Racisme systémique: des calculs politiques déplorables

Mercredi matin, le premier ministre Philippe Couillard avait laissé entendre qu’il était disposé à annuler la consultation sur la discrimination systémique et le racisme.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Mercredi matin, le premier ministre Philippe Couillard avait laissé entendre qu’il était disposé à annuler la consultation sur la discrimination systémique et le racisme.

Les membres de la Table de concertation contre le racisme systémique ont dénoncé la politisation et l’ingérence du premier ministre dans la consultation sur le sujet, indiquant que c’est précisément cela qui est en train de faire dérailler le processus. Dans un point de presse mercredi, ils ont jugé « déplacées » les déclarations faites par Philippe Couillard au sujet de sa déconfiture à l’élection partielle, qui ouvraient la porte à l’annulation de la consultation sur la discrimination et le racisme systémique.

 

« Si le premier ministre aujourd’hui déclare qu’à cause de ses résultats électoraux dans Louis-Hébert il faut repenser la consultation, c’est qu’il n’a pas compris ce que ça veut dire, l’indépendance de la Commission des droits de la personne [et des droits de la jeunesse]. Ce n’est plus Philippe Couillard, le boss, c’est la Commission des droits de la personne », a insisté Émilie Nicolas, l’une des porte-parole de la Table de concertation contre le racisme systémique. « Les calculs électoraux des libéraux et la saison électorale, ça n’a strictement aucun rapport avec le mandat que s’est fait donner la Commission. »

 

L’exercice consultatif est trop important pour qu’il soit soumis au jeu politique et récupéré par des intérêts partisans, a indiqué pour sa part Haroun Bouazzi, président de l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec. « C’est un problème de société profond qui demande du tact. »

 

Pour la Table de concertation, ce serait une déception si la consultation était annulée. « Mais on le serait aussi si ça se tenait tout croche. Et quand on a de l’ingérence politique dans ce qui doit être indépendant, c’est croche », a soutenu Émilie Nicolas. « Il ne faut pas d’ingérence. On veut un exercice qui soit serein et quand on se crie par la tête à l’Assemblée nationale, ce n’est pas ce que j’appelle de la sérénité. »

 

Conditions de réussite

 

Pour qu’il soit réussi, l’exercice consultatif doit se tenir à certaines conditions : la garantie de son indépendance, mais également de sa transparence. « Imaginez une seconde une consultation sur l’égalité entre les hommes et les femmes et qu’on veuille cacher les femmes victimes de sexisme », a renchéri M. Bouazzi. Il doit aussi être doté des moyens en temps et en argent, a-t-il rappelé, évoquant ainsi les critiques de l’opposition devant l’ajout de 400 000 $ portant à 900 000 $ le budget de la consultation. « Juste en pub pour la Charte des valeurs, ça a coûté 1,9 million ! »

 

Samira Laouni, coprésidente de la Table de concertation, déplore que certains Québécois voient dans l’exercice une manière de les accuser de racisme. « Certains médias, et je dis bien certains médias, jouent beaucoup avec les terminologies pour monter les citoyens les uns contre les autres. On a bien compris le message, nous l’entendons, le vivons sur le terrain : ce ne sont pas nos concitoyens qui sont racistes, mais les institutions », a-t-elle insisté.

 

Haroun Bouazzi rappelle qu’il est important de distinguer le racisme systémique, celui des institutions, de ce qui ne l’est pas, comme les actes isolés. « Une femme qui se fait cracher dessus dans la rue — malheureusement, ça existe — parce qu’elle porte un foulard, ce n’est pas un acte de racisme systémique. Mais ça le devient quand la police de Sherbrooke refuse de prendre la plainte de cette femme-là. »

 

Possible annulation

 

Mercredi matin, le premier ministre avait laissé entendre qu’il était disposé à annuler la consultation sur la discrimination systémique et le racisme et qu’il allait discuter de cette possibilité avec les membres du caucus libéral.

 

En après-midi, le député de Mercier, Amir Khadir, a rencontré M. Couillard et la ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Kathleen Weil, afin d’améliorer le processus de consultation, notamment « pour être sûr que personne au Québec [ne] puisse continuer à croire que c’est le procès des Québécois ». « La rencontre a été positive et l’écoute, attentive. Nous espérons que notre échange pourra contribuer à trouver des solutions pour surmonter les appréhensions concernant cette consultation », a-t-il affirmé au Devoir, dans la foulée de sa rencontre.

 

Pour leur part, le Parti québécois et la Coalition avenir Québec demandent tous deux au gouvernement libéral d’en finir. « M. Couillard s’entête aujourd’hui. Il veut sauver la face. L’important, c’est qu’on agisse, qu’il n’y ait pas de procès et qu’il y ait de l’action », a lancé le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée.

 

M. Couillard songe à revoir les modalités de la consultation. Il balaie cependant l’idée d’annoncer une série de mesures visant à enrayer la discrimination et le racisme au Québec sans avoir entendu préalablement des victimes. « Il faut laisser les gens s’exprimer aussi. On ne peut pas juste dire : “On va dicter nos solutions” », a-t-il fait valoir. Le forum public qui doit réunir plusieurs experts et acteurs du milieu pourrait donc avoir lieu comme prévu en novembre, à Montréal.


Confiance en la CDPDJ

 

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a été plongée dans la tourmente après des révélations au sujet de la gestion autoritaire de sa présidente, Tamara Thermitus. Cette organisation doit-elle continuer à piloter la consultation sur la discrimination et le racisme systémique ? « On est encore dans les spéculations, et j’aimerais que la Commission réponde aux questions de journalistes et aux questions hypothétiques qui sont soulevées », s’est contentée de dire Émilie Nicolas.

