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    Chronique

    Un thé avec Raël

    Michel David
    23 septembre 2017 |Michel David | Québec | Chroniques

    Un des moments de télévision particulièrement savoureux dont je conserve le souvenir est cette rencontre entre Pauline Marois et le Français Claude Vorilhon, alias Raël, sur le plateau de Tout le monde en parle, en septembre 2004.

     

    Cette pauvre Mme Marois, qui ne s’attendait pas à se retrouver en compagnie de cet énergumène, était abasourdie par ses élucubrations sur le clonage humain, sa rencontre avec Jésus ou encore par son apologie d’une « géniocratie », où seuls les gens supérieurement intelligents auraient le droit de vote.

     

    « Il est fou à lier », avait-elle lancé le lendemain. Mal lui en prit. Indignés, des disciples de Raël ne l’avaient plus lâchée d’une semelle. Une plainte avait été déposée à la Commission des droits de la personne. « Ça me colle à la peau, j’en ai ras le bol, ils me pompent l’air », avait-elle déploré.

     

    Un an plus tard, pour acheter la paix durant la course à la succession de Bernard Landry, elle avait finalement consenti à rencontrer deux membres de la secte. « On s’est sentis écoutés. Mme Marois a manifesté une ouverture à notre égard et nous a assuré qu’il y avait de la place pour toutes les minorités au Québec, y compris la nôtre », s’étaient-ils réjouis. La politique est parfois terriblement exigeante.


     

    Le spectre de Raël est réapparu cette semaine dans le débat sur la neutralité de l’État à l’Assemblée nationale, où un amendement au projet de loi no 62 présenté par la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, a fait bondir les partis d’opposition.

     

    De l’aveu même de Mme Vallée, cet amendement, qui assujettirait les députés aux dispositions du projet de loi, leur ferait obligation de rencontrer les représentants de n’importe quelle organisation religieuse, le mouvement raëlien ou l’Église de scientologie y compris. Simplement les critiquer pourrait même les exposer à des poursuites devant le Tribunal des droits de la personne. Une belle illustration de la différence entre la laïcité de l’État et une simple neutralité.

     

    À la députée péquiste de Taschereau, Agnès Maltais, qui s’indignait de cette atteinte à la liberté des élus, la ministre a répliqué qu’il lui apparaissait tout à fait normal de leur imposer le même devoir de neutralité qui sera exigé de l’ensemble des organismes relevant de l’État. Prendre le thé avec Raël laisserait sans aucun doute un souvenir impérissable à Mme Maltais.

     

    D’un mois à l’autre, la ministre de la Justice s’embourbe un peu plus profondément dans un projet de loi que le premier ministre Couillard s’est engagé à faire adopter d’ici la fin de son mandat. Il était clair dès le départ qu’elle ne pourrait pas compter sur l’appui de l’opposition, mais on voit mal comment elle pourrait imposer par bâillon des dispositions qui pourraient affecter aussi ouvertement les droits des députés.


     

    Comme si cela ne suffisait pas, voilà maintenant qu’Ottawa s’invite dans le débat. Déjà, à l’automne 2016, la Commission des droits de la personne avait jugé que le principe de la livraison et de la réception des services publics « à visage découvert », qui est au coeur du projet, constituait une « discrimination indirecte », qui aurait des « effets disproportionnés » pour des femmes portant le niqab en raison de croyances religieuses sincères.

     

    Cette semaine, le ministre fédéral de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique, Navdeep Bains, un Sikh pratiquant qui porte turban et kirpan, s’est dit du même avis. S’il est vrai que les responsabilités de M. Bains n’incluent pas les questions de laïcité, ce serait faire injure à ce parlementaire d’expérience que de penser qu’il a confondu le projet de loi no 62 avec la défunte charte de la laïcité, comme l’a mentionné Mme Vallée.

     

    Le PLQ a eu beau combattre la charte avec la dernière énergie, le gouvernement Couillard se retrouve au banc des accusés aux côtés du PQ dans le nouveau procès pour sectarisme (« bigotry ») que le Globe and Mail a intenté à la société québécoise dans son éditorial de vendredi. Son projet de loi est simplement un peu moins odieux que celui de Bernard Drainville.

     

    Le nouveau mouton noir est cependant le député néodémocrate de Longueuil–Saint-Hubert, Pierre Nantel, qui a osé dire tout haut ce que n’importe quel organisateur politique de n’importe quel parti pourrait confirmer : les signes religieux qu’arbore le favori dans la course à la direction du NPD, Jagmeet Singh, opposé lui aussi au principe du « visage découvert », sont de nature à indisposer de nombreux électeurs québécois, qui y voient plutôt une règle élémentaire du vivre-ensemble et qui estiment que les élus devraient refléter la laïcité de l’État.

     

    Là où le Globe a raison, c’est quand il dénonce l’hypocrisie d’une laïcité qui, sous couvert de respect du patrimoine, s’accommode aussi facilement de la présence du crucifix à l’Assemblée nationale.













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