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Réingénierie: comment vaincre les résistances

Kathleen Lévesque   9 mars 2004  Québec
Consciente que le gouvernement risquait d'être accusé de destruction en s'engageant dans la «réingénierie» de l'État, l'équipe du Conseil du trésor a réfléchi aux arguments politiques à donner aux opposants, cette «vieille garde obnubilée par les droits acquis et réfractaire à tout changement».

Dans un document émanant du Conseil du trésor, dont Le Devoir a révélé hier une première partie, l'opération de réingénierie est présentée non pas comme une question idéologique, mais bien comme l'adaptation aux réalités contemporaines. L'État québécois doit apprendre à faire confiance et à déléguer, soutient-on.

Ce document préparé dans les mois suivant l'élection du 14 avril dernier et destiné à la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, rappelle qu'«il y a des vertus à ne plus cacher la vérité des choix difficiles à la population» et que le gouvernement pourra ainsi exploiter sa réputation de transparence pour vaincre les détracteurs. «Sur le plan du positionnement politique, [...] il faut circonscrire les opposants à ce que l'opinion publique estimera être la "vieille garde" obnubilée par les droits acquis et réfractaire à tout changement. D'une manière ou d'une autre, il faut s'assurer que l'ADQ, les travailleurs de première ligne du secteur public, les hauts fonctionnaires, l'aile droite du PQ et les chroniqueurs de centre-gauche nous accordent le bénéfice du doute sans nier le réalisme, le bien-fondé ou la légitimité de notre démarche», peut-on lire. Le document poursuit: «Il faudra parler de concurrence pour ratisser à droite, et faire valoir que le modèle québécois actuel dessert mal les moins nantis pour ratisser à gauche. Il faudra parler dévolution aux régions, et services publics en libre-service aux jeunes générations.»

Pour défendre les choix du gouvernement, qui devraient être connus dans les prochains mois, le document offre des réponses (des «lignes» comme on dit dans le jargon politique). «On part d'un bloc monolithique, on a une idée en tête d'une forme finale, et on soustrait graduellement... par grands morceaux là où on n'a aucun doute, avec précaution à d'autres endroits. Les sculpteurs ne procèdent pas autrement. Tout ce que je demande à nos concitoyens, c'est deux choses: n'écoutez pas ceux qui vous disent qu'on taille dans la pierre sacrée, et jugez-nous à la fin sur la qualité de la sculpture», propose-t-on à Mme Jérôme-Forget.

Puis, on lui soumet l'idée suivante pour faire face à ceux «qui parleront de destruction»: «À chaque fois que l'État abandonne une responsabilité qu'elle n'assumerait plus si c'était à refaire, ce n'est pas un recul, c'est un accroissement de l'espace de liberté et de responsabilité des citoyens.»

Avec l'assurance qu'une majorité de citoyens souhaitent préserver l'accès égal pour tous aux services publics sans tenir pour autant à l'uniformité dans la manière de donner ces services, on prévient à l'époque la présidente du Conseil du trésor de la lourde tâche qui l'attend. Des arbitrages sont alors prévus et il faudra tenir informer la population.

Or, sur ce point, peu d'information a été transmise jusqu'à présent au public. Consulter trop peu serait même perçu comme un danger. «Le Parti libéral a d'ailleurs pris des engagements fermes et contraignants au chapitre de la transparence et de l'éthique», rappelle-t-on.

D'autres contraintes sont présentés dans le document dont la résistance syndicale et le fait que «les Québécois ne sont pas sevrés d'État». Un sondage tendait à démontrer à l'automne 2002 que les Québécois estiment à 68 % qu'il incombe au gouvernement de réduire l'écart en riches et pauvres. La même question posée en Alberta a donné des résultats totalement opposés (64 % des citoyens ont répondu que ce n'était pas le rôle de l'État).

Au moment où le document a été rédigé, le gouvernement prévoyait intégrer l'opération de réingénierie à la présentation du budget. «On peut parvenir à neutraliser les pressions des groupes d'intérêt puisque l'exercice est lié aux travaux préparatoires du budget, et donc entouré du plus grand secret. Le caractère exhaustif de la démarche empêche un groupe particulier de se démarquer à titre de victime qui ferait particulièrement les frais de l'exercice, chaque mauvaise nouvelle prise à part étant noyée dans l'ensemble», explique-t-on.

Une large part de ce document est un refrain connu. Ainsi, on analyse le bien-fondé de l'exercice qui a été mené au début de l'automne dernier auprès des ministères, sociétés d'État et organismes gouvernementaux. Les cinq questions qui leur ont été posées (dont le rôle de l'État est-il d'offrir tel service?, et quelle serait la meilleure instance pour le faire?) ont déjà été rendues publiques. Des précisions sont toutefois apportées par les exemples présentés et les observations notées.

Ainsi, le document établit la liste de quinze organismes qui pourraient être transférés à des autorités locales ou régionales comme la Société des traversiers du Québec ou la Société du Palais des congrès de Montréal. Bien qu'il soit vraisemblable que certains de ces organismes ne soient plus dans la lorgnette du gouvernement ou que d'autres s'y soient ajoutés, ces exemples donnent le ton aux premières réflexions politiques qui ont guidé le gouvernement dans l'opération présentement en cours. Il en va ainsi pour les organismes qui ne réussissent pas le test du rôle de l'État comme Télé-Québec ou l'Office de protection des consommateurs ainsi que pour la liste des services propices à la concurrence (les services correctionnels ou la gestion des bibliothèques et des musées, par exemple).
 
 
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