 

Pour Nicole Filion, de la Ligue des droits et libertés, la « crise » à la Commission des droits a été instrumentalisée pour faire dérailler la consultation. « On pense que la Commission pourrait même avoir le pouvoir de décider elle-même de mener cette consultation. Je ne suis pas en train de dire que c’est ce qu’elle va faire, mais ça fait partie de ses mandats. »

 

Haroun Bouazzi en a profité pour réitérer l’importance de la consultation. « Lutter pour l’égalité, contre le racisme, c’est quelque chose de noble dans une société et je pense que c’est une occasion qu’on a pour montrer qu’on est capable en tant que société, en tant que nation québécoise, de mener à bien l’exercice. »

35 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 octobre 2017 10 h 35

    C'est le temps de passer à l'action.

    L'annulation de cette consultation sur le racisme est une décision sage de la part de Monsieur Couillard. Le gouvernement a déjà les solutions au racisme à sa disposition. Il s'agit de les mettre en action pour légaliser l'équité pour tous les immigrants en matière de logement et de l'emploi.

    • Nicole Delisle - Abonné 4 octobre 2017 11 h 22

      Dommage qu'il ait fallu une défaite électorale cuisante dans une partielle pour qu'il ouvre les yeux. S'il écoutait plus les citoyens, cela serait déjà mieux! L'usure du pouvoir fait aussi son œuvre!

    • Richard Lupien - Abonné 4 octobre 2017 11 h 32

      Je vois pas la sagesse de monsieur Couillard poindre à l'horizon, ni au zénith d'ailleurs.

      C'est plutôt la sagesse de tous ceux qui se sont exprimé contre ce projet qu'il faudrait reconnaître.

    • Robert Beauchamp - Abonné 4 octobre 2017 16 h 03

      Et c'est comme s'il n'y avait que ça comme problème. Un jour il va nous enfiler que cette consultation a été annulée parce que les Québécois ne sont pas assez ouverts à une telle démarche. Mais qu'est-ce qui dit que les gens n'en n'ont pas assez des problèmes avec le réseau de la santé? Et qu'est-ce qui dit que les plus démunis et les plus vulnérables n'en n'ont pas assez de cette austérité dont ils ont fait les frais?Je me refuse à considérer cette consultation sur le racisme systémique comme le fourre-tout de l'approche de ce gouvernement.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 octobre 2017 17 h 13

      La sagesse sera de ne pas voter pour ce sauveur aux pieds dans les plats
      sans arret.

  • David Cormier - Abonné 4 octobre 2017 10 h 39

    Bip, bip, bip

    Après avoir fait la sourde oreille pendant des mois, le premier ministre reculerait enfin, en raison des résultats catastrophiques de l'élection partielle dans Louis-Hébert pour son parti et de la grogne exprimée depuis dans les médias par des membres influents de son caucus. Gageons que les jeunes libéraux, les extrémistes de QS et les militants de groupuscules se targant de représenter les minorités "racisées" seront déçus de ne pas pouvoir s'adonner à cet exercice de cassage de sucre sur le dos des Québécois.

    • Claude Bariteau - Abonné 5 octobre 2017 07 h 16

      À une décision politique du PLQ d'instituer cette consultation une autre décision politique annonce des réalignements. Alors, pourquoi s'en étonner et laisser entendre que cette consultation était devenue l'affaire de la Vommission des droits et liberté.

      À ce que je sache, la Table de concertation n'est qu'une table. Elle fait de la pression, mais il ne lui revient pas de prendre des décisions politiques. Avancer que le PM Couillard fait de la petite politique à la veille des élections est banal.

      C'est ce qu'il fit justement en créant cette consultation et la Table de concertation n'a pas critiqué ce choix politique. Elle a plutôt applaudi parce qu'elle correspondait à ses vues. Aujourd'hui, qu'elle critique ce virage, car c'en est un, fait ressortir ses biais politiques.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 octobre 2017 19 h 29

      70 j'aime pour m. Bariteau....

      de :70 internautes qui ne sont pas sur facebook.

  • Pierre Fortin - Abonné 4 octobre 2017 11 h 08

    Une bonne conscience à peu de frais


    Le premier ministre Couillard est culotté de déclarer « Il faut laisser les gens s’exprimer aussi. On ne peut pas juste dire : “On va dicter nos solutions” ». N'est-ce pas ce qu'il fait depuis son élection, dicter ses solutions sans aucune considération pour l'opinion publique ?

    Étant donné le charcutage des services publics auquel sa politique d'austérité nous a menés, il devra trouver autre chose pour convaincre les Québécois de lui redonner les pleins pouvoirs l'an prochain. La pensée magique a ses limites.

  • Pierre Samuel - Abonné 4 octobre 2017 11 h 58

    De l'effet d'une simple clochette...

    Bizarre comme une simple raclée dans une élection partielle puisse soudainement faire réfléchir un premier ministre en le ramenant ne serait-ce que temporairement (faut surtout pas s'illusionner...) sur le "plancher des vaches."

  • Bernard Terreault - Abonné 4 octobre 2017 12 h 43

    L'opportunisme libéral à l'état pur

    Il y a trois jours c'était une priorité absolue, seuls des racistes pouvaient discuter la manière de procéder. Aujourd'hui c'est devenu sans importance.

    • Bernard Terreault - Abonné 5 octobre 2017 07 h 44

      Je doute d'ailleurs que cette consultation dérange vraiment le monde dans ce coin de pays. Je croirais que c'est plutôt la consistance du message de la CAQ qui a porté fruit : on baissera les taxes et on vous donnera toutes les autoroutes que vous voulez. En comparaison, les libéraux essaient de ménager la chèvre et le chou : économie et écologie, nationalisme et diversité à la Trudeau, etc.