La renaissance du Québec dans l’angle mort du 150e de la fédération

À Québec, la statue de l’un des Pères de la Confédération, George-Étienne Cartier, surplombe le parc Montmorency où ont siégé les premiers députés de la Province de Québec en 1867.
Photo: Harvey Barrison CC À Québec, la statue de l’un des Pères de la Confédération, George-Étienne Cartier, surplombe le parc Montmorency où ont siégé les premiers députés de la Province de Québec en 1867.

Il y a 150 ans naissaient le « Dominion du Canada » et la « Province de Québec ». Les libéraux n’ont pas pour autant le coeur à la fête. D’ailleurs, les premières élections générales organisées au lendemain de l’entrée en vigueur de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB) prennent l’allure d’une bataille rangée entre les partisans du nouveau régime fédératif, les bleus, et eux, les rouges.

À l’été 1867, tous les coups sont permis afin de remporter le pouvoir. « À cette époque, les batailles électorales étaient si violentes que plus d’un candidat n’allait pas aux assemblées sans un revolver dans sa poche », mentionne l’historien Robert Rumilly (1897-1983).

Dans le camp des rouges, « les plus jeunes et les plus avancés parmi les libéraux » dénoncent avec virulence l’ordre instauré par l’AANB le 1er juillet 1867. Ils distribuent à tout va le pamphlet La confédération, couronnement de dix années de mauvaise administration, dans lequel ils accusent les conservateurs dirigés par John A. MacDonald d’avoir eu recours à l’AANB pour à la fois « garder le pouvoir » et « réaliser le programme de lord Durham », qui avait plaidé 30 ans plus tôt pour l’assimilation d’un « peuple sans histoire et sans littérature » : les Canadiens français.

Les Canadiens français réclament le droit de poursuivre leur vie nationale dans toute l’étendue de la Confédération canadienne. Ce droit leur sera chichement accordé. Pour les Canadiens qui essaiment en d’autres régions du Canada — ou aux États-Unis —, Québec reste la province mère, une sorte de patrie d’origine. L’histoire de la province de Québec sera donc, dans une très large mesure, l’histoire de la patrie canadienne-française depuis 1867. Au seuil de cette histoire, comment ne pas envier les hommes à qui la Providence réservait l’honneur insigne de conduire vers leurs destinées un tel peuple et une telle patrie ?

 

Les auteurs de la diatribe d’une quarantaine de pages « appuyé[e] de preuves complètes » appellent les électeurs à « débarrasser le Canada français des sangsues qui boivent le meilleur de son sang ». « Le peuple a en main une arme irrésistible : le vote. Qu’il s’en serve avec intelligence ; qu’il soit sans miséricorde pour ceux qui ont attiré sur sa tête une avalanche de maux de tout genre », lancent des militants du Parti libéral de l’époque — dont se revendique aujourd’hui l’équipe de Philippe Couillard.

« Eux voudraient un genre de confédération, mais de deux provinces, un peu comme en Belgique, par exemple », souligne le professeur à la TELUQ Éric Bédard dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.

En guise de « contrepoison », les conservateurs publient fin juillet 1867 La confédération, c’est le salut du Bas-Canada. Ils invitent la nation canadienne-française à « élever dans son coeur un monument d’éternelle gratitude » pour les pères de la Confédération, au premier chef George-Étienne Cartier. « Il faut être renégat, ou, ce qui revient au même, annexionniste, pour ne pas se trouver ému jusqu’aux larmes [de voir] confié le dépôt sacré de nos traditions nationales à un gouvernement choisi par nous et composé des nôtres », écrit l’auteur de la préface, Alphonse B., à quelques semaines du scrutin.

Le clergé se range derrière les bleus, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’issue du vote, dans la mesure où celui-ci est ouvert (non secret). Dans un mandement diffusé à l’été de 1867, l’évêque de Rimouski, Mgr Jean Langevin, prévient ses ouailles que la nouvelle Constitution est « l’expression de la volonté suprême du législateur, de l’autorité légitime, et par conséquent de celle de Dieu ». À l’instar de l’Église et de l’entreprise, « les vieilles familles influentes étaient conservatrices », sauf les Papineau, Dorion et Cherrier, ainsi que « deux ou trois autres », rappelle l’auteur de la fresque Histoire de la Province de Québec, Robert Rumilly.

Une succursale d’Ottawa

Les élections générales fédérales et provinciales, qui se tiennent simultanément à l’été 1867, sont « plus confuses que passionnées ». En effet, « le système du double mandat, permettant d’être à la fois député à Ottawa et à Québec, embrouilla les candidats et les électeurs ». Il embrouillera la vie politique canadienne et québécoise jusqu’à son abolition en 1874.

