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    Chronique

    Job de bras

    Francine Pelletier
    13 septembre 2017 |Francine Pelletier | Québec | Chroniques

    Il y a deux aspects particulièrement troublants dans l’affaire Éric Tétrault. D’abord, le portrait du marché du travail évoqué par les déboires de l’éphémère candidat libéral dans Louis-Hébert. Ensuite, l’empressement avec lequel on s’est essuyé les pieds sur son dos. En le jetant ainsi en pâture, pense-t-on vraiment aider les femmes sur le marché du travail ? Ou assainir les moeurs politiques ?

     

    Je connais Éric Tétrault depuis mon passage à la tribune parlementaire à Québec il y a 20 ans. Je ne suis pas ici tant pour le défendre que pour plaider l’envers du décor, un point de vue dont on n’a pas encore parlé. Le harcèlement psychologique, d’abord, l’épineuse question qui a forcé le candidat à démissionner, est à double tranchant. Tout en visant un milieu de travail plus sain et plus respectueux, cette clause — une addition récente à la Loi sur les normes du travail (2004) — ouvre la porte aux abus. Et pour cause. Rien n’est plus flou ni plus sujet à interprétation que le harcèlement psychologique.

     

    La loi précise qu’il s’agit d’un « comportement hostile » ou « vexatoire » de la part d’un collègue ou d’un supérieur. Mais qui n’a jamais été confronté à une telle conduite ? Dans le monde des médias, avec ses échéances, ses pressions et ses gros ego, c’est un passage obligé ! Les bullies existent, bien sûr, et le marché du travail recèle parfois des cas de véritable démolition humaine. Mais pour un cas parfaitement légitime, combien de cas farfelus ? Car les critères établis pour le harcèlement psychologique tiennent à une seule chose : à un sentiment de dévalorisation essentiellement, tout ce qu’il y a de plus subjectif. « Une conduite peut paraître vexatoire aux yeux d’une personne et être tout à fait banale aux yeux d’une autre, et constituer néanmoins du harcèlement »dit l’avocate spécialisée en la matière Julie Lassonde. Il n’est pas nécessaire non plus que le comportement ait été subi à répétition pour qu’il soit jugé abusif.

     

    Voyons maintenant les statistiques. Même si le harcèlement psychologique ne vise pas spécifiquement les femmes, les plaintes viennent d’elles en grande majorité (environ 60 %) et visent très majoritairement des hommes (64 %). Les plaintes viennent davantage de milieux où les femmes sont au bas de l’échelle (commerce de détail, hôtellerie, restauration) et, bien que nombreuses (entre 2000 et 3000 par année), elles sont jugées « non fondées » dans 40 % des cas. Ça veut dire que, plutôt que de parler à leur boss ou à leur collègue de ce qui les dérange, des femmes se réfugient trop souvent dans les plaintes. Plutôt que d’aborder les choses d’égal à égal, elles se complaisent dans le rôle de victimes. Et, personnellement, j’en ai marre.

     

    Ce n’est toujours pas facile pour des femmes de faire leur place sur le marché du travail et il faut des lois qui visent à les protéger. Je suis la première à le dire. Mais 40 ans après la révolution féministe, il me semble qu’on serait prêtes à passer à une autre étape, non ? À sauter dans l’arène politique, par exemple, à se battre visière levée plutôt qu’en chuchotant ses doléances dans l’oreille d’un enquêteur ou d’un journaliste. Car cette réticence à taper du poing sur la table explique aussi l’absence de femmes aux postes de pouvoir, il faut le dire.

     

    Ce qui m’amène à Éric Tétrault et au « rapport accablant » qui a mis un terme abrupt à sa candidature. Rapport que 99 % des commentateurs n’ont pas lu, qui reflète uniquement les propos des deux plaignantes (et du principal intéressé) et que la direction d’ArcelorMittal n’a pas retenu contre lui. Pourquoi ? Parce que le consensus à l’égard de Tétrault était tout autre. « Je suis tombée en bas de ma chaise en lisant La Presse », dit une ex-employée qui, à la recherche d’un emploi, ne veut pas être nommée. « Je ne l’ai jamais entendu détruire personne. C’est quelqu’un d’exigeant qui nous forçait à sortir de nos bureaux et à aller sur le plancher, mais il est aussi capable d’écouter, de se laisser influencer. La grande majorité des gens qui ont travaillé avec Éric pense comme moi. »

     

    Alors, un « mentor », Éric Tétrault, comme me le dit mon interlocutrice, ou un « Frank Underwood », comme le dit l’une des sources de l’article de La Presse ? C’est loin d’être tout noir ou tout blanc. Contrairement à ce qu’on peut penser, les moeurs politiques ne viennent pas ici de faire un grand pas en avant, uniquement un nébuleux pas de côté.













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