade légère qui avait été écrasée durant la guerre de Crimée. Ce qu'on ignorait, c'est qu'à la fin de septembre, à cinq semaines du 30 octobre, il essayait encore de convaincre son chef de le retarder, parce que les sondages laissaient prévoir une défaite aussi cuisante que celle du 20 mai 1980.
Aujourd'hui, M. Landry promet de tenir un référendum le plus rapidement possible après l'élection d'un gouvernement péquiste, pour peu que les circonstances soient «raisonnables». De toute évidence, en 1995, il estimait qu'elles ne l'étaient pas. La prochaine fois, se laissera-t-il encore guider par les sondages? D'un autre côté, comment demander à un homme responsable de conduire sciemment les siens à l'abattoir?
Il n'était d'ailleurs pas le seul à ne pas croire aux chances du Oui. À la fin de l'été, le propre chef de cabinet de M. Parizeau, Jean Royer, le fidèle d'entre les fidèles, ne croyait pas qu'il puisse faire mieux que 45 %. Sauf qu'il ne voyait pas comment l'opération pourrait être annulée sans provoquer la démission de son patron. Était-ce ce qu'envisageait déjà Bernard Landry?
***
À le lecture du livre de Pierre Duchesne, on ne peut qu'admirer la détermination — ou l'entêtement, c'est selon — de M. Parizeau à tenir son référendum envers et contre tous. Si seulement il avait accepté de lire le discours nettement plus serein que Jean-François Lisée lui avait préparé en catastrophe, le soir du 30 octobre, on lui aurait presque pardonné de l'avoir perdu.
Même Louis Bernard, à qui M. Parizeau avait confié le soin de préparer les négociations avec le reste du Canada, jugeait qu'une défaite honorable était préférable à une victoire serrée, qui n'aurait donné aucun rapport de force favorable au Québec.
À ce jour, le rapport de quelque 700 pages préparé par le Secrétariat temporaire pour l'examen des relations économiques après la souveraineté (STERES) est demeuré «top secret». Si Jean Charest voulait faire oeuvre de transparence utile, il devrait le rendre public en même temps que le plan O.
Pierre Duchesne, qui y a eu accès, fait cependant état d'un différend majeur entre MM. Parizeau et Bernard. Le rapport du STERES prévoyait bien que le Québec réclamerait un siège à l'ONU, mais pas à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), où le Québec et le Canada parleraient d'une seule voix.
M. Parizeau a trouvé qu'il y avait tellement de mise en commun avec le reste du Canada dans ce rapport que, à ses yeux, ce n'était plus de la souveraineté, mais du fédéralisme renouvelé. «Tablettez-moi ça. Débandez le comité, ce n'est pas ce que je veux!», a-t-il rugi.
Il n'est pas difficile d'imaginer les débats épiques qui l'auraient opposé à Lucien Bouchard, le jour où le négociateur en chef aurait pris connaissance du rapport du STERES. Au lendemain d'un Oui, qui aurait réellement été le patron?
mdavid@ledevoir.com
Ils seront sans doute surpris d'apprendre que Bernard Landry a été le premier à accabler son chef, déjà très abattu par la défaite. «Si vous ne démissionnez pas, je demande votre démission.» Le coup de pied de l'âne, en quelque sorte.
À la lecture du troisième et dernier tome de la remarquable biographie que Pierre Duchesne a consacrée à l'ancien premier ministre, on n'a aucun mal à imaginer M. Landry, «le feu aux joues», engueuler M. Parizeau devant tous ses collègues du comité des priorités: «C'est terrible, le monde entier va nous regarder et dire que c'est un nationalisme ethnique. On ne sera plus montrables! Vous savez que l'on va traîner cela comme un boulet. Qu'avez-vous fait là?»
Pauline Marois, qui dit avoir trouvé cette intervention d'une «cruauté incroyable», est sortie de la pièce dégoûtée. M. Parizeau lui-même, qui n'en était pourtant pas à un coup de poignard près, a été profondément blessé. Son épouse, Lisette Lapointe, laisse même entendre que, sans cet ultimatum, il aurait pu envisager de demeurer en poste. Cela paraît douteux, mais dans la perspective d'un congrès où M. Landry devra solliciter la confiance de gens qui vénèrent toujours l'ancien premier ministre, ces révélations tombent plutôt mal.
