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    L’industrie de la canneberge à l’abri de la loi sur la protection des milieux humides

    16 juin 2017 | Isabelle Porter à Québec | Québec
    La culture de la canneberge échappe aux nouvelles règles édictées par Québec afin de protéger les milieux humides.
    Photo: Darryl Dick La Presse canadienne La culture de la canneberge échappe aux nouvelles règles édictées par Québec afin de protéger les milieux humides.

    L’industrie de la canneberge est exemptée des contraintes imposées par la nouvelle loi pour protéger les milieux humides, même si elle est responsable de la perte d’une grande partie de ces territoires dans le Centre-du-Québec.

     

    Selon des documents obtenus par Le Devoir, il s’est perdu 480 hectares de milieux humides depuis 2011 dans le Centre-du-Québec (4,8 kilomètres carrés).

     

    Après Montréal et Laval c’est la région qui en a perdu la plus grande proportion par rapport à sa superficie. En chiffres absolus, elle se trouve en outre au troisième rang des régions qui en ont perdu le plus, derrière la Côte-Nord et le Saguenay–Lac-Saint-Jean, deux régions pourtant très grandes.

     

    Il s’agit en outre de chiffres prudents, puisque ces données ne comprennent pas les pertes de milieux humides non déclarées.

     

    Or dans la loi sur les milieux humides adoptée vendredi, le gouvernement exempte les producteurs de canneberge de l’obligation de compenser le gouvernement pour les milieux humides qu’ils perturbent.

     

    Une exception qui enlève toute « crédibilité » au projet de loi selon Nature Québec. « C’est une situation qui n’est pas acceptable, qui découle sûrement d’un lobby et qui affaiblit l’ensemble du discours environnemental du ministre », tonne son président, Christian Simard.

     

    Le quart des tourbières disparues

     

    En entrevue, la représentante de l’industrie concède que c’est un gain important. Cette exemption « représente un bon gain financier pour les producteurs », fait valoir Monique Thomas, directrice de l’Association des producteurs de canneberges du Québec (APCQ).

     

    Elle soutient qu’à l’échelle de tout le Québec, la quantité de milieux humides perdus dans la région n’est pas si grande. « Si je regarde en tout et partout à l’échelle du Québec, c’est à peine 10 000 acres [environ 4000 hectares]. Ce n’est pas beaucoup si je compare cette production-là à celle du maïs. »

     

    Près du quart des tourbières du Centre-du-Québec (5433 hectares) ont disparu depuis 1964, selon une étude de 2013 produite par l’Institut de recherche en biologie végétale du Jardin botanique et de l’Université du Québec à Montréal. Et ce, « principalement en raison de la culture de la canneberge », avancent les chercheuses Karine Avard, Marie Larocque et Stéphanie Pellerin.

     

    Or l’APCQ fait valoir que l’industrie de la canneberge n’a pas à porter « un poids disproportionné des choix de société que les Québécois et leurs gouvernements successifs ont effectués en permettant la dégradation progressive des milieux humides », peut-on lire dans le mémoire soumis au gouvernement avant l’étude du projet de loi.

     

    Le Québec est le deuxième producteur mondial de canneberges et se classe au premier rang de la production bio. En dix ans, la production a presque doublé et presque toutes ses exploitations se trouvent dans le Centre-du-Québec (77 %), particulièrement dans la MRC de Bécancour.

     

    Selon Mme Thomas, les environnementalistes ne doivent pas trop s’inquiéter, puisque l’industrie se développe désormais dans des secteurs sableux plutôt que dans les tourbières comme dans le passé. « Aujourd’hui, on utilise des sols très pauvres qui sont dévégétalisés. […] La canneberge n’est plus nécessairement développée dans les milieux humides. »

     

    Pourquoi alors ont-ils besoin d’être exemptés des obligations imposées à ceux qui détruisent des milieux humides ? Parce que les producteurs qui sont restés dans les milieux humides et ont hérité de vieilles terres « veulent continuer à se développer », souligne la directrice de l’APCQ.

     

    De plus, ajoute-t-elle, on trouve parfois des milieux humides à l’intérieur des secteurs sableux où s’installent les nouveaux producteurs. « Par exemple, sur une ferme de 100 acres [de milieux sableux], il peut y avoir deux acres de milieux humides en plein milieu. »

     

    Des explications qui laissent M. Simard sceptique. « Elle est très, très large, la mesure d’exclusion, dit-il. Ça demeure extrêmement destructeur. »

     

    Au gouvernement, on explique que, contrairement à d’autres activités, la canneberge ne détruit pas les milieux de manière définitive, comme le ferait par exemple la construction d’une route. « C’est considéré comme de l’utilisation durable du territoire », a fait valoir l’attachée de presse du ministre du Développement durable, David Heurtel.

     

    Or selon l’étude citée plus haut, ce n’est pas si clair, et la culture de la canneberge entraîne des « perturbations irréversibles » des milieux humides au même titre que la culture des céréales, des légumes et la construction de routes pavées et de bâtiments.

     

    De plus, la recherche susmentionnée signale que « même si les perturbations cessent, il est peu probable que l’accumulation de tourbe reprenne à court ou moyen terme sans intervention majeure ».

     

    Relancée là-dessus, l’attachée de presse du ministre ajoute que les projets de cannebergières sont quand même soumis à des autorisations en vertu de la Loi sur la qualité de l’environnement et que les producteurs devront notamment appliquer le principe « éviter-minimiser » pour nuire le moins possible à l’environnement.

     

    Une première québécoise

     

    La loi sur les milieux humides adoptée vendredi est la première pièce de législation du Québec portant spécifiquement sur cette question. Son fondement est le principe de « zéro perte nette ». Cela signifie que les villes ou industries qui détruisent ces milieux devront systématiquement offrir une compensation financière qui servira à en reconstituer ailleurs. Une avancée importante, de l’avis de la plupart des groupes environnementaux.

     

    La loi vise aussi à faire en sorte qu’il soit plus facile de reconnaître les milieux humides puisque certaines industries comme la foresterie disaient avoir détruit des tourbières sans s’en rendre compte.

     

    La foresterie et l’agriculture sont les deux plus grands responsables de la destruction des milieux humides au Québec. En commission parlementaire, ils ont fait valoir que c’était en bonne partie par ignorance de la nature des milieux et de leur localisation.

     

    Depuis la colonisation, pas moins de 80 % des milieux humides des basses-terres du Saint-Laurent ont disparu, 85 % sur le territoire de Montréal.

    Qu’est-ce qu’un milieu humide ? Les milieux humides peuvent prendre la forme de marais, de marécages ou de tourbières. Ils se caractérisent par la présence d’eau en surface, ou à faible profondeur. Ces milieux sont considérés comme très précieux parce qu’ils jouent le rôle de filtre contre la pollution en provenance des eaux de surface et souterraines. Ils permettent aussi de réguler le niveau de l’eau et d’ainsi réduire les risques d’inondations. Ils atténuent en outre les impacts des changements climatiques en séquestrant le carbone et contribuent à la diversité des écosystèmes en abritant de nombreuses espèces vivantes.












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