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    Examens de conduite théoriques

    La réforme promise aux immigrants par la SAAQ se fait attendre

    Grogne et impatience face à des examens de conduite théoriques toujours inadaptés aux immigrants

    13 mars 2017 | Isabelle Porter à Québec | Québec
    Abdul Rachid, ici en compagnie de sa famille. Faute d’un permis de conduire québécois, il pense aller s’établir à Mississauga, en Ontario, d’ici deux mois.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Abdul Rachid, ici en compagnie de sa famille. Faute d’un permis de conduire québécois, il pense aller s’établir à Mississauga, en Ontario, d’ici deux mois.

    Promise il y a six mois, la révision des examens théoriques de la Société de l’assurance automobile (SAAQ) n’a pas encore abouti. En attendant, des immigrants continuent de voir leurs projets de vie bloqués par les examens actuels.

     

    Sébastien Carrier est exaspéré. L’un de ses meilleurs employés s’apprête à quitter le Québec pour l’Ontario parce qu’il n’est pas capable de passer son examen théorique au Québec. « J’ai dû mettre l’équivalent d’une semaine de travail à temps complet à chercher une solution, dit-il. Il n’y a personne à la SAAQ qui a essayé de m’aider. […] »

     

    L’employé en question, Abdul Rachid, est un réfugié birman. Il ne parle presque pas français, mais c’est un machiniste d’expérience et l’entreprise de la famille Carrier, Usitech, en manque cruellement. M. Carrier était d’ailleurs en Asie cette semaine dans l’espoir d’en recruter d’autres. « Je suis en train de me battre pour garder un employé à Québec et, en même temps, j’essaie d’en trouver deux de plus aux Philippines. »

     

    Il ne comprend pas pourquoi rien n’est prévu pour des gens comme Abdul Rachid à la SAAQ après tout ce que le gouvernement a investi pour l’accueillir.

     

    « Le Québec a décidé de l’accueillir comme réfugié, il lui a payé de la francisation. Abdul Rachid est venu cogner chez nous, j’ai décidé de l’engager malgré le fait qu’il parlait mal la langue. J’ai reçu 10 000 $ d’Emploi Québec pour l’intégrer au travail… Le gouvernement a déjà investi beaucoup et, là, le problème, c’est qu’il parle le birman. […] En même temps, la meilleure façon pour lui d’apprendre le français, c’est de travailler chez nous ! »

     

    Abdul Rachid a été le premier immigrant de l’histoire d’Usitech. « J’ai pris une chance, raconte Sébastien Carrier. C’était ma première expérience avec un immigrant qui ne parle pas français. Au niveau personnalité, il est super, toujours de bonne humeur. Je l’ai comme pris sous mon aile. »

     

    Actuellement, Abdul Rachid doit prendre deux bus et marcher 20 minutes pour se rendre à l’usine. « Mais il ne peut pas marcher beaucoup, explique son fils aîné, Salim, qui parle très bien français. Il a une blessure à la jambe. L’été, ça va, mais l’hiver, ce n’est plus possible. »

     

    En désespoir de cause, son père a essayé de faire l’examen en Ontario récemment. Selon Salim, il l’a réussi, mais la SAAQ ne veut pas le reconnaître parce qu’il ne serait pas résidant de l’Ontario. La famille pense aller s’établir à Mississauga d’ici deux mois.

     

    Abdul Rachid est loin d’être le seul dans cette situation. Ces derniers mois, Le Devoir a recensé de nombreux cas d’immigrants qui échouent au test à répétition. Ils disent que le niveau de français du test est trop élevé et que les versions traduites sont incompréhensibles. Le taux d’échec pour la version du test en langue arabe est d’ailleurs deux fois plus élevé que la moyenne (65 % contre 33 %).

