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    Idées

    Camille Laurin voulait que la loi 101 soit un choc

    21 août 2017 | Graham Fraser - Professionnel en résidence à l’Université d’Ottawa, journaliste au Québec de 1976 à 1986, auteur des livres «Le Parti québécois» et «Sorry, I Don’t Speak French», et commissaire aux langues officielles du Canada de 2006 à 2016 | Québec
    Le 1er avril 1977, le Dr Camille Laurin dépose son livre blanc, qui met la table pour la Charte de la langue française avec une déclaration sans ambiguïté : «Pour tout dire, le Québec dont le portrait d’ensemble est déjà esquissé dans la Charte est une société de langue française. Il ne sera donc plus question d’un Québec bilingue.»
    Photo: Robert Skinner Le Devoir Le 1er avril 1977, le Dr Camille Laurin dépose son livre blanc, qui met la table pour la Charte de la langue française avec une déclaration sans ambiguïté : «Pour tout dire, le Québec dont le portrait d’ensemble est déjà esquissé dans la Charte est une société de langue française. Il ne sera donc plus question d’un Québec bilingue.»

    Le 26 août 2017 marque le 40e anniversaire de l’adoption de la loi 101 au Québec. Pour l’occasion Le Devoir a invité différentes personnalités à réfléchir à l'histoire de cette loi et à son influence. Une série qui se poursuit toute la semaine dans la page Idées.


    Il est difficile maintenant de se rappeler le paysage linguistique de Montréal qui existait en 1976, quand j’y suis arrivé comme journaliste. Dans l’espace public — les affiches, les noms de commerce, les « H » et « C » sur les robinets pour hot et cold —,tout était en anglais.

     

    Le 1er avril 1977, le Dr Camille Laurin dépose son livre blanc, qui met la table pour la Charte de la langue française avec une déclaration sans ambiguïté : « Pour tout dire, le Québec dont le portrait d’ensemble est déjà esquissé dans la Charte est une société de langue française. Il ne sera donc plus question d’un Québec bilingue. »

     

    La politique était le fruit de plus d’une décennie de commissions, rapports et lois. Le Dr Laurin m’avait expliqué qu’il avait été influencé par le rapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, qui affirmait en 1965 que le Canada traversait la plus grande crise de son histoire, à cause d’une incompréhension mutuelle entre les deux communautés linguistiques et d’une différence dramatique entre l’opinion publique dans les provinces anglophones et les communautés francophones. Et, en 1972, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec, la commission Gendron, avait décrit la structure économique du Québec comme une pyramide : les unilingues anglophones au sommet, et les unilingues francophones au plus bas.

     

    En décembre 1976, moins d’un mois après les élections, le Dr Laurin m’avait parlé en entrevue du but de la loi, déjà en préparation. « Nous voulons faire du français la seule langue officielle du Québec. Nous voulons que le français, effectivement, devienne la langue de travail et de communication… en ce sens que nous voulons que ça soit le milieu qui devienne français. Nous voulons que tout le monde sache que le français devient la langue… nécessaire, utile, rentable et qu’en particulier, les immigrants et les groupes ethniques se rendent compte que le Québec est français et que, pour gagner leur vie, la langue de promotion, la langue des avantages professionnels est le français. » Un résumé, en quatre phrases, de la Charte de la langue française, quatre mois avant son dépôt.

     

    Un véritable choc

     

    Le Dr Laurin voulait que sa loi soit comme un choc — et elle l’était. Earle McLaughlin, président de la Banque Royale, déclarait que la loi reflétait « un esprit d’oppression et de vengeance » — une des seules réactions qui ont suscité la colère du Dr Laurin, qui l’a accusé de traiter les francophones comme « des spécimens inférieurs de l’humanité ».

     

    Dans le reste du Canada, il y avait un grand intérêt pour la nouvelle politique linguistique québécoise. The Globe and Mail a publié tout le livre blanc du gouvernement, in extenso. La réaction négative à la politique et la loi faisait partie de l’hostilité envers le gouvernement du Parti québécois et envers l’indépendance du Québec : Maclean’s avait traité M. Lévesque de « nain » et de « fanatique dans un smoking loué ». [...]

