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    Des Idées en revues

    La loi 101 est avant tout le fruit d’une importante mobilisation populaire

    12 septembre 2017 | Philippe Boudreau - L’auteur est membre du comité de rédaction de la revue «À bâbord!» et enseignant en sciences politiques au Collège Ahuntsic | Québec
    Mobilisation le 16 décembre 1988 lors de la préparation du projet de loi 178 par le gouvernement de Robert Bourassa modifiant la loi 101.
    Photo: Chantal Keyser Le Devoirà Mobilisation le 16 décembre 1988 lors de la préparation du projet de loi 178 par le gouvernement de Robert Bourassa modifiant la loi 101.

    L'histoire officielle a tendance à attribuer la paternité de la Charte de la langue française au seul Parti québécois. Or, elle découle en réalité d’importantes mobilisations sociales qui s’enracinent dans une longue trajectoire populaire de résistance à l’oppression nationale.

     

    Au Canada, l’économie capitaliste carbure à l’oppression des peuples conquis. La bourgeoisie canadienne doit sa position privilégiée à sa capacité historique d’exercer une mainmise sur le territoire, les ressources et l’État central en subjuguant les nations minoritaires, qui n’ont pourtant cessé de résister. En sciences sociales, plusieurs études publiées après la Seconde Guerre mondiale montrent qu’au Canada, l’appartenance à telle ou telle classe sociale (ou fraction de classe) coïncide dans une certaine mesure avec l’identité ethnique ou nationale. Les lois et les institutions ont tendance à assurer la reproduction de cette structure sociale inégalitaire, particulièrement discriminatoire à l’égard des autochtones, des francophones et des personnes issues de l’immigration.

     

    Lorsque débute la Révolution tranquille, l’éveil politique autour du caractère national (et social) de l’oppression connaît un développement fulgurant au Québec ; c’est l’éclosion du néonationalisme québécois porteur d’un projet modernisateur et inclusif, qui place au centre de sa raison d’être l’émancipation nationale, certes, mais aussi une certaine idée de la justice sociale, articulée au développement des fonctions de l’État québécois. C’est dans ce contexte qu’il faut envisager les revendications linguistiques si l’on veut en saisir la portée.

     

    Luttes syndicales et étudiantes

     

    Dans les années 1960, c’est surtout par le truchement de la dimension « politiques linguistiques » de l’oppression nationale que la classe ouvrière embrasse le néonationalisme québécois. Le français comme langue de travail dans l’entreprise est au coeur des préoccupations. À partir de 1962, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) exige l’adoption d’une loi obligeant les employeurs à faire du français la langue des négociations collectives. En 1966, Louis Laberge, alors président de la FTQ, affirme « qu’au Québec, comme dans tous les pays civilisés, la langue de travail doit être celle des travailleurs plutôt que celle du patronat ». En 1968, le congrès de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) prend position en faveur de la langue française comme langue de travail officielle au Québec.

     

    Plus important encore, au-delà des déclarations officielles, de dures luttes ouvrières placent la langue au coeur de l’actualité sociopolitique jusqu’au début des années 1970 ; c’est le cas des conflits à la General Motors à Sainte-Thérèse en 1970 ou à la Firestone à Joliette en 1973, notamment.

     

    En parallèle, d’importantes luttes citoyennes prennent forme, dont il ne faut pas oblitérer le caractère identitaire. Par exemple, l’opération McGill français, en 1969, est intimement liée à l’expression populaire d’une volonté d’avoir accès à l’éducation supérieure en français, par la création d’une seconde université francophone à Montréal. Aux yeux d’éléments combatifs du mouvement étudiant et de divers secteurs de la gauche, « McGill doit se mettre au service de la collectivité québécoise, sortir du giron de la haute finance, devenir français », comme le rapportait Lysiane Gagnon.

     

    Les lois linguistiques

     

    En 1969, la FTQ, opposée jusque-là à l’unilinguisme francophone officiel, entreprend un virage dans ce dossier après un congrès très polarisé où la direction de la centrale est contestée durement par sa base, mobilisée autour de revendications combatives. Ce virage en faveur de l’unilinguisme amène alors la FTQ à se joindre à la CSN et à la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) pour dénoncer le projet de loi 63 introduit par le gouvernement de l’Union nationale, qui consacre la liberté de choix des parents en matière de langue d’enseignement et ouvre la porte à l’anglicisation des immigrants.

     

    À cette époque, la CSN est soumise elle aussi aux pressions qui grandissent dans ses unités constituantes pour une action politique à la fois nationaliste et de gauche. En octobre 1969, la centrale se prononce pour l’unilinguisme français au Québec à tous les niveaux.

     

    Il faut dire qu’à cette date, l’opposition à la loi 63 donne lieu à plusieurs impressionnantes manifestations, dont certaines réunissant quelques dizaines de milliers de personnes, souvent issues du mouvement étudiant, des rangs syndicaux, des organisations de gauche et des milieux nationalistes. […]

     

    En 1974, la CEQ dénonce le projet de loi 22 du gouvernement libéral, jugeant qu’il s’agit là d’une nouvelle forme d’ouverture à l’anglicisation. Le projet de loi prévoit la possibilité pour tout enfant de fréquenter l’école anglaise dans la mesure où il démontre une connaissance suffisante de cette langue. Les centrales syndicales exigent alors des mesures beaucoup plus vigoureuses allant dans le sens de l’unilinguisme français. […]

     

    Ainsi, si le gouvernement péquiste est en mesure d’adopter la loi 101 en 1977, c’est parce qu’il peut s’appuyer sur une longue trajectoire de résistance à l’anglicisation de la société québécoise. Il importe de se rappeler qu’elle n’est pas la propriété du Parti québécois. Et que si son adoption a été rendue possible, ce n’est pas — tant s’en faut — grâce au génie ou aux remarquables efforts d’une élite politico-technocratique.

     

    Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

    Des Idées en revues Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue À bâbord !, avril 2017, no 69













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