[Les pères fondateurs] voulaient une fédération, mais une fédération absolument centralisée parce qu’on avait sous les yeux le cas des États-Unis [qui] étaient en guerre civile. Donc pour éviter les vices de la discorde et éventuellement de l’affrontement, il fallait assurer la suprématie du pouvoir fédéral.

Ainsi, George-Étienne Cartier réussit à l’été 1867 à se faire élire à la Chambre des communes à Ottawa et à l’Assemblée législative à Québec. Au Québec, le Parti conservateur de Chauveau remporte 51 sièges, y compris le sien (53 % des voix), contre 13 pour le Parti libéral. Des ministres d’Ottawa étaient députés à Québec, et vice-versa. « La politique provinciale fut, à ses débuts, le reflet de la politique fédérale », indique Rumilly, minimisant le rôle du premier premier ministre québécois, Pierre-Olivier Chauveau. « En réalité, à Québec comme à Ottawa, Cartier était le véritable chef. »

Les députés prêtent serment le 27 décembre à midi, dans le parlement de la côte de la Montagne. Un élu conservateur constate la disparition du mobilier de l’édifice qui abritait le Parlement du Canada-Uni.

Une scène semblable l’attend dans la bibliothèque, où il ne subsiste plus que quelques ouvrages. « Les quelques centaines de volumes égarés sur les rayons sont loin de suffire aux besoins des hommes avides d’apprendre », lâche le bibliothécaire Pamphile Lemay.

Le lendemain, le premier ministre Chauveau profite de son premier discours du Trône pour délimiter les contours du champ de compétences du Québec. « La Constitution vous a confié de grands intérêts et imposé de graves devoirs », affirme-t-il, tout en martelant que le Québec « ne peut que jouir d’un avenir de bonheur, si ses habitants continuent de développer en paix et en harmonie les germes de prospérité qui leur sont échus. Nous sommes au berceau d’une Constitution nouvelle ; autour d’un berceau, les passions se taisent, les divisions disparaissent pour faire place à des sentiments d’amour, à des projets de gloire et d’avenir », poursuit-il, s’attirant les applaudissements nourris de toute l’assemblée.

Les libéraux mettent fin à leur croisade contre la Confédération canadienne. « Ils ont accepté les règles du jeu. Mais ce sont eux qui vont les premiers développer tout ce discours sur l’autonomie des provinces, avec [Honoré] Mercier, souligne l’historien Éric Bédard. [Les libéraux] vont proposer une lecture, une interprétation du régime qui sera très différente de celle des conservateurs qui, eux, en gros — surtout avec MacDonald —, voulaient vraiment créer une nationalité britannique. On a quelqu’un comme Mercier qui très rapidement dit “non”. Il dit : “Le Canada de 1867, c’est un pacte entre provinces qui ont délégué un pouvoir à un État central.” Autrement dit, tout ce qui n’a pas été délégué, ça relève des provinces. »

 

Un gouvernement municipal

C’est dans la langue des affaires que le premier discours du budget (1,6 million de dollars) est prononcé par le trésorier Christopher Dunkin. Le Québec n’investit alors que 10 % de ses revenus en santé, contre près de la moitié aujourd’hui. Le système de justice reçoit pour sa part plus du quart des revenus.

Pour démarrer, la Province de Québec touche un « subside fédéral » de 915 309 $. « Donc, autant au niveau du double mandat que de la fiscalité [la province] est un petit peu une excroissance [du gouvernement fédéral], fait valoir le professeur Bédard. On peut quasiment considérer le gouvernement provincial de cette première période comme un gouvernement municipal. » D’ailleurs, la fonction publique québécoise compte 92 employés, soit presque autant qu’un siècle plus tôt, à l’époque de la Nouvelle-France.

Le passage des années a fait mentir les rouges de 1867, qui étaient réfractaires à la fédération canadienne, selon l’ex-ministre libéral Benoit Pelletier. « La loi de 1867 a permis au Québec de préserver et de développer ses particularités en matière de langue, de culture, de religion et même de droit privé », écrit le professeur de droit.

Sans les Canadiens français, il y a fort à parier que le Canada serait « un État unitaire comme en France, selon Éric Bédard. Si le Canada est une fédération, c’est en bonne partie à cause d’eux ou grâce à eux. Ils souhaitaient avoir une certaine mainmise notamment sur tout ce qui était éducation et social », ce qui est vu aujourd’hui comme les principales missions de l’État.

