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    Les dépanneurs chinois se mettent au français

    11 mars 2017 | Isabelle Porter à Québec | Québec
    Une centaine d’immigrés chinois ont pu suivre des cours de francisation sur mesure.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir Une centaine d’immigrés chinois ont pu suivre des cours de francisation sur mesure.

    Les immigrés chinois sont de plus en plus présents dans l’industrie du dépanneur, mais beaucoup ne parlent pas français. Une situation que l’Association des marchands dépanneurs et épiciers du Québec (AMDEQ) a décidé de renverser avec des cours de francisation sur mesure qui donnent des résultats.

     

    « Lorsqu’un détaillant québécois vend son commerce, c’est souvent un détaillant chinois qui achète », explique le directeur de l’AMDEQ, Yves Servais. Entre 35 et 40 % de ses 950 membres sont d’origine chinoise, une proportion qui va en augmentant, notamment en région.

     

    « À partir de 2010-2011, on a réalisé que c’était un phénomène en croissance, et là les représentants de nos fournisseurs ont commencé à nous dire qu’ils avaient de la misère à communiquer avec ces gens-là. Plusieurs ne parlaient pas français, ou même anglais. »

     

    En 2012, ils ont donc contacté le ministère de l’Immigration pour trouver une manière de franciser ses détaillants. Ils se sont entendus pour offrir un cours par l’intermédiaire d’un programme de soutien aux petites entreprises de moins de 50 employés.

     

    L’Association fournit le local et le ministère paie le prof. Les cours sont offerts par blocs de trois heures deux fois par semaine.

     

    Depuis quatre ans, le tiers des membres d’origine chinoise ont participé au programme de façon volontaire, soit plus d’une centaine de personnes. Les inscriptions continuent de s’ajouter.

     

    Le milieu des dépanneurs n’est pas le seul à avoir accès à l’aide du ministère puisque le programme vise toutes les petites entreprises. Mais ces belles initiatives sont trop méconnues, selon M. Servais, qui continue d’acheter de la publicité dans les journaux chinois pour mieux faire connaître le cours.

     

    « On ne parle pas assez des bons coups, dit-il. Il faut le dire, aux Québécois, qu’il y a des immigrants qui sont prêts à prendre les devants, qui sont prêts à s’investir pour apprendre le français. Et il faut aussi le dire aux autres immigrants. Que ça se fait, apprendre le français. »

     

    Mardi, Le Devoir a pu assister à un de ces cours à Québec dans les locaux de l’AMDEQ. Six élèves de niveau intermédiaire étaient présents.

     

    Le rêve de Paris

     

    Jason Zhao, 54 ans, vit au Québec depuis sept ans mais, jusqu’à tout récemment, il ne pouvait dire que « bonjour » et « merci » en français. Auparavant, il travaillait dans un laboratoire médical où son anglais suffisait.

     

    Détenteur d’un doctorat, il a quitté le monde de la recherche parce que sa femme avait acquis un dépanneur et qu’elle voulait qu’il l’aide. « Mais depuis que je travaille au dépanneur, le français, c’est plus important, dit-il. Quand un client cherche un produit, c’est plus facile. Des fois, on discute de la météo, de la famille, des problèmes. Je peux parler avec eux. »

     

    Pour ce qui est des fournisseurs, il faisait auparavant ses commandes en anglais au téléphone, mais certains d’entre eux parlaient mal anglais et ils ne se comprenaient pas toujours. « Maintenant, je fais la commande en français. »

     

    Ya Ping Xing prend des cours à l’AMDEQ depuis trois ans. Elle et son mari possèdent un dépanneur dans le secteur de Charlesbourg. Son français est si bon qu’elle est capable de corriger les erreurs des autres. « C’est important pour nous, les Chinois qui travaillent dans le commerce, d’apprendre le français. Avec les clients en face de nous, on n’a pas le choix. »

     

    Mme Xing est au Québec depuis 15 ans. En Chine, elle dirigeait une agence de voyages. Pourquoi ne pas avoir pris des cours avant ? « J’en ai pris au début à Montréal. » Mais elle avait une fille de deux ans et un bébé a suivi. « Il fallait s’occuper des enfants, faire le ménage, et mon mari travaillait très fort à l’usine. »

     

    Ironiquement, c’est pour le français qu’elle a choisi le Québec. Arrivée à Toronto, elle a découvert, ravie, qu’on parlait français dans la province voisine. « J’étais intéressée. Le troisième jour, on a déménagé à Montréal. La langue française, c’est une très belle langue et moi, je rêvais de Paris et tout ça. »

     

    Des immigrants mal préparés

     

    À l’autre bout de la table, le professeur leur demande de raconter leur fin de semaine. « Suis allée faire commande de vin », explique M. Zhao. Mme Ping Li lui demande quand la promotion se termine au magasin. Ils s’échangent des trucs.

     

    « Contrairement à la conscience populaire, ils sont vraiment conscientisés à l’importance de parler français », explique le professeur, Steeve Mercier. La chimie avec le professeur est d’autant plus grande qu’il parle lui-même le mandarin, sa conjointe étant d’origine chinoise. « Ils sont prêts à beaucoup d’efforts pour s’améliorer. » Or, paradoxalement, l’horaire chargé d’un propriétaire de dépanneur fait en sorte qu’ils manquent de temps pour apprendre le français, poursuit-il. Selon lui, leur retard en français découle du fait qu’ils sont souvent « mal préparés » avant de venir au Québec.

     

    Mme Su Shao répète une phrase syllabe par syllabe : « En-fin-de-se-maine-ce-que-j’ai-le-plus-ai-mé-c’est-quand-je-suis-allée-faire-du-ski-a-vec-mon-fils. » Pour leurs enfants, c’est différent. « Ils parlent 100 % français », dit M. Zhao. D’ailleurs, dans les dépanneurs où les parents ne maîtrisent pas la langue, ce sont parfois les enfants qui compensent et communiquent avec le fournisseur.

     

    Mardi prochain, les diplômés de cette année seront honorés lors d’une petite cérémonie à Québec avec le député et la ministre de l’Immigration, Kathleen Weil. Une autre cérémonie du même genre a déjà eu lieu à Montréal en février.

     

    Selon M. Servais, c’est à Québec que le cours est le plus populaire. À l’heure actuelle, il n’y a pas de cours en région, mais on en a offert il y a deux ans à Trois-Rivières. M. Servais s’attend toutefois à ce que la demande augmente puisque de plus en plus de Chinois acquièrent des dépanneurs en milieu rural. « C’est plus difficile en région [d’offrir des cours], dit-il. Ces gens-là, souvent, n’ont pas beaucoup d’employés et c’est plus difficile de les faire se déplacer. » Il faut aussi avoir une masse critique suffisante pour constituer des groupes, ajoute-t-il.

     

    Au Québec, les entreprises de 50 employés et plus ont l’obligation d’avoir un programme officiel de francisation, mais pour les petites entreprises, il s’agit d’une démarche volontaire.













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