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    Projet de loi sur l’interculturalisme

    Le gouvernement Couillard promet de corriger une incohérence

    10 juin 2017 | Guy Laforest - Professeur au Département de science politique de l’Université Laval | Québec
    Charles Taylor et Gérard Bouchard ont tous deux construit des oeuvres qui honorent le Québec et le Canada. 
    Photo: Charles Taylor et Gérard Bouchard ont tous deux construit des oeuvres qui honorent le Québec et le Canada. 

    Je veux faire ressortir ici une dimension négligée dans les commentaires qui ont entouré la publication par le gouvernement du Québec de sa politique d’affirmation du Québec et de relations canadiennes intitulée Québécois : notre façon d’être Canadiens. En plus de lancer une politique, le gouvernement y fait deux promesses : d’abord, la politique sera suivie d’un plan d’action qui inclura une réorganisation du Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes (SAIC) avec des incidences sur l’ensemble des ministères ; ensuite, et c’est l’essentiel pour moi, le gouvernement promet l’adoption dans la prochaine année d’une politique officielle d’interculturalisme. S’il passe vraiment aux actes, le gouvernement corrigera une incohérence. Je m’explique.

     

    Il y a presque dix ans, au printemps 2008, Gérard Bouchard et Charles Taylor publiaient Fonder l’avenir : le temps de la conciliation, le rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Dans un dessein de rapprochement des inquiétudes entre la majorité francophone et les minorités issues de l’immigration, particulièrement à propos des pratiques religieuses de ces dernières, le rapport proposait l’adoption d’une politique d’interculturalisme qui aurait défini de manière claire les règles du vivre ensemble dans notre société, en ajoutant à l’énumération mécanique de ces règles une vision de l’intégration assez compréhensive pour inclure de fortes dimensions symboliques, politiques et juridiques. Au fond, le rapport proposait de définir le Québec comme une nation interculturelle. Sur le plan de la théorie sociologique de l’intégration, le rapport était imbattable. J’ajoute que, notamment parce que le Québec est dans la mire de la communauté internationale des sciences sociales, sans oublier la formidable réputation de Gérard Bouchard et de Charles Taylor, le rapport a été beaucoup discuté dans le monde. Pourtant, c’est ma conviction profonde, il reposait sur un mauvais compromis, sur une incohérence fondamentale. Le dire n’enlève rien à Charles Taylor et à Gérard Bouchard.

     

    Une oeuvre honorable

     

    Charles Taylor a construit une oeuvre qui honore le Québec et le Canada. Ses travaux portent sur le philosophe allemand Hegel, les malaises de la modernité, les sources de l’identité moderne, la dialectique de la sécularisation et la philosophie du langage. Gérard Bouchard a construit, lui aussi, une oeuvre qui honore le Québec et le Canada. Ses travaux portent sur les imaginaires collectifs, les mythes sociaux, l’interculturalisme, le renouvellement de la conscience nationale au Québec et la réhabilitation des nations dans le projet de la construction européenne. Depuis la mort de Fernand Dumont et celle de Léon Dion en 1997, Bouchard et Taylor sont les grandes figures de l’autorité intellectuelle dans notre société, ajoutant une grande présence dans la sphère publique à la profondeur de leurs réflexions théoriques.

     

    L’incohérence de la commission Bouchard-Taylor me semble avoir été la suivante : conscients de la lourdeur de leur mandat, les deux hommes ont décidé de concentrer leur travail sur les problématiques de la laïcité ouverte et de l’interculturalisme, en faisant abstraction de l’enracinement du Québec dans le Canada, de l’application ici de tout le dispositif constitutionnel et législatif canadien. Quelles qu’aient pu être les causes de ce choix méthodologique, au nombre desquelles ont pu jouer les convictions fédéralistes de Taylor et les préférences souverainistes de Bouchard, ce choix était une erreur. Comme le disait un de mes vieux maîtres, Gérard Bergeron, le Québec est là où il est, en Amérique du Nord, pas sur la Lune ! Il ne faut jamais l’oublier ou le mettre de côté dans la réflexion sur le vivre ensemble. Il nous faut définir les règles et les normes du vivre ensemble entre nous, Québécoises et Québécois de toutes origines, tout en proposant, de manière cohérente, une compréhension de notre manière d’envisager le vivre ensemble dans le cadre fédéral canadien, celui dans lequel nous vivons depuis bientôt 150 ans. Ce devoir de cohérence, négligé par la commission Bouchard-Taylor, est respecté par le document gouvernemental du 1er juin 2017.

     

    Du chemin à faire

     

    Il reste encore du chemin à faire dans l’approfondissement de cette cohérence. Sur le site Internet du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion du Québec, on trouve encore un document sur les principes d’un cadre civique commun (démocratie, droits et libertés de la personne, langue française, interculturalisme, société inclusive, participation) qui ne dit rien de la présence du Québec dans le Canada. Un document antérieur, sur les valeurs communes du Québec, imaginait aussi le Québec, pour le dire comme Bergeron, sur la Lune et non pas dans le cadre canadien en Amérique du Nord.

     

    En publiant le document le 1er juin 2017, 30 ans après la signature de l’accord du lac Meech par Robert Bourassa, Brian Mulroney et tous les premiers ministres des provinces réunis à l’édifice Langevin à Ottawa, le gouvernement dirigé par Philippe Couillard a aussi fait preuve de cohérence dans l’ordre symbolique. Et la dimension partisane n’a pas été négligée avec la tenue d’un Conseil général du Parti libéral à Trois-Rivières en fin de semaine dernière. Toutefois, les réactions du premier ministre canadien, Justin Trudeau, et celles d’autres dirigeants provinciaux ont montré que, vraisemblablement, il y avait moins de cohérence dans l’organisation de la communication gouvernementale.

     

    Il faut penser simultanément le vivre ensemble au Québec et dans le cadre canadien. Et il faut commencer par se définir et s’affirmer entre nous, Québécoises et Québécois, avant d’entrer dans un vrai dialogue avec nos partenaires dans le Canada. De ce point de vue, le vrai test de la cohérence du gouvernement Couillard est à trouver du côté de l’adoption d’une politique officielle d’interculturalisme.













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