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    Bouleversé par l’accueil délirant de Montréal

    Archives – De Gaulle: «Vive le Québec libre!»

    22 juillet 2017 | Gilles Lesage - Le Devoir | Québec
    Charles de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal en 1967
    Photo: Agence France-Presse Charles de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal en 1967

    Du haut du balcon de l’hôtel de ville décoré à profusion aux couleurs tricolores et illuminé avec fracas par les projecteurs de la télévision, le général de Gaulle a lancé hier soir à une foule presque délirante : « Vive le Québec libre ! »

     

    Et les centaines de militants indépendantistes qui depuis plusieurs minutes trépignaient d’impatience, entraînant dans leur élan des milliers de Montréalais et de touristes qui venaient de ménager un accueil vibrant au président, laissèrent éclater leur enthousiasme. Ils n’en attendaient pas tant.

     

    Le général et son cortège étaient arrivés avec une demi-heure de retard sur l’horaire prévu, à 19 h 30, devant l’entrée principale de l’hôtel de ville, rue Notre-Dame. Au cours de la longue attente, les membres du Rassemblement pour l’indépendance nationale, stratégiquement postés aux carrefours du Champ-de-Mars, avaient déployé pancartes et drapeaux, tandis que les touristes américains ajustaient leurs caméras pour capter ces moments historiques.

     

    Un peu partout dans la foule — évaluée entre 15 000 et 20 000 personnes tout autour de l’immeuble (Canadian Press dit « plus de 3000 »), des drapeaux tricolores et des fleurs de lys. L’arrivée des motos de la police de Montréal a été accueillie avec des « Québec libre » fortement scandés.

     

    Applaudi avec chaleur à sa descente de voiture et dirigé immédiatement vers les marches de l’hôtel de ville, le visiteur n’a pu serrer les mains tendues vers lui. La fanfare joua La Marseillaise puis Ô Canada, ce dernier accueilli par des huées bien senties, pendant que les centaines de policiers, costumés et en civil, maintenaient avec grande peine le cordon de sécurité. Puis on entendit « Le Québec aux Québécois », « On veut de Gaulle », « Au balcon ». La foule qui, il y a un instant encore, semblait encore assez froide, se laissait gagner par l’enthousiasme, complètement subjuguée. Le visiteur gravit quelques marches, se retourna, tendit les bras, esquissa un sourire et esquissa « Merci ».

     

    De Gaulle apparut au balcon, dont il fit lentement le tour, en levant les bras d’un geste bien caractéristique, pendant qu’une clameur s’élevait, réclamant de lui un message. « Un discours, un discours », fusa de toutes parts. On apporta en toute hâte un micro.

     

    À bout de bras, les militants brandissaient des placards sur lesquels on pouvait lire notamment « Appuyez la lutte pour la libération », « Autodétermination pour tous les peuples opprimés », « Un peuple se défend », « France libre, Québec libre ».

     

    La foule, de plus en plus chauffée à blanc, reçut avec enivrement les paroles du président de la France, particulièrement lorsqu’il confia que tout le long de la route il s’était senti dans une atmosphère semblable à celle de la libération, puis lorsqu’il lança, presque en douceur et après une pause savamment dosée « Vive le Québec libre ». Il avait lâché le grand mot que personne n’avait osé attendre. Ce fut une explosion de frénésie.

     

    Spontanément, un peu partout dans cette mer humaine éberluée, abasourdie et qui tentait de mesurer la portée du cri du coeur du visiteur du « vieux pays », La Marseillaise crépita, plusieurs appuyant lourdement sur les deux dernières strophes.

     

    Au cours de la cérémonie à l’intérieur de l’hôtel de ville, les policiers relâchèrent quelque peu la rigueur de leur cordon de sécurité, et des centaines de personnes en profitèrent pour se masser autour des limousines officielles, et les rinistes pour se regrouper en scandant des slogans. L’heure était à la fête. Dans le soir qui tombait rapidement, l’on s’amusait, ici et là, à narguer les policiers, mais avec beaucoup de gentillesse.

     

    En s’emparant de leur mot d’ordre, le chef de l’État français venait de livrer aux indépendantistes un nouveau slogan percutant qu’ils mirent aussitôt à l’essai avec ivresse : « Québec libre, de Gaulle l’a dit. » Ils se souciaient bien peu maintenant de la présence massive des agents de la paix, dont plusieurs dizaines de membres de la RCMP, en civil.

     

    Dans la foule disparate et multiforme, un Haïtien se signalait à l’attention en brandissant un énorme placard qui disait : « Général de Gaulle, aidez-moi à délivrer Haïti de Duvalier, l’anthropophage ». Les séparatistes accueillirent sa requête avec sympathie en criant « Duvalier au poteau ».

     

    À sa sortie, le général a de nouveau été salué de « Vive de Gaulle », pendant que l’hymne national français retentissait à nouveau, spontanément. Sur le point de s’engouffrer dans une auto, le ministre d’État Marcel Masse, rayonnant, salua la foule avec de grands gestes qu’on lui rendit. Mais d’autres officiels, l’air sombre, se précipitaient dans leur voiture pendant que les rinistes criaient « Marchand au poteau ».

     

    Plusieurs minutes après le départ du cortège présidentiel au cri strident des sirènes de la police, quelques centaines de participants, savourant de délicieux moments de frénésie, restèrent accrochés aux abords de l’hôtel de ville en chantant en choeur de vieilles chansons françaises et en répétant des slogans indépendantistes qui, à cette heure et à ce moment historique, acquéraient une ampleur inusitée et insoupçonnée une heure plus tôt. Et c’est avec une délicatesse rare que la police entreprit enfin, vers 21 h, de libérer la chaussée.

    Un week-end de Gaulle Pour souligner le 50e anniversaire de la visite du général de Gaulle au Québec, Le Devoir diffuse cette fin de semaine cinq textes historiques, dans leur intégralité.

    Outre celui ci-haut, vous pouvez lire un article, publié également le 25 juillet 1967, mais sous la plume de Jean-V. Dufresne et décrivant l’arrivée du général à Montréal après avoir traversé plusieurs petites villes le long du chemin du Roy.

    Également, trois textes publiés le 27 juillet 1967 : la retranscription, telle que publiée dans Le Devoir de l’époque, du discours que de Gaulle avait prononcé le 26 juillet lors d’un banquet à son honneur à l’hôtel de ville, ainsi que deux éditoriaux, celui du directeur du journal, Claude Ryan, et de Jean-Marc Léger, sur la visite du président français. Chose étonnante, Claude Ryan révélait que la visite avait suscité des tensions dans l’équipe de direction du Devoir, et « par souci de loyauté envers nos lecteurs » il publiait l’analyse de Jean-Marc Léger, qui n’allait pas dans le même sens que la sienne. Bonne lecture !












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