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    «Ça bardera, mais il le faut!» affirmait de Gaulle en 1967

    La déclaration du balcon de l'hôtel de ville n’avait rien d’improvisé

    22 juillet 2017 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Québec
    «De Gaulle s’apprêtait à aller défendre le droit à l’autodétermination du Québec devant Pearson à Ottawa», selon Denis Monière.
    Photo: Agence France-Presse / Archives de la Ville de Montréal «De Gaulle s’apprêtait à aller défendre le droit à l’autodétermination du Québec devant Pearson à Ottawa», selon Denis Monière.

    C’était il y a 50 ans à peine. Le 23 juillet 1967, le général de Gaulle débarquait à l’Anse-au-Foulon pour une visite de trois jours qui allait changer la face du Québec. Entre Paris et Montréal, Le Devoir retrace la genèse de ce moment aujourd’hui inscrit dans tous les livres d’histoire. Deuxième article d’une série de trois.


    «Vous me voyez traverser l’Atlantique pour aller à la foire ? » C’est par ces mots dignes du scénariste Michel Audiard qu’en 1967 le général de Gaulle accueillit l’invitation du gouvernement canadien à venir célébrer le centenaire de la Confédération et celle du maire Jean Drapeau à visiter l’Exposition internationale de Montréal. Or, le général de Gaulle n’entend ni « aller à la foire » ni célébrer le centenaire d’un pays qui, pour lui, a été fondé par la France au XVIe siècle.

     

    Alors, pourquoi fait-il la traversée ? On sait que c’est l’invitation du premier ministre québécois Daniel Johnson qui le décida à sauter le pas. Dans ses mémoires, son fils l’amiral Philippe de Gaulle raconte l’avoir vu deux ans plus tôt en discussion avec un aide de camp tenant en main le livre Égalité ou indépendance du premier ministre québécois.

     

    « Le général suivait de très près ce qui se passait au Québec. Sa visite n’avait rien d’improvisé », explique le politologue Denis Monière, qui vient de mettre à jour de nouveaux documents prouvant une fois de plus que le président français n’avait rien laissé au hasard. Le dimanche précédant son départ, il déclare d’ailleurs à son gendre André de Boissieu : « Je compte frapper un grand coup. Ça bardera, mais il le faut. C’est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France. »

     

    Pas de hasard

     

    On savait qu’il avait choisi de venir en bateau pour ne pas arriver d’abord à Ottawa. On savait qu’il avait décidé de débarquer à l’Anse-au-Foulon, là où Wolfe s’amarra pour attaquer Québec. On savait qu’il avait choisi de remonter en voiture le très symbolique Chemin du Roy. Par contre, on a beaucoup glosé sur le caractère improvisé, voire imprévu, de son discours du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. On sait que le maire Jean Drapeau avait même prétexté une absence de micro, ce qu’un technicien de Radio-Canada qui passait par là s’empressa de démentir en branchant aussitôt l’équipement qui attendait comme par hasard dans un coin.

     

    On sait maintenant que cette allocution était prévue depuis des semaines. Une note de la Direction Amérique du Quai d’Orsay, mise à jour par Denis Monière, précise deux mois avant l’arrivée du général qu’un « discours du général de Gaulle du balcon » était bien prévu. Le 27 juin, un mois avant le discours, un programme précise aussi que « le général s’adresse[ra] à la foule du haut d’une terrasse dominant la place ».

     

    Mais, ce n’est pas seulement le discours qui avait été prévu de longue date. C’est aussi son contenu. Denis Monière a découvert une note diplomatique de l’ambassadeur de France, François Leduc, à son ministre des Affaires étrangères Couve de Murville dans laquelle il faisait état d’une dépêche de l’AFP selon laquelle « le voyage du président français au Canada serait une mission destinée à encourager le séparatisme canadien-français ». Le 19 juillet, la Direction Amérique prévient d’ailleurs l’ambassade que « le discours le plus marquant à Montréal sera celui de l’hôtel de ville ».

     

    « On s’en fout ! »

     

    Pour Denis Monière, cette idée d’un « coup de tête » vient du maire de Montréal qui ne souhaitait pas être associé à un tel geste. Monière a aussi mis la main sur le discours qu’aurait prononcé de Gaulle à Ottawa si son voyage ne s’était pas brusquement interrompu le 25 juillet après que le premier ministre Pearson eut jugé ses propos « inacceptables ». Écrit de la main même du général, le texte évoque un peuple qui « s’affirme chaque jour davantage comme une entité destinée à disposer d’elle-même ».

