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    Couler dans le Saint-Maurice

    Le comité de la réforme électorale a décidé de déchoir de son identité la circonscription de Crémazie pour l’attifer du nom de Maurice-Richard. Une honte.

     

    Une honte parce qu’Octave Crémazie ne méritait pas moins que cet hommage et que Maurice Richard commandait déjà bien plus. Comment en arrive-t-on à changer le nom d’une des 125 circonscriptions électorales du Québec où, soit dit en passant, on ne trouve que celui de deux femmes ?

     

    La campagne en faveur de ce changement a été lancée par le président d’une association locale du hockey mineur. La députée de Crémazie s’en est mêlée. Dans une lettre ouverte adressée au Devoir en février, son argumentaire se résumait à ceci : « L’émeute de 1955, dont [Maurice Richard] est à l’origine, est aujourd’hui considérée par plusieurs comme la première manifestation d’un Québec nouveau, en marche, ambitieux de maîtriser son destin. » L’événement a certes marqué. Mais est-ce là une raison pour oublier d’autres manifestations qui, au fil du temps, participent d’un même élan ?

     

    Dans sa remarquable histoire culturelle intitulée Les yeux de Maurice Richard, Benoît Melançon rappelle que le grand hockeyeur a déjà droit à son aréna, à des parcs, à un restaurant au Centre Bell (9-4-10), à une étoile soulignant sa célébrité rue Sainte-Catherine, à cinq statues publiques, à un gymnase d’école. Il existe aussi deux lacs Maurice-Richard, des rues Maurice-Richard, des places Maurice-Richard. Un corridor aérien porte son nom. Un timbre poste officiel a été lancé. Des expositions. Des films. J’en passe.

     

    La mémoire du grand Richard n’étant pas du tout menacée, pourquoi ne pas s’en servir pour faire oublier tout ce qui l’est ? À en croire le directeur du hockey mineur, Maurice Richard est à ce point majeur qu’il faudrait aussi renommer le parc Ahuntsic en son honneur. A-t-on besoin après tout de se rappeler le sort tragique d’Ahuntsic, mort noyé au temps de la Nouvelle-France ? Dans la noyade générale où se trouve plongée la mémoire, ce serait facile et pratique de tout renommer de ce seul nom pour se donner l’illusion collective de flotter en apesanteur au-dessus de l’oubli de nous-mêmes.

     

    Ainsi, tous réfugiés derrière le célèbre numéro 9, il deviendrait parfaitement inutile de nous demander ce qui poussa les Canadiens français du Québec autant que de la diaspora américaine à payer de leur poche l’édification d’un monument à Octave Crémazie au milieu du carré Saint-Louis. En 1906, lorsque ce monument fut inauguré, plus de 35 000 personnes l’entourèrent. Nos devanciers considéraient Crémazie comme un poète national digne de vénération parce qu’il avait indiqué qu’il fallait braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même.

     

    Ses poèmes ne furent pas mis en musique et chantés pour rien. Dans Le drapeau de Carillon, un poème patriotique qui paraît aujourd’hui aussi ronflant que gonflant, Crémazie rappelait le sens de la victoire. Il n’est pas abusif de dire que Le drapeau de Carillon de Crémazie contribuera en quelque sorte à légitimer le drapeau fleurdelisé arboré pour la première fois en 1948.

     

    Un grand homme, Maurice Richard ? Sans nul doute. Mais n’y a-t-il plus que lui qui compte ? À force de le voir si grand, peut-être en est-on venus, par une erreur qu’induit pareille perspective, à sous-estimer tout ce qui l’entoure.

     

    Nous avons de plus en plus affaire à des fossoyeurs pressés du passé. Le refus de la responsabilité du passé dans le présent dont ils témoignent – ici au nom de la fièvre du hockey – indique encore une fois une société de plus en plus fragilisée par les illusions grossières du théâtre de l’instantané et du prêt-à-penser.

     

    Un autre exemple ? Parce qu’un banal crucifix venait d’être enlevé d’un hôpital public, plusieurs ont cru bon ces dernières semaines de déchirer leur chemise en public au nom de la préservation du patrimoine religieux du Québec.

     

    Au même moment pourtant, pas un mot de protestation qui s’élève aussi haut pour décrier le sort qui guette des dizaines d’églises et de bâtiments religieux patrimoniaux. Ces lieux, souvent somptueux, tombent les uns derrière les autres sous le pic de démolisseurs ou de défigureurs professionnels qui ne supportent le passé qu’une fois celui-ci bêtement empaillé.

     

    On pourrait parler notamment du triste sort qui guette l’église Saint-Gérard-Majella à Saint-Jean-sur-Richelieu, Saint-Coeur-de-Marie à Québec, Saint-André à Cap-aux-Meules, Saint-Joachim de Chicoutimi, Saint-Édouard à La Baie ou le presbytère de Sainte-Monique dans la MRC de Nicolet-Yamaska.

     

    À L’Ancienne-Lorette, devant un magnifique presbytère payé par les privations de générations de paroissiens, le maire explique tout bonnement à ses concitoyens qu’il convient de le raser pour obtenir une subvention et ainsi mieux envisager l’avenir sous forme de nouvelles places de stationnement. Un autre bel exemple de désastre culturel où la valeur des choses n’est pas appréciée dans son incidence sur le devenir collectif, mais dans la seule illusion du rapport marchand au présent.

     

    Dans un contexte pareil, la passion engendrée par un simple crucifix relève soit de la pure hypocrisie, soit d’un aveuglement qui met plus que jamais en lumière cette épouvantable « fatigue culturelle du Canada français » dont parlait Hubert Aquin dans son plus célèbre texte. Toujours est-il que ce refus de mes compatriotes de leur responsabilité du passé dans le présent ne cesse de me dégoûter.













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