     

    En octobre, la SAAQ a annoncé que les examens seraient refaits. « C’est une révision de la syntaxe au niveau de la compréhension des questions », précise son porte-parole, Mario Vaillancourt. Le travail devrait être achevé au cours de l’année 2017, dit-il. « C’est quand même un travail important, il y a quelques centaines de questions à refaire. Le processus doit être très rigoureux, affirme M. Vaillancourt. Il faut s’assurer que les futurs conducteurs soient sécuritaires sur la route. »

     

    Et en attendant ? Ne pourrait-on pas améliorer l’accueil ou fournir des ressources d’appoint ? « Une trousse d’information est en préparation pour les nouveaux résidants, dit-il. Ça doit être mis en place en 2017 également. Ça devrait les aider à mieux connaître les démarches qu’ils ont à faire, la préparation aux examens. »

     

    Au Québec, les nouveaux arrivants peuvent passer le test dans leur langue jusqu’à trois ans après leur arrivée. Les tests sont offerts en français, anglais, arabe, mandarin et espagnol. Pour les autres langues, il est possible de le faire avec interprète à Montréal.

     

    Or Sébastien Carrier s’est fait dire par la SAAQ qu’elle n’avait pas dans sa banque d’interprète « qualifié » en birman. Il a alors entrepris des démarches pour en trouver un lui-même, mais ceux qu’il a trouvés n’étaient pas non plus reconnus par la SAAQ.

     

    Il avait aussi trouvé une firme de traduction en Birmanie prête à traduire le test, mais la SAAQ n’a pas voulu l’envoyer par souci de confidentialité. Aux dernières nouvelles, il envisageait de faire venir un traducteur par avion des États-Unis.

     

    Dans sa dernière lettre, la SAAQ lui a proposé de permettre à Abdul Rachid de faire l’examen avec un dictionnaire. « Après deux mois de démarches, c’est tout ce qu’ils ont trouvé ! D’abord, ils auraient pu le faire au début, mais en plus, je ne pense pas qu’ils réalisent le travail de moine que ça peut représenter de traduire un examen mot par mot. »

     

    D’autres cas

     

    Abdul Rachid n’est pourtant pas le premier Birman à débarquer à Québec, où il y a eu une petite vague de réfugiés de ce pays depuis 2008.

     

    Selon Salim, ils sont presque tous partis en Ontario. « Il reste une autre famille dans Limoilou », dit-il en soulignant qu’ils ont le « même problème » avec le permis de conduire. Au sein de la communauté népalaise (un autre groupe de réfugiés important à Québec), les familles sont également parties par dizaines ces dernières années.

     

    Pour eux aussi, le permis de conduire a constitué une embuche. Andrée-Anne Paquet, de l’École de conduite Lauzon, à Québec a d’ailleurs vu des élèves népalais échouer à l’examen jusqu’à neuf fois.

     

    Jointe cette semaine, elle a dit attendre les changements avec impatience. Les Népalais ne sont plus très nombreux à l’école, mais le conjoint d’une hispanophone est récemment venu se plaindre à l’école parce que sa femme avait échoué à l’examen plus de dix fois.

     

    À Montréal, un Colombien d’origine a dit au Devoir vivre le même problème. Après avoir échoué au test à répétition en français, il a essayé la version espagnole, qui était « encore pire », selon lui.

     

    Paradoxalement, le fait de ne pas avoir de permis de conduire ralentit leur apprentissage du français en les isolant davantage, remarque-t-on. C’est le cas de Mme Yu Sieng Li, une immigrante d’origine cambodgienne établie dans un petit village à 10 km de Magog. Elle ne peut pas aller faire les courses ou aller conduire leur fille à l’école, raconte son mari, un Italien d’origine. « On est à la campagne. On ne peut pas se déplacer autrement qu’en auto. »

     

    Après avoir échoué 12 fois, Mme Li est allée passer l’examen à Montréal, où on avait fait venir un interprète. Selon ce qu’elle a raconté, ils étaient huit à passer le test en même temps et l’ambiance du test était très stressante. Trois personnes ont même été exclues de la salle parce qu’elles demandaient qu’on répète la question plus de deux fois.

     

    Pierre Bérubé, un professeur à la retraite qui l’aide en français trouve la situation injuste. « L’idée, ce n’est pas de leur donner des chances, mais de leur donner des moyens de réussir, dit-il. Le but de l’examen, ça ne devrait pas être de mesurer leur connaissance du français, mais leur connaissance du Code de la sécurité routière. »

     

    D’ici là, Mme Li continue d’étudier et se prépare à faire le test une 14e fois. Mais à partir du mois d’août son permis d’apprenti-conducteur sera échu et elle ne pourra plus s’entraîner avec son mari.













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