     

    Dans un livre récent, La traversée du Colbert (Boréal), le journaliste André Duchesne cite le témoignage du cinéaste Jean-Claude Labrecque qui dit avoir entendu Drapeau prévenir de Gaulle que « Québec libre ! » était un slogan scandé par les séparatistes au Québec. Et de Gaulle de répliquer : « Mais on s’en fout, Monsieur le maire ! »

     

    Alors, pourquoi toutes ces rumeurs d’improvisation ? « Rien dans tout cela n’a été improvisé, dit Denis Monière. Les documents sont très clairs. De Gaulle s’apprêtait même à aller défendre le droit à l’autodétermination du Québec devant Pearson à Ottawa. Il n’était pas du genre à adapter son discours selon les circonstances. Laisser penser que ses mots avaient dépassé sa pensée, qu’ils étaient liés à la fatigue et à l’enthousiasme du moment, permettait de minimiser l’affaire. »

     

    Selon certains témoins, c’est même à Repentigny que de Gaulle aurait prononcé un premier « Vive le Québec libre ! ». Même si aucun enregistrement ne permet de confirmer cette thèse, c’est celle qu’ont toujours soutenue le maire de la ville, Robert Lussier, et son épouse. Un témoignage repris par l’historien Pierre Godin dans sa biographie de Daniel Johnson et plus récemment par le journaliste André Duchesne.

     

    « De Gaulle n’était pas du genre à improviser », confirme l’écrivain et journaliste français, ancien commissaire général de la langue française, Philippe de Saint-Robert. Il en veut pour preuve le toast porté la veille au Château Frontenac, à Québec. Après avoir évoqué la nouvelle vigueur qui s’empare du Québec avec la Révolution tranquille, de Gaulle dit assister, « comme en maintes régions du monde, à l’avènement d’un peuple qui, dans tous les domaines, veut disposer de lui-même et prendre en main ses destinées ».

     

    « Une république au Canada »

     

    Il semble que de Gaulle n’avait pas d’opinion arrêtée sur la forme politique que devait prendre cette émancipation qu’il appelait de ses voeux, précise de Saint-Robert. Indépendance ou confédération, son choix n’était pas fait. Pas plus que celui des Québécois et de leur premier ministre, d’ailleurs.

     

    Dix semaines après le discours du balcon, le général confiera au diplomate Bernard Dorin, qui l’accompagnait : « Quand j’ai dû m’exprimer, j’ai vu devant moi une balance avec les deux plateaux : dans un des plateaux, les diplomates, les journalistes, les Anglo-Saxons qui, de toute façon, ne m’aiment pas. Bref, tous les notoires. Entre cette agitation insignifiante et le destin de tout un peuple, il n’y avait pas à hésiter : le second plateau était beaucoup plus gros que le premier. »

     

    Selon Monière, si de Gaulle se sentait une responsabilité à l’égard du Québec, c’est parce qu’il avait une conception historique de la nation qui dépassait celle des États. « Au fond, c’est la logique de l’Appel du 18 juin, dit-il. Pétain a capitulé, mais la France est à Londres. De la même manière, la défaite des plaines d’Abraham n’a pas effacé la nation française venue s’installer en Amérique. » De Gaulle confiera d’ailleurs à son ministre Alain Peyrefitte que « le Canada est un pays fédéral qui a envie de cesser de l’être ». Si l’artisan de la réconciliation de la France avec l’Allemagne entrevoit parfois une Confédération, il précise qu’« aucun peuple ne doit être sous la dépendance de l’autre. Je crois bien qu’il y aura une République française au Canada ».

     

    De Gaulle était prêt à aller très loin avec les Québécois, dit Monière, qui a consulté des documents dans les archives du Quai d’Orsay évoquant la possibilité d’inviter Daniel Johnson au défilé du 14 juillet en 1968. Une invitation qu’aurait cependant déclinée le premier ministre québécois. « Même s’il n’était pas question de l’imposer à quiconque, dit Monière, de Gaulle avait une vision très claire du destin des Québécois. »













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