Néanmoins, la naissance de l’État fédéré québécois — ou plus précisément la « Province de Québec » — figure dans l’angle mort des célébrations du 150e anniversaire de la fédération. Pour preuve, l’Assemblée nationale célèbre plutôt cette année le 225e anniversaire des institutions parlementaires au Québec.


Chronologie

1er juillet 1867. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique entre en vigueur. Narcisse-Fortunat Belleau est nommé lieutenant-gouverneur du Québec.

4 juillet 1867. Belleau demande au maire de Québec, Joseph-Édouard Cauchon, de former le premier gouvernement québécois. Celui-ci se désiste toutefois une semaine plus tard devant l’hostilité des anglophones, qui lui reprochent son opposition passée à un projet de loi assurant aux protestants le contrôle de leurs écoles.

15 juillet 1867. Belleau se tourne vers le conservateur Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, qu’il assermente comme premier ministre du Québec.

Août-septembre 1867. Élections générales fédérales et provinciales. Au Québec, le Parti conservateur de Chauveau remporte 51 sièges (53,4 % des voix) contre 13 pour le Parti libéral (35,4 % des voix). Sur la scène fédérale, le conservateur John A. MacDonald prend le pouvoir avec 34,5 % des voix, contre 22,6 % pour les libéraux.

27 décembre 1867. La 1re session de la 1re législature s’ouvre à Québec.

14 février 1868. Le trésorier Christopher Dunkin prononce le premier discours du budget.


8 commentaires
  • Benoit Simoneau - Abonné 1 juillet 2017 05 h 28

    Renaissance

    La Province de Québec ne naît pas en 1867; elle renaît. La première mouture date en effet de 1763, soit dans les toutes premières années qui suivent la Conquête.

    • Mathieu Bouchard - Abonné 3 juillet 2017 11 h 29

      Un nom ne fait pas un territoire ; le territoire de la 2e "province de Québec" en 1867 est celui du Bas-Canada de 1791 (et du Canada-Est de 1840), à quelques exceptions près, alors que celui de la 1re "province de Québec" est celui de la province du Canada de Nouvelle-France. Les différences entre les deux, c'est l'Ontario de 1867 (Haut-Canada de 1791 et Canada-Ouest de 1840), ainsi que des portions d'états américains (Détroit était un village français).

      Bref, ne vous attardez pas aux noms si vous ne savez pas l'histoire derrière.

  • Claude Bariteau - Abonné 1 juillet 2017 05 h 58

    Une nuance majeure s'impose.

    Vous écrivez, en citant le professeur Bédard, que si « le Canada est une fédération, c’est en bonne partie à cause » et grâce aux Canadiens français qui «souhaitaient avoir une certaine mainmise notamment sur tout ce qui était éducation et social», un propos qui rejoint ceux du professeur Pelletier.

    Ce n'est pas exact. La Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick n'auraient pas adhéré au Dominion of Canada conçu par George Brown sans le maintien des structures des gouvernements de ces entités coloniales, qui ont exigé des aménagements au texte rédigé par des fonctionnaires britanniques leur assurant le contrôle des règles d’accès à l’éducation.

    Par ailleurs, au sein du Canada-Uni, avec la création de secrétariats distincts, dont celui de la section-est relevait de Cartier, existait déjà une mainmise des communautés religieuses sur l’éducation et la santé, un reliquat de LaFontaine qui s’en servit pour faire entrer dans la fonction publique des ex-patriotes et accorder aux communautés religieuses le monopole de l’enseignement et de la santé.

    Dernier point, fondamental celui-là, ce n’est pas les Canadiens français qui souhaitaient avoir une mainmise sur ces sujets -ils l'ont déjà- mais les habitants de la section-ouest, George Brown en tête, qui furent forcés, à cause des coalitions entre conservateurs à l'ouest et «bleus» à l'est, de se retrouver avec des écoles religieuses alors qu’ils prônaient des écoles publiques.

    Sur ce point, Brown fut très clair. Ces dossiers devaient relever des provinces et proposa qu’il devait en être ainsi, ce que les élus des trois colonies (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Canada-Uni) acceptèrent.

    Quant aux points qui précèdent votre dernier paragraphe, votre texte laisse voir les intérêts des «bleus» et du clergé en 1867, analogues à ceux des seigneurs, du clergé et des fonctionnaires en 1774. Avec la province de Québec, le Dominion ne fit que reproduire l'ordre britannique de l'Acte de Québec.