Sur le fond, M. Landry avait pourtant raison. La malheureuse déclaration de M. Parizeau allait devenir un boulet. À preuve, elle est revenue hanter le chef du PQ et contribuer puissamment à sa défaite durant la dernière campagne électorale, comme s'il y avait une justice immanente.
Ce qui est désolant, pour ne pas dire franchement pathétique, c'est d'apprendre que, même après l'annonce de sa démission, M. Landry a vainement tenté de convaincre M. Parizeau de précipiter son départ «pour lui laisser réaliser le rêve de sa vie, qui est de devenir premier ministre, ne serait-ce que quelques mois», avant que Lucien Bouchard ne débarque. «C'est enfantin, c'est ridicule! Et ça, je ne le veux pas», a-t-il confié à son biographe.
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Si les relations acrimonieuses entre Jacques Parizeau et Lucien Bouchard étaient déjà bien documentées, le livre de Pierre Duchesne révèle également l'existence de rapports souvent très tendus entre MM. Parizeau et Landry, qui n'aurait pas digéré de voir le ministère des Finances lui échapper après la victoire péquiste de 1994.
Tout le monde se souvient de la sortie que M. Landry avait faite, au printemps 1995, sur le thème de la Brigade légère qui avait été écrasée durant la guerre de Crimée. Ce qu'on ignorait, c'est qu'à la fin de septembre, à cinq semaines du 30 octobre, il essayait encore de convaincre son chef de le retarder, parce que les sondages laissaient prévoir une défaite aussi cuisante que celle du 20 mai 1980.
Aujourd'hui, M. Landry promet de tenir un référendum le plus rapidement possible après l'élection d'un gouvernement péquiste, pour peu que les circonstances soient «raisonnables». De toute évidence, en 1995, il estimait qu'elles ne l'étaient pas. La prochaine fois, se laissera-t-il encore guider par les sondages? D'un autre côté, comment demander à un homme responsable de conduire sciemment les siens à l'abattoir?
Il n'était d'ailleurs pas le seul à ne pas croire aux chances du Oui. À la fin de l'été, le propre chef de cabinet de M. Parizeau, Jean Royer, le fidèle d'entre les fidèles, ne croyait pas qu'il puisse faire mieux que 45 %. Sauf qu'il ne voyait pas comment l'opération pourrait être annulée sans provoquer la démission de son patron. Était-ce ce qu'envisageait déjà Bernard Landry?
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À le lecture du livre de Pierre Duchesne, on ne peut qu'admirer la détermination — ou l'entêtement, c'est selon — de M. Parizeau à tenir son référendum envers et contre tous. Si seulement il avait accepté de lire le discours nettement plus serein que Jean-François Lisée lui avait préparé en catastrophe, le soir du 30 octobre, on lui aurait presque pardonné de l'avoir perdu.
Même Louis Bernard, à qui M. Parizeau avait confié le soin de préparer les négociations avec le reste du Canada, jugeait qu'une défaite honorable était préférable à une victoire serrée, qui n'aurait donné aucun rapport de force favorable au Québec.
À ce jour, le rapport de quelque 700 pages préparé par le Secrétariat temporaire pour l'examen des relations économiques après la souveraineté (STERES) est demeuré «top secret». Si Jean Charest voulait faire oeuvre de transparence utile, il devrait le rendre public en même temps que le plan O.
Pierre Duchesne, qui y a eu accès, fait cependant état d'un différend majeur entre MM. Parizeau et Bernard. Le rapport du STERES prévoyait bien que le Québec réclamerait un siège à l'ONU, mais pas à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), où le Québec et le Canada parleraient d'une seule voix.
M. Parizeau a trouvé qu'il y avait tellement de mise en commun avec le reste du Canada dans ce rapport que, à ses yeux, ce n'était plus de la souveraineté, mais du fédéralisme renouvelé. «Tablettez-moi ça. Débandez le comité, ce n'est pas ce que je veux!», a-t-il rugi.
Il n'est pas difficile d'imaginer les débats épiques qui l'auraient opposé à Lucien Bouchard, le jour où le négociateur en chef aurait pris connaissance du rapport du STERES. Au lendemain d'un Oui, qui aurait réellement été le patron?
mdavid@ledevoir.com
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