     

    Dans les communautés anglophones au Québec, où on s’était senti trahi par les libéraux avec la loi 22, la réaction était moins la colère — il y en a eu, certainement — que la peur. On trouvait la loi discriminatoire, intolérante, autoritaire, mesquine, superflue et axée sur le repli. Figure rassurante pour les francophones, le Dr Laurin apparaissait diabolique aux anglophones ; son calme imperturbable était impressionnant pour les uns et intimidant pour les autres. Ceux qui ne voulaient pas faire partie de cette société française ont quitté le Québec. Ils étaient 200 000.

     

    Recherche de réciprocité

     

    Certains éléments sont oubliés. D’abord, René Lévesque était mal à l’aise quant à la loi, disant qu’il trouvait « humiliant » de devoir légiférer de cette façon. Il ne voulait pas aller au-delà de l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord de 1867, en abolissant l’utilisation de l’anglais dans les actes de l’Assemblée nationale et des tribunaux du Québec — mais il a finalement cédé (la Cour suprême a trouvé que cet élément de la loi était ultra vires).

     

    Également, M. Lévesque ne voulait pas que les écoles anglaises au Québec soient fermées aux enfants de langue anglaise des autres provinces. En vain, il essayait de persuader ses collègues provinciaux d’accepter la réciprocité en matière d’accès à l’école minoritaire. Mais Richard Hatfield, du Nouveau-Brunswick, et William Davis, de l’Ontario, ont organisé une contre-proposition : un engagement à fournir l’éducation en français dans leurs provinces, sans faire référence à l’offre de M. Lévesque.

     

    Donc, l’article 23 de la Charte des droits et libertés, introduite sans l’accord du Québec en 1982, loin de « charcuter » la loi 101, comme le disent certains, est exactement ce que M. Lévesque espérait voir dans la Charte de la langue française : des écoles minoritaires ouvertes aux enfants dont un parent a été éduqué dans cette langue au Canada.

     

    On oublie aussi que le critique le plus incisif de la loi n’était pas Pierre Elliott Trudeau — qui a quand même qualifié la politique d’« étriquée et rétrograde » et de produit d’un parti cherchant l’établissement « d’une société ethnique » —, mais Claude Ryan, alors directeur du Devoir et, plus tard, ministre libéral responsable de la loi.

     

    Dans une série d’éditoriaux qui a commencé le 2 avril et qui a continué la semaine suivante, M. Ryan a attaqué le livre blanc de façon sévère pour son approche, sa méthodologie et son argumentation. Il s’attaquait aux critères limitant l’accès à l’école anglaise et à la suppression de l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique et la disposition sur l’affichage, qu’il jugeait « franchement abusive et nettement contraire aux principes les plus élémentaires de la liberté d’expression ».

     

    Paysage transformé

     

    Quand Maxwell Yalden est devenu commissaire aux langues officielles, après l’adoption de la loi 101, il a dit que même s’il n’aimait pas des lois linguistiques restrictives, les anglophones n’avaient pas donné au français le statut approprié au Québec et que « peut-être, dans les circonstances, [qu’]il n’y avait pas de choix [autre] que de prendre le chemin législatif ».

     

    Quarante ans plus tard, le paysage linguistique est transformé, et les industries culturelles au Québec sont beaucoup plus fortes qu’en 1976. L’inégalité économique décrite par la Commission royale et la pyramide dont la commission Gendron a parlé n’existent plus. Les anglophones au Québec sont plus bilingues que les francophones (60 % — et 80 % pour les 18 à 35 ans par opposition à 40 % pour les francophones), et le défi de l’anglais est maintenant un défi international qui n’a rien à voir avec les communautés anglophones au Québec. Même s’il ne la comprend pas toujours très bien, le Canada a fini par accepter — pas toujours avec enthousiasme, mais avec de moins en moins d’hostilité — le fait que le pays contient, dans les mots du Dr Laurin, « une société de langue française ».













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