  • Jean Lapointe - Abonné 1 juillet 2017 09 h 52

    L'important c'est la leçon à en tirer

    «Si le Canada est une fédération, c’est en bonne partie à cause d’eux ou grâce à eux. Ils souhaitaient avoir une certaine mainmise notamment sur tout ce qui était éducation et social », ce qui est vu aujourd’hui comme les principales missions de l’État.» (Marco Bélair -Cirino)

    Comme on peut le constater, il existe des divergences de vues à ce propos chez les historiens et certains passionnés d' histoire comme par exemple monsieur Bariteau. Cela est inévitable étant donné qu'il est extrêment difficile d'essayer de décrire ce qu' il s'est véritablement passé à différentes époques.

    Le travail de recherche doit donc se poursuivre.

    Mais l'important il me semble c'est ce que nous pouvons en tirer en tant que Québécois.

    Moi j'en conclus que depuis 1759 il y a eu des Canadiens qui se sont battus pour que leur peuple survive et qu'il y en a eu d'autres qui ont plié devant les conquérants.

    Le problème aujourd' hui n'est pas encore réglé. Parmi les descendants de ces Canadiens qu' on appelle aujourd'hui les Québécois francophones d'ascendance canadienne-française il y en a qui continuent à se battre pour la survie de leur peuple et il y en a d'autres qui préfèrent devenir des Canadiens bilingues.

    Personnellement je me range du côté de ceux qui continuent de se battre pour pouvoir défendre et développer leur identité en compagnie de tous ceux et toutes celles qui se sont joints à eux parce que je considère que c'est humainement mieux que la résignation et la démission. C'est une question de dignité et de fierté.

    Et vous de quel côté vous rangez-vous?

    • Claude Bariteau - Abonné 2 juillet 2017 07 h 40

      À vrai dire, je suis un anthropologue à la recherche d'explications pour construire le pays du Québec.

      Je me permets un rappel. Jusqu'en 1744, les relations entre Amérindiens, «Canayens» et Français s'expriment sur la base du pacte de la Paix des Braves (1701).

      Face aux charges britanniques, la France consolide ses forces par l'envoi de soldats et de dirigeants, implantant un nouveau type de rapports. Les milices canadiennes et les guerriers amérindiens devinrent des appuis à l'armée.

      Après la victoire de Sainte-Foy (1760), les forces françaises se replient sur Montréal et sont hachurées par les Britanniques venant de l'est, de l'ouest et du sud.

      Les maisons des milices absentes sont brûtées les Amérindiens invitées à signer des accords de neutralité, dont celui d'Oswegatchie. Peu après les notable de Montréal demandent à Lévis de rendre les armes.

      En 1763, sous l'égide du chef Pontiac qui regroupa des amérindiens et des volontaires «canayens», il y a une tentative de chasser les Britanniques, sans succès.

      En 1774, il y en eut une deuxième avec les Patriotes américains, les Amérindiens s'étant abstenus à la suite du renouvellement de l'accord d'Oswegatchie. Ce fut aussi sans succès, la Grande-Bretagne ayant réussi à diviser les habitants de langue française avec l'Acte de Québec.

      La suite fit ressortir une opposition contante, qui impliqua des liens des groupes opposés avec d'autres habitants présents. Cela ressort sous les Patriotes entre 1834-1840, ceux-ci comprenant des Irlandais, des Américains, des Acadiens, des Italiens, etc, qui luttent avec des Canadiens contre les forces britanniques qui s'associent seigneurs, notables canadiens et le clergé.

      De quel côté je me range ? Avec les habitants du Québec qui s'opposent au pouvoir politique de ceux associés aux forces britanniques puis canadiennes, dont l'histoire révèle que la bataille, qui est politique, ne concerne pas seulement les habitants d'origine française.

  • François Beaulne - Abonné 1 juillet 2017 13 h 29

    En résumé

    Au delà de toutes les interprétations que l'on puisse donner à l'histoire, une vérité fondamentale et inaliénable s'impose à travers les siècles: c'est l'affirmation incontournable de René Lévesque: "Tous les Québécois portent le pays au fond de leur coeur"

  • Denis Paquette - Abonné 1 juillet 2017 15 h 09

    trop riche et trop rebelle pour être laisser a nous même

    Certains diraient que nous avons toujours étés hors d'ordre et nous le sommes restés, en fait ca toujours fait l'affaire des grands pouvoirs, de nous savoir soumis, on a beaucoup parler de Lord Durham, grand conseiller du roi, mais tres peu de Mgr Bourget qui avait comme mandat du pape de nous asservir, ce qui